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PUBLICATIONS
DE LA
SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES
NOUVELLE SÉRIE
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REVUE
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TOME VIII — 1921
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LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES
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Téléph.: Gobelins 28-20
1921
ascicules 1-2
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SOMMAIRE.
meme
Pages
ÏJ. L. SaiNÉan. L'histoire naturelle dans l’œuvre.
de Rabelais (6° et dernier article)
IT. Dr pe Sanri. Quelques points obscurs de la
vie de Rabelais. Rabelais à Toulouse (1529).
JIT. E. Droz. La correspondance poétique du rhé-
toriqueur Jean Picart, bailli d'Ételan .
IV. P. Vizzey. Tableau chronologique des ps
cations de Marot (3° article)
V. Charles TERRASSE. Les vitres émaillées de
Saint-Étienne-du- Mont .
MÉLANGES.
Abel Lerranc. Christophe Plantin et la
France.
Gustave CHarLier. Unlivre de la bibliothèque
de Ronsard .
Abel Lerranc. Un vocable De en s
Honorificabilitudinitatibus
CHRONIQUE .
III
Prière d'adresser toutes les communications et la cor-
respondance à M. JEAN PLATTARD, 49 bis, boulevard
du Pont Achard, Poitiers (Vienne).
PUBLICATIONS
DE
LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES.
REVUE DU SEIZIÈME SIÈCLE :
Abonnement . . . Re
Prix du fascicule de année: encours . . . . Sfr.
REVUE DES ÉTUDES RABELAISIENNES :
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DE LA
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NOUVELLE SÉRIE
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REVUE
DU
SEIZIÈME SIÈCLE
TOME VIII — 1921
PARIS
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LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES
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L'HISTOIRE NATURELLE
DANS
L'OEUVRE DE RABELAIS
{($* et dernier article\).
II. — ENTRÉE DE TABLE.
Voici les plats de ce premier service :
Poraces. — On en servait plusieurs à la fois, cinq ou
six soupes différentes (1. V, ch. xxvn) : « potages de sept
sortes »]. Rabelais fait apporter sur la table des Gastro-
Jlâtres des « grasses souppes de prime, souppes lyon-
noises, souppes de leurier. » Ces sortes de potages sont
inconnues aux traités culinaires des xve et xvic siècles,
d’ailleurs très abondants sur ce chapitre. Taïllevent n’énu-
mère pas moins d’une trentaine de brouets, potages et
soupes...?. Voici les noms des potages qu’on trouve dans
notre auteur :
La grasse soupe de prime, souvenir de la vie monas-
tique. C'étaient des soupes, c’est-à-dire des tranches de
1. Voir Revue du XVI- siècle, t. III, p. 187 à 277; t. IV, p. 39 à
104 et p. 203 à 306; t. V, p. 28 à 74; t. VI, p. 84 à 113: t. VII, p. 1 à 45
et p. 185 à 205.
2. Parmi ceux-ci figure (p. 254) un « potaige appellé menjoire »
accompagné d’une longue recette, à côté de jance, sorte de sauce.
Ces appellations pourraient jeter quelque jour sur un passage cor-
rompu du V*e Livre, ch. xxvur : « … Je les nourriray freres tenps
(= janse?) » ou bien « freres Narjorie (leçon douteuse, peut-être
Menjoire) parfaictz. »
3. Cf. 1. I, ch. xe : « Mais ainsi leur ayde Dieu, s'ils prient pour
nous, et non par peur de perdre leurs miches et soupes grasses. »
REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VIII. I
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2 L'HISTOIRE NATURELLE
pain (cf. 1. II, ch. 1 : « taille ces soupes ») et de fromage
trempées dans du bouillon, ou des tartines étendues de
gras de bœuf bouïilli et semées de persil haché‘. Les
moines goûtaient cette soupe après l'office de prime? ou
première heure canonicale, c’est-à-dire à six heures du
matin. Frère Jean se réveillait avant minuit « tant il estoit
habitué à l’heure des matines claustrales », commençait
par boire copieusement et puis mangeaït (1. I, ch. xzi) « car-
bonnades à force et belles soupes de primes »i.
Ailleurs notre moine dit à Panurge (1. III, ch. xv) :
« Allons, mon amy... mon stomac aboye de male faim
comme un chien. Jettons luy forces soupes en gueule
pour l’appaiser. — Tu aimes les soupes de primes : plus
me plaisent les soupes de leurier... »
Cette soupe de leurier, que Frère Jean préférait à celle
de prime, était faite, suivant Cotgrave, avec du pain bis,
après que le premier bouillon a été tiré et le pot rempli
d'eau‘. Leurier est une variante graphique de levrier
(celle-ci figure seule dans l'édition Montaiglon), mais on
ignore la raison de cette appellation. |
1. C’est la définition donnée par Cotgrave : « Soupe de primes.
Monasticall browesse : cheese and bread put into potage, or chop-
ped parseley strewed or larged together with the fat of the beef-
pot, on the bread. »
2. Cf. 1. IV, prol. anc. : « Vous voulez qu’4 prime je boive du vin
blanc; à tierce, sexte et none, pareillement; à vespres et complies,
vin clairet. »
3. Gargantua qui a d’abord eu comme éducateurs des moines,
observe le même régime (1. Ï, ch. xxt) : « Gargantua desjeunoit,
pour abatre la rousée et le mauvais air, belles tripes frites, belles
carbonnades et force soupes de prime. »
4. Cotgrave : « Souppe de levrier. Brewesse made of course browne
bread, moiste ned with the last, and worst fat of the beefe pot. »
5. Burgaud des Marets l'explique par « soupe de laurier ». Cette
interprétation est inadmissible :
1° Aucune variante du texte ne donne laurier ;
2° L'historique de laurier, dans Littré et Godefroy, ignore leurier,
de même que les patois modernes (Atlas linguistique, carte laurier).
D'autre part, soupe de levrier ne désigne pas une « soupe de
chien » (comme le pense Burgaud des Marets), mais une manière
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 3
Soupe lyonnaise, probablement une variété usitée à
Lyon’. Le nom manque à Cotgrave.
Sayorados, vocable noté par Cotgrave comme limou-
sin, désignerait un potage de pauvres gens, extrait seule-
ment du jus des os, ou plutôt l’os creux qu’employaient
les miséreux pour donner du goût à leur soupe aux choux
(1. III, ch. xvu) : « La vieille [sibylle de Panzoust] faisoit
un potaige de choux verds, avec une couanne de lard
jaune, et un vieil savorados. »
Ajoutons la fromentée (1. IV, ch. zx), bouillie de la
farine de froment (encore usuelle dans les campagnes),
dont Taillevent donne déjà la recette ainsi que le Ména-
gier de Paris. De même le mil, bouillie de millet.
Racours. — Ce qui caractérise la cuisine du bon vieux
temps, c’est l'abondance des ragoûts, des sauces et surtout
des épices et des herbes aromatiques, dont tous les mets
étaient assaisonnés. Voici celles qu’énumère le Viandier,
de Taïllevent, encore réimprimé en 1602 :
Gingembre, canelle, girofle, graine de paradis, poyvre, mas-
tic garingal, noix de muscade, saffran, canelle, sucre, agnis et
pouldre fine (Éd. Pichon, p. 96).
Cet abus des épices? subsiste encore dans le midi de la
de l'apprêter, et en tout cas un potage exquis, car Frère Jean le
préfère à la soupe de prime, le potage par excellence des moines.
1. De l’Aulnaye la définit : « Soupe à l'oignon et au fromage »,
mais sans citer un texte à l’appui.
2. Les épices, celles qui venaient du Nouveau Monde, étaient natu-
rellement inconnues aux Romains, mais dès le xv° siècle elles étaient
usuelles dans la cuisine française. Du Fail, en décrivant un « ban-
quet rustique », sujet du 1° chapitre de ses Propos rustiques,
remarque que « les banquets et festins de nos antecesseurs » igno-
raient la « variété et magnifique apparat de mengeries », assertion
diamétralement opposée aux témoignages du bon vieux temps, dont
la cuisine, extrêmement complexe, s’est ensuite simplifiée au fur
et à mesure. Non moins contestables sont les paroles qu’il ajoute :
« À ces bonnes gens estoient incongnus poivre, safran, gingembre,
canelle, myrobolans à la Corinthiace, muscade, girofle et autres
semblables resveries transferées des villes en nos villages... » La
4 L'HISTOIRE NATURELLE
France, en Italie comme dans l’Europe orientale. La
cuisine ne s’est simplifiée et raffinée que vers le milieu du
xvue siècle.
En fait de ragoûts, Rabelais fait servir sur la table des
Gastrolâtres neuf espèces de fricassées, des saulgrenées
de febves, c'est-à-dire des ragoûts de pois assaisonnés au
beurre, aux fines herbes {1. IV, ch. x), et des hochepotz,
hochepots (littéralement secoue-pot), dont le Livre de
honneste volupté mentionne plusieurs sortes : « Hochepot
de poulaille? et volaille (fol. 30 v°); hochepot de pigeons
et de poussins (fol. 26 ve). »
Rappelons ici le ragoût prôné par du Faïil : « Du temps
du grand Roy François on mettoit encore en beaucoup
de lieux le pot sur la table, sur laquelle il y avoit seule-
ment un grand plat garny de bœuf, mouton, veau et
lard, et la grande brassée d’herbes cuites et composées
ensemble, dont se faisoit un brouet, vrai restaurant et
elixir de vie, dont est venu le proverbe, la soupe du
grand pot et des friands le pot pourry. En ceste meslange
de vivre ainsi arrangée, chacun y prenoiïit comme bon luy
sembloit et selon son appetit... » (Discours d’Eutrapel,
ch. xxur]. L’équivalent ultérieur, pot pourri, ne se ren-
contre qu’au Ve Livre, ch. xxxur1 : « Sus l'issue de table
fut apporté un pot pourry.… Le pot pourry estoit plein de
potages d’especes diverses... »
Rabelais mentionne, en outre, des plats récemment intro-
duits du Midi.
Des coscossons (1. I, ch. xxxvu), c'est-à-dire du cous-
cous, appelés ailleurs coscotons à la moresque (1. V,
rareté de ces aromes, dans les campagnes, était due à la fois à leur
prix élevé et à la difficulté de se les procurer, les apothicaires seuls
les débitant alors.
1. Comme le prouve le Cuisinier François de Pierre La Varenne,
Paris, 1651.
2. Le même dans Taillevent, p. 9.
3. Cette forme est analogique : l'arabe kouskous était transcrit cos-
cos ou coscot; de là la double forme rabelaisienne, coscosson et cos-
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 5
ch. xxx). Notre auteur avait entendu le mot dans la
Provence : couscoussou (en Espagne, cuzcuzu, de l'arabe
kouskous), boulettes de farine et de viande que l’on fait
frire dans l'huile. C’est un plat fort en usage parmi les
indigènes de l’Algérie et d’une grande partie de l’intérieur
de l’Afrique.
Le salmiguondin, salmigondis, du provençal salmi-
goundin", celui-ci répondant à l'italien salmi condito (con
sale), c'est-à-dire mélange de viandes assaisonnées avec du
sel et autres ingrédients propres à piquer le goût.
SAUCES. — L’ancienne cuisine, très riche en ragoûts,
employait de nombreuses variétés de sauces. Taillevent
en énumère dix-sept, plusieurs encore usuelles au xvie s.,
et figurant dans la Condamnation de Banquet :
Tout premier, vous sera donnée,
Saulce robert et cameline,
Le saupiquet, la cretonnée,
Le haricot, la salemine,
Le blanc manger, la galentine,
Le grave sentant comme basme,
Boussac, montée avec dodine1,
Chaulhumer et saulce madame.
Rabelais n’en cite qu’un petit nombre :
Des canards à la dodine {1. IV, ch. xxx et zix}, c’est-
à-dire à la sauce au blanc avec des oignons, que du Fail,
dans ses Propos rustiques (ch. xv), appelle des « canards
à dodo l'enfant ». Le Viandier (p. 78) ne donne la recette
coton. Cf. Messibugo, 1581, fol. 44 v° : « À fare dieci piatti di cos-
cosse. »
1. Cette forme méridionale se lit aussi dans Henri Estienne : « Je
ne scay quelles fricassées, hachis, vinaigrettes, saupiquets, salmi-
gondins » (Apologie, t. II, p. 127). Dans salmigondin, l'n est une
addition orthoépique locale (cf. anciennement et dialectal, ainsin
pour ainsi), alors que, dans la forme littéraire salmigondis, l's final
est celle du pluriel (cf. galimalias).
2. Ed. Jacob (p. 308 à 310), qui les commente à l’aide du Vian-
dier de Taillevent.
6 L'HISTOIRE NATURELLE
que de la dodine de lait et de celle de la dodine de vert
jus; mais le Ménagier (t. II, p. 92) parle des « mallars de
riviere à la dodine », et le Livre de honneste volupté
(fol. 34) en donne la recette :
Prens du pain blanc et le fais rostir bien roux sur le gril, et
le mets tremper en fort vin vermeil, puis fais faire de oignons
par rouelles en sains de lard et passe ton pain par l’estamine,
puis pour espice, canelle, muscade, clou de girofle, et sucre et
un peu de sel, et fais le tout bouillir ensemble avec la gresse
de canard, et quand il sera cuit, jette sur ton canard, ou oiseau
de riviere.
Ailleurs (1. IV, ch. xL), Rabelais parle de la saulce
madame, dont le Viandier cite la recette (p. 78) :
Pour faire saulce madame, soit rostie une oye, et mettés en
une poelle dessoubz, et prenés le foye de l’oye ou d’autres
poulailles, et le mettés rostir sur le gril; puis quant il sera
cuyt, hallés une tostée de pain, et mettés le foye et le pain
tremper en un peu de boullon, et passés trop bien par l’esta-
mine, mettés et laissés boulir à la palle soubz l'oye, et faictes
boulir une douzaine d’eufz et en prenés les moieulx et les
hachés menu; et puis quand l’oye sera cuyte, les mettés par
dessus en la saulce avec, et se voulés que sente le goust de
layt, jectés en une goutte ou deux, au boullir.
Le cuisinier Robert en aurait trouvé une autre {l. IV,
ch. xv) : « Cestuy fut inventeur de la saulce Robert, tant
salubre et necessaire aux connils roustis, canards, porc
frais, œufz pochés, merluz salés et mille autres telles
viandes. » Le Viandier (p. 72) donne la recette pour faire
un « pasté de poules à la saulce Robert » :
Prenez du vert jus et des moyeulx d’œufz, et batés tout
ensemble et de pouldre fine; et, quant le pasté sera cuyt,
1. Voir aussi, dans le Livre de honneste volupté, fol. 48, la recette
de « saulce madame », et fol. go, celle de la « fricassée de poussins à
la saulce madame ».
2. Ibid., fol. 48, la « sauce barbe Robert », et fol. go, « fricassée
à la barbe Robert de menus droits ».
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 7
mettés tout ensemble; et convient que toute la poulaille soit
despecée.
La saulce verde, dont Rabelais parle encore, « belle
saulce verde, de legiere concoction » (1. III, ch. 1), à côté
de « crieur de saulce verde? », est également mentionnée
dans le Viandier (p. 33 et 48) : « Saulce verde ». Le Cri
de Paris, de 1545, l’annonçait en des termes que nous
avons cités ci-dessus.
Ces mêmes crieurs vendaient dans la rue tout préparé
le verjus, suc des raisins verts qu’on ramasse après la
vendange et qu’on conservait confits dans un sirop de
sucre.
La sauce à l'ail, l’aillade, était et est encore très usitée
dans le Midi, à Bordeaux, à Toulouse. Panurge {]. II,
ch. xxxi1) parle de « beaulx tribars aux aïilz, dont il envoya
cinq sommades à Pantagruel*, lesquelles il mangea toutes,
tant il les trouva appetissantes ». Rabelais fait servir, sur
la table des Gastrolâtres, des « esclanches à l'aillade »,
c’est-à-dire des gigots à la sauce à l’ail. C’est un nom méri-
dional, inconnu avant Rabelais. On disait anciennement
aillée, par exemple dans le Viandier (p. 79) : « Aillée à la
moustarde ».
1. Voici ce passage, où il s’agit de Picrochole (1. IE, ch. xxx1) :
« Je le veulx mettre à mestier, et le faire crieur de saulce vert. Or
commence à cryer, Vous fault il poinct de saulce vert ? Et le pauvre
diable cryoit. C’est trop bas, dist Panurge, et le print par l’aureille
disant : Chante plus haut en g sol ré ut.
2. Le fameux garum des Romains était une sauce coûteuse que
l’on préparait avec plusieurs petits poissons de mer, surtout avec
le garus, poisson aujourd’hui inconnu. Pline en parle longuement
(1. HI, ch. xuin) et Rabelais s’est ingénié à en retrouver la recette
(voyez éd. Marty-Laveaux, t. IV, p. 393).
3. Cf. Bruyerin Champier, p. 537 et 539 : « Hodie Galliarum illa
portio quæ ad Pyreneum Hispaniasque spectat, allio liberalissime
vescitur.. Narbonenses, Tholosates, Burdigalenses, alioqui natura
calidiori et biliosiori, non aliud magis in cibis expetunt.. Quidam
ex allio et nucibus juglandibus simul contritis in pilo condimentum
faciunt, quod Alliatum vulgo appellatur, idque est non in postremo
honore apud Tholosates et Burdigalenses. »
8 L'HISTOIRE NATURELLE
Comme pendant à l’aillade, Rabelais cite (1. IV, ch. uix)
des « coustelettes de porc à l’oignonnade ».
Mentionnons ici le plat bourgeois de la tête de veau ou
tête de mouton assaisonnée que Rabelais appelle rusterie
(1. IT, ch. xu, et 1. V, ch. xxvu), c’est-à-dire plat du bas
peuple.
SALADES. — Rabelais fait servir au souper des Gastro-
lâtres « cent diversités de salades! », parmi lesquelles il
cite celle de obelon ou houblon, dont on accommodait les
tiges comme des asperges, très goûtée vers 1560. Elle figure
dans le Mémoire pour un banquet {p. 95) : « Salade de
hobelon »; et Bruyerin Champier remarque (p. 504) qu’en
Belgique, cette salade « in maxima est authoritate ». Elle
y est encore usuelle.
Ajoutons l’artichaut et l'asperge qui étaient encore très
rares au xvi* siècle. Au festin offert par la ville de Paris à
Catherine de Médicis en juin 1549, on a servi des esperges
pour quarante sols tournois et douze douzaines d’arti-
chaulxà.
L’eschervis, chervis, forme archaïque qu’on lit encore
dans le Thrésor de santé de 1607 (p. 432 : « des eschervis »),
et la pasquenade, pastenade, nom méridional des panais.
Le Livre de honneste volupté nous donne (p. 92) la recette
de la « Salade de pasquenade ».
PATÉs. — Le Viandier énumère une quarantaine d'espèces
de pâtés, parmi lesquels les pastes de passereaux ; Rabelais
en mentionne une dizaine (1. IV, ch. uix) : « Pastés de venai-
son : d’alouettes, de lirons, de stamboucqgs, de chevreuilz, de
pigeons, de chamoys, de chappons, de lardons... », à côté
des « pastez à la saulce chaulde » ; ces derniers aussi men-
tionnés dans le Viandier (p. 91). Les pastez d’assiete, dont
on y fait également mention, sont des pâtés destinés au
premier service, en opposition des pastez d'issue de table
1. Cf. 1. IV, ch. Lx : « Sallades cent diversitez, de cresson, de obe-
lon, de la couille à l’evesque, de responses, d’aureilles de Judas...
d'asperges, de chevrefeul, tant d’aultres. »
2. Franklin, La cuisine, p. 107.
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 9
ou pâtés de dessert; le Ménagier les cite, sans les expli-
quer, en parlant des pastés de veau.
Le pâté d’alouettes était alors le plus répandu. On en
était très friand à Paris : « Vulgatissimus est cibus Lutetiæ »
(Champier, p. 808). Les alouettes elles-mêmes étaient ser-
vies enfilées par six ou par douze à une petite broche de
bois, et bardées de sauge et de lard. Le Livre de hon-
neste volupté (p. 93) fait figurer des pastez d’alouettes dans
son menu d’un souper. Rappelons que les pastez de Paris
sont déjà réputés au xu1e siècle, comme en témoigne le Dict
de l’Apostoile.
III. — SECOND SERVICE.
Le second service est constitué par des plats substantiels
que nous allons énumérer dans l’ordre suivant lequel ils
étaient servis.
GRiLLADEs. — Rabelais fait servir au souper de Gran-
gousier (1. I, ch. xxxvri) de nombreux rôtis et pièces de
venaison; il fait apporter sur la table des Gastrolâtres
«a Six sortes de carbonnades », que notre auteur écrit
ailleurs charbonnade [{l. I, ch. xx1), l’une et l'autre forme
encore nouvelles : « Charbonnée.. aucuns l’appellent
carbonnade », remarque Robert Estienne en 1539; Des
Périers l’ignore encore et se sert de l’ancien mot qu’on lit
dans Taillevent (p. 22) : « Charbonnée de lart ». Le Livre
de honneste volupté (p. 27) donne Ia recette des carbon-
nades.
Ce sont là des formes méridionales : en Languedoc
carbounado, en Limousin charbounado, viande grillée.
De même fricandeau, en Languedoc fricandèu, plat
dont le Platine français nous donne la recette (éd. 1548,
p. 129 : « Pour faire fricandeau ») et que Ménage définit
ainsi : « Fricandeaux. On appelle ainsi à Paris des mor-
ceaux de rouelles de veau, piqués, qu'on fait cuire dans
une casserole. Et on les a ainsi appelés parce qu’originai-
rement on les fricassoit dans la poële. »
10 L'HISTOIRE NATURELLE
La cabirotade! était une grillade de chevreau (Il. I,
ch. xx1 et passim). Le mot dérive de cabirot, chevreau
(1 IV, ch. zix), en Languedoc cabirol, dont la chaïr était
très recherchée, surtout à Paris, au dire de Bruyerin
Chamopier (p. 705) : « In provincia Narbonensi quotidiano
cibo caprina usurpatur; illic enim greges caprarum
aluntur. »
Viennent ensuite (1. IV, ch. uix) : Eschynées aux poys
et hastereaux, hâtereaux, à côté de « bonnes hastilles à la
moustarde » (1. II, ch. xxx1); finalement, des « longes de
veau rousty froides, sinapizées de pouldre zinziberine. »
Ajoutons les « pieds de porc au sou » {1. IV, ch. zix),
c'est-à-dire au saindoux, sens de l’ancien soult, mets qu’on
trouve mentionné à la fois dans le Ménagier {t. I], p. 215):
«a Sous de pourcel », et décrit plus explicitement par Tail-
levent (p. 20 et 116) : « Soulz de pourcel... les ir piez de
porc... en sou7, de perresil et d’espices detrempé de vin
aigre. »
GiBiEr. — Parmi le gibier, les lièvres et surtout les
lapins, très recherchés dans les banquets : « Cuniculi in
epulis.. summam gratiam obtinent », nous dit Bruyerin
Champier (p. 717).
Les sangliers, dont la hure figurait sur les meilleures
tables (comme anciennement chez les Romains) : « Caput
aprinum (huram Galli vocitant) nobilissimus hodie habe-
tur cibus » (Champier, p. 690).
Dans la Condamnacion de Bancquet, les serviteurs com-
mencent par apporter
La hure de sanglier notable.
Et au souper donné par Grangousier (1. I, ch. xxxvni)
figurent « unze sangliers » et le Mémoire pour un ban-
1. Ce mot n’a rien de commun avec capilotade (dans Montaigne,
capirotade, de l’espagnol capirotada), terme attesté seulement dans
la seconde moitié du xvi* siècle. Le Livre excellent de cuisine, de
1555, donne, fol. 21, soupe à la capilotade, et fol. 6 v° : « Pour une
capilotade, prenez une perdrix et la hachez menu, hachez vostre
pain en souppes. »
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 11
,
quet mentionne des « hures de sanglier ». Encore, au
milieu du xvre siècle, on nous dit que le « sanglier est un
manger de prince, principalement la hure, qu’on doit
servir une fois à la table d’un Empereur, deux fois à celle
d’un Roy ou Prince, et jusques à la fin à celle d’un gentil-
homme". »
Même les porcs-épics étaient en faveur, malgré l’avis
contraire de Bruyerin Champier (p. 720) : « Histrix ali-
mentum parit improbum et vix concoquitur... »
VoLaiLces. — En premier lieu, les chapons, dont la
variété la plus fameuse, celle du Mans, célébrée tour à
tour par Belon?, par Liébault et Olivier de Serres, n’est
pas citée par Rabelais. Au souper donné par Grangousier
(1. Ï, ch. xxxim1) sont servis quatre cens chappons du Lou-
dunois et Cornouaille, les premiers, déjà réputés au
xine siècle dans le Dict de l’Apostoile (« chapons de
Lodun »), figurent dans l’Escriteau pour un banquet :
« Chapon gras de Lodun. »
Au souper des Gastrolâtres figurent des « chappons
roustiz avec leur degout », des « poulles bouillies et gros
chappons au blanc manger », et des corbeaux de chap-
pons. Ce dernier terme, qui désignait une manière parti-
culière d’apprèt, est absolument inconnu aux traités culi-
naires de l’époque. Le Livre de honneste volupté expose en
détail les diverses façons de cuire les chapons(p. 12etsuiv.):
« Bouilly, en mousti à la canelle, au brouet d'Allemagne,
rousty, bardé... » Ailleurs, ce même livre (p. 87) décrit la
recette des « talmouses au blanc chapon », et le Mémoire
pour un banquet fait mention d’un « soleil de blanc cha-
pon » : le corbeau de chapon de notre auteur en est peut-
être l’apprêt opposé.
Le courlis était un gibier recherché pour les grands
1. Daniel Martin, Le parlement nouveau (1637), éd. Nerlinger,
p. 187.
2. Oyseaulx, p. 244 : « Les gros chapons du Mans de haute gresse
sont estimez tendres et de bon manger en tous lieux du royaume
de France. »
12 L'HISTOIRE NATURELLE
festins : « Le corlis.. encores qu’il soit d’une saveur plus
farouche que nul autre et sente la sauvagine à pleine
bouche, ce neanmoins le voyons obtenir un degré d’hon-
nesteté en dignité entre les oyseaux qu'on appreste és
festins et banquets de noz contrées » (Belon, p. 204).
Passons sur les oiseaux de basse-cour récemment
introduits en France de l’Amérique et de l’Afrique, les
dindes et dindons {cogz, poulles d'Inde), la poule de Gui-
née (guynete) ou pintade, sur ceux venus de Provence
(becfigue, tadorne) et d'Italie (francolin, hortolan), que
nous avons déjà relevés, abordons le gibier à plume.
La venaison en oiseaux sauvages était alors très abon-
dante, à une époque où la fauconnerie était en grand
honneur. Les estomacs des hommes du xvie siècle suppor-
taient et goûtaient même avec délice des volailles dont la
chair, lourde et coriace, effraye la sobriété de notre régime.
« La plus grande partie des oyseaux de riviere, nous
dit Belon (p. 57), est principale és delices des Françoys.
Car encore que la grue ne fut onc louée pour estre de
bonne digestion, toutes fois ils la mangent és grands
assemblées... Les Herons blancs et gris, Butors, Pales,
Bihoreaux, Aigrettes sont de mesme... » — « C’est mer-
veille, ajoute-t-il (p. 59), que l’estomach de l’homme puisse
faire son profit de toutes manicres d'oyseaux, et toutes
fois y en a plusieurs dont les chiens affamez ne veulent
gouster. »
Au souper des Gastrolâtres figurent des butors, des
cigognes, des grues, des hérons; les premiers et les der-
niers sont également recommandés dans les grands fes-
uns par le Livre de honneste volupte [p. 95).
Au banquet offert par la ville de Paris à Catherine de
Médicis figuraient trente paons, vingt et un cygnes, neuf
grues et trente-trois héronneaux!.
« Le butor, nous dit Belon {p. 193), est d’une saveur
malplaisante à qui ne l’a accoustumé, toutes fois qu'il est
entre les delices françoyses. »
1. Franklin, La cuisine, p. 93.
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 13
Il affirme le contraire pour la cigogne (p. 202) : « Ce
n’est pas l’usage de manger ne les cigognes ne les cigo-
gneaux »; de même Bruyerin Champier (p. 819): « Hodie
(vers 1560) gallicæ mensæ nullum honoren ciconiis tri-
buunt. »
Déjà chez les Romains, Pline affirme que personne ne
voudrait goûter de la cigogne, tandis que la grue était
recherchée comme un mets exquis : « Ales inter primos
expetitur » {l. X, ch. xxx).
La grue, dont la chair est indigeste, était « reputée
delicieuse » (Belon, p. 189), et Champier affirme à son tour
(p. 818) : « Hodie grues quoque hybernos cibos nobilitant,
et præsertim in amplis familiis ».
Au xive siècle, Eustache Deschamps en fait mention
dans sa Balade contre le carême :
Caresme vient, que ferons nous helas?
… je voy deja moult de gens esbahis
Et qui delaissent…
Oes, malars, faisans, grues et paons.
(Œuvres, t. III, p. 75.)
La grue garde jusqu’au xvine siècle la réputation de
mets délicat.
Le héron était, suivant Belon (p. 190), « viande royale,
par quoy la noblesse françoyse fait grand cas de le man-
ger, mais encore plus des heronneaux ».
Nous ne faisons que mentionner la gelinotte de bois et
le pluvier qui sont encore aujourd’hui un excellent
gibier. Sur la première, Belon s'exprime ainsi (p. 252) :
« Les rostisseurs retiennent les gelinottes de bois pour
les festins et banquets privez et pour les nopces des
grands seigneurs. »
Quant au pluvier, Belon remarque (p. 260) : « Nous
n'avons rien de plus notable en luy que de le voir si fre-
quent en France, et toutes fois est rare oyseau à beaucoup
d’autres nations. L’on en apporte souvent des contrées
de la Beauce en si grande abondance, comme aussi des
autres lieux labourables, que qui l’entreprendroit en trou-
14 L'HISTOIRE NATURELLE
veront au marché à charger charrettes. Et d'autant qu’il
est delicat et en bon manger... il tient place entre les
oyseaulx delicieux. »
Poissons. — Guillaume Rondelet émet des considé-
rations judicieuses sur la diversité alimentaire des pois-
sons (p. 5) : « Pour bien assigner les differences de pois-
sons, il n’importe pas de peu de sçavoir les lieux où ils
vivent, et les viandes desquelles ils vivent, veu que par la
diversité de telles choses leur nature est changée. A Paris,
la raie est estimée et servie aux tables des riches; en Lan:-
guedoc et Provence, elle n’est estimée bonne ne saine. Les
carpes, brochets, tenches sont louées en France; en Lan-
guedoc ne à Rome ne sont d’aucun prix. La cause de ce
est la diversité et naturel des lieux où ils naissent. »
Comme on l’a vu au cours de cette étude, Rabelais a
fait apprêter pour la table des Gastrolâtres les principaux
poissons de l'Océan et de la Méditerranée. La Provence
en abondait au xvie siècle, suivant le témoignage de
Bruyerin Champier (p. 86) : « Pisces in mensis frequentes :
tum recentes, tum sale conditos videas, quos mare inter-
num, Mediterraneum appellatum, largiori copia submi-
nistrat. »
Les premiers traités culinaires, le Viandier et le Mena-
gier, sont déjà très fournis sur l’apprêt des divers poissons
d’eau douce, de mer rond et de mer plat. Au xvie siècle,
l’ichtyologiste Rondelet lui-même nous renseigne (p. 108)
« comme chacun poisson peut servir ou à manger ou à
autre chose... comme il'le faut acoustrer pour manger
selon la diversité de leur chaïr et substance. »
En ce qui touche l’apprêt des poissons et la prédi-
lection des contemporains pour certaines espèces, bor-
nons-nous à ces remarques.
La baleine, dont la chair était peu estimée (vilissima,
nous dit Bruyerin Champier, p. 1101), maïs dont la langue
se vendait « grande à merveille » (Belon, p. 4), salée et
conservée, par tranches dans les marchés, surtout aux
jours de carême.
Il en était de même du lard de baleine, connu dès le
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 15
xive siècle sous le nom de crappois (dans le Viandier) ou
craspois, c'est-à-dire gras poisson, que le Ménagier définit
ainsi (t. I, p. 200) : « Craspois, c'est balaine salée et doit
estre par lesches tout cru, et cuit en eaue comme art, et
servir avec pois. »
À propos du dauphin, à la chair dure et indigeste,
Belon nous dit : « Les delicats qui ont le palais plus
friand ont estimé le dauphin le plus delicieux poisson
qu'on puisse trouver en la mer. Aux jours maigres, on ne
faict festins ne nopces qu’on puisse vanter avoir esté
sumptueux, si on n’y a mangé du daulphin. » Et Rondelet
d'ajouter (p. 350) : « Je me suis souvent esbahi qu’on
servoit du dauphin aux tables des grands seigneurs, veu
la mauvaise odeur qui devroit etfacer la bonté de la
viande, si aucune i en avoit. En Languedoc à peine le
menu peuple, voire les laboureurs, en veulent ils man-
ger.. Les plus friandes parties sont le foie et la langue. »
MozLusques, etc. — Les hommes du xvic siècle, nous
l'avons déjà fait remarquer, avaient des organes digestifs
autrement vigoureux que nos estomacs anémiques; ils
supportaient des mollusques, crustacés, etc., aujourd’hui
indigestes, par exemple des grenouilles et des tortues, des
couleuvres (serpens) et des oursins', des seiches et des
orties de mer, tous servis sur la table des Gastrolâtres.
Voici à leur sujet quelques renseignements recueillis chez
les écrivains de l’époque.
Les grenouilles, frites avec un peu de persil, étaient
servies sur les meilleures tables. Au festin offert par la
ville de Paris à la reine Élisabeth d'Autriche, le 30 mars
1571, figuraient mille grenouilles, à côté de cinquante
livres de baleine. Goût bizarre qui excitait l’étonnement
du médecin Bruyerin Chamopier (p. 1106): « Miror tamen
tantopere ranas magnificari... » Et de même Belon (p. 48) :
« La pasture des grenouilles est... des vermines que s’en-
gendrent l’excrement et de l’excretion des eaues; dont
l’on peult aisement juger si leur chair en est de bonne et
saine nourriture. »
1. Franklin, La cuisine, p. 107.
16 L'HISTOIRE NATURELLE
Les tortues étaient aussi très goûtées malgré l’avis de
Champier (p. 1106), qu’elles sont « rustico et inerudito
palato »; Belon (p. 44) nous assure que la chair des tortues
est « de fort bon manger »; Rondelet (p. 339) la trouve
délicate, surtout celle des épaules et des cuisses, et Lié-
bault vante le plat de tortues comme « les delices des
princes et des grands seigneurs. »
La seiche et la petite espèce (appelée casseron dans
Rabelais et au xvi siècle), qui servent aujourd’hui d’appât
aux pêcheurs, étaient alors très appréciées. Voici ce qu’en
dit Rondelet {p. 370) : « Le tems passé, le casseron estoit
de nul prix, de sorte que, par un proverbe commun, on
disoit d’un homme fort pauvre et ayant besoin de tout,
qu’il avoit affaire voire d’un casseron; maintenant partout,
principalement en Saintonge, sont en grande estime,
mesmement apprestés d’un bon cuisinier. On les fait
cuire avec leur encre et leur fait on sauce avec beurre ou
huile, espices et verjus. »
Quant aux orties de mer, Rondelet fait remarquer
(p. 380) : « La plus petite des Orties de mer est bonne à
manger et est fort en grand prix à Bourdeaulx; ils la
lavent fort et souvent, puis la fricassent legierement en la
poële. » Mais Belon ajoute (p. 346) : « L’Ortie, c’est viande
dediée aux pauvres gens. »
IV. — ENTREMETS.
Le service qui suivait le rôti et précédait le dessert
était le plus brillant du repas. Il était composé de légumes,
de cygnes, de paons ou de faisans, de plats sucrés, de
gelées.
LéGumes. — Les légumes sont très rares sur la table des
Gastrolâtres et en général sur celles des gens du xvie siècle
qui les dédaignaient. Rabelais cite :
L'artichaut, récemment importé d'Italie, et dont nous
avons déjà parlé.
Le chou, dont il cite la variété à tête pommée :
« Chous cabutz à la mouelle de bœuf » (I. IV, ch. zix),
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 17
ancien emprunt méridional, et le « chous à l'huile ».
Choux à l’huile, « aliàs caules amb’ olif » (1. IV, ch. xxxui),
plat gascon ou languedocien.
Les fèves frezez (1. IV, ch. xxxu), c'est-à-dire pilées ou
décortiquées, dont Taillevent nous donne la recette (p. 82) :
« Feves fraisés », ainsi que le Menagier (t. II, p. 138) :
« Maniere de fraser les feves. »
Les pois, dont le plat (aujourd’hui bourgeois) des pois au
lard était alors des plus en vogue. Pierre Goudoul, libraire
parisien de 1515 à 1534, nous en a laissé la recette {ajoutée
à Taïillevent, p. 109, par les derniers éditeurs), et, vers
1560, Champier {p. 433) en parle avec enthousiasme. Il le
compte parmi les lautissimas epulas et il ajoute : « Reges
quoque ac proceres gratissime mandunt, præsertim cum
suilla incocta, Pisa ex lardo vocant. »
Rabelais, tout en ne le faisant pas figurer sur la table
des Gastrolâtres, l’apprécie beaucoup {l. I, Prol.) : « Pois
aux lards cum commento », et (1. V, ch. xxvii) : « Beaux
pois aux lards, avec ample comment et glose interli-
neaire. » Les Cris de Paris, par Truquet (1545), en font
mention :
Lart à poix, lart à poix, balaine!
De crier je suis hors d’alaine.
C'est viande de karesme
Elle est bonne à gens qui l’ayme.
La rave, dont la variété limousine, rabe, la grosse rave
ronde, était la nourriture par excellence des habitants de
la Savoie, comme de la Saintonge et de l'Auvergne, mais
surtout du Limousin. Champier en relève l’excellence
(p. 526) : « Rapis Sabaudis ac Lemovicis palma tri-
buitur », et Liebault s’en fait l'écho (p. 103) : « Limou-
sins' et Savoisiens n’ont viande plus exquise que les
raves.. qu’ils appellent rabioles. »
1. De là, mascherabe, sobriquet donné aux Limousins par Rabe-
lais et Brantôme : « M. Dorat succeda à Turnebus, luy et M. Muret
deux aussi sçavans Lymozins qui jamais mangearent et crocquarent
rabes » (Œuvres, éd. Lalanne, t. III, p. 280).
REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VIII. 2
18 L'HISTOIRE NATURELLE
Cette réputation est d’ailleurs ancienne. Un dicton du
xuie siècle, dans le Dict de l’Apostoile, l’affirme déjà : « Li
meilleur mangeur de rabes en Auvergne. »
OISEAUX DE PARADE. — On servait à l’entremets dans les
festins d’apparat :
Des cygnes, dont la chair, noire et coriace, était alors
réputée, nous dit Belon (p. 153), « oyseaux exquis és
delices Françoyses.. L'on n’a gueres coustume de les
manger, si non és festins publics ou és maisons des
grands Seigneurs. »
Des paons qui étaient encore recherchés par les gens
riches au xvic siècle, comme dans l’antiquité et au moyen
âge. Leur chair, sèche et peu estimée, était alors très recher-
chée : « Quelle plus exquise chair pouvez-vous manger »?
démande à la fin du xvie siècle Olivier de Serres (p. 331).
Comme le paon, le faisan était jadis l'honneur des fes-
tins où on le servait avec pompe, recouvert de sa peau et
de ses plumes. Au souper donné par Grangousier (1. I,
ch. xxxvu) figurent « sept vingt faisans »; l’Escriteau pour
un banquet note : « Faisans, butors, pluviers, Paons
revestuz.. »
PATISSERIES. — Le Viandier mentionne une dizaine de .
tartes!, comme la Condamnacion de Bancquet :
SOUPPER.
Or ça, n'est-il pas temps qu’on dresse
Les platz, pour fournir nostre yssue?
LE CUYSINIER.
Ho! bon gré sainct Gris, je ne cesse.
Voyez-vous point comme je sue?
Serviz serez d’une venue,
Incontinent, sans faire noise.
Veez cy fructerie menue,
Tarte couverte et bourbonnoise :
Vous avez des metz plus de douze,
1. En voici la liste, p. 77 : « Tartre bourbonnoise, couverte, com-
mune, descouverte, jacopine, jacopine bien farcye de pommes, en
quaresme, à deux visaiges. »
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 19
Pour servir ces trois marjollez.
Vous avez raton, tallemouse,
Gauffres, paupelins, dariollez.
Parmi ces pâtisseries, citons en premier lieu la fameuse
tarte bourbonnôise que Rabelais et ses contemporains
n’emploient que dans un sens facétieux, mais dont on
trouve la recette dans Taïllevent (p. 77) : « Tartre bour-
bonnoise. Fin fromage broyé, destrampé de cresme et de
moyeux d’œufz suffisamment, et la croste bien poistrie
d’œufz, et soit couverte le couvercle entier, et orengé par
dessuz. »
Sur la table des Gastrolâtres étaient servies des : « Tar-
tres, vingt sortes », et « fourtes de seize façons », ainsi que
des gasteaux feuilletez, faits sans lait, dont parle aussi Lie-
bault (318 vo). Les beuignetz, beignets; les crespes, crêpes,
et les guauffres, gaufres, sont des pâtisseries anciennement
attestées, ainsi que la dariole (celle d'Amiens était célèbre)
mentionnée dans le Viandier, et finalement la talemouse,
gâteau au fromage (1. II, ch. x1), dont Taïllevent nous
donne la recette (p. 75) : « T'alemose faicte de fin fromage
par morceulx carrés, menus comme feves, et parmy le fro-
mage, soit destrampé œufz largement, et meslé tout
ensemble, et la crouste destrampée d’œufz et de beurre. »
Voici quelques autres pâtisseries qui ne remontent pas
au delà des xve-xvie siècles :
Brides à veau, « pastisserie delicate », comme l'appelle
Liébault (fol. 318 ve). Le Livre excellent de cuisine (1555)
(fol. 62 ve), en énumère les ingrédients : « Brideaulx à
veaulx, paste avec farine, moyeux d'œuf, beurre, sucre,
eau rose. » Les Cris de Truquet (1545) en font mention :
Des brides à veaux
Pour frians museaux!
Ce qui en demande,
Il faut que je vende!
Le nom se lit pour la première fois au banquet offert
le 7 novembre 1498 par le consulat lyonnais à César Bor-
20 L'HISTOIRE NATURELLE
gia, de passage à Lyon", et a subi des vicissitudes séman-
tiques curieuses que nous avons étudiées ailleurs2.
Mestier, métier, pâtisserie parisienne ainsi décrite par
Liébault (fol. 318 vo) : « Ce que l’on appelle à Paris du
mestier est faict de fleur de farine de froment trempée en
eau et vin blanc, y adjoustant quelque peu de sucre, le tout
cuictentre deux fers à la mesme sorte que les gaufres, non
pas toutes fois de telle espoisseur. » Le nom vient des deux
fers entre lesquels on faisait cuire cette sorte d’oublie,
fers semblables à un métier de tisserand.
Poupelin, pâtisserie d’origine provinciale, de l’Anjou,
suivant Ménage : « On appelle aïinsi en Anjou un petit
enfant et une sorte de fromage frais, fort délicat. » Lié-
bault en donne cette définition (fol. 318 ve) : « Les pou-
pelins sont façonnez de fleur de farine, pestrie avec laict,
jaunes d'œufs et beurre frais. » Cette pâtisserie était aussi
usitée dans le midi de la France au xvie siècle (voy. Mis-
tral). Le nom signifie proprement tetin.
La parodelle, sorte de gâteau au fromage (1. V, ch.xxxiv),
est donnée comme « Bourbonnois » par Claude de Saint-
Liens, et Cotgrave l'explique comme une sorte de tarte
au fromage. En Languedoc, paraud désigne le fromage
frais au moment où on le met dans la forme.
Les macarons (1. IV, ch. zix), pâtisserie d'amandes, de
sucre et de blanc d'œuf, venaient de l'Italie, et spécia-
lement de Venise (macarone, en italien maccherone).
Le nombre des pâtisseries qu’on servait aux grands fes-
tins était considérable; à celui donné à Rome, le 3 février
1549, par le cardinal Du Bellay (décrit par Rabelais dans
la Sciomachie), furent servies « plus de mille cinq cens
pieces de four, j’entens pastez, tartes et darioles. »
Sur la table des Gastrolâtres figuraient en outre des
1. Voir la note du D’ Dorveaux, dans la Rev. Ét. Rab., t. X,
p. 421 à 425. |
2. Revue du XVI: siècle, t. 1, p. 342 à 346.
3. Cf. À Dictionary French and English, Londres, 1593, v° tale-
mouse : « À kind of cake made with butter and cheese, otherwise
at Moulins in Bourbonnois Parrodelle. »
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 21
« pastez de coings », à côté de neige de creme, sorte d'œufs
à la neige, de la gelée (dans le Mémoire pour un banquet,
des « Oriflans de gelée »).
V. — ISSUE DE TABLE.
L’issue de table est ce qu’on appelle depuis le xvne siècle
dessert, mot qui, à l’époque de Rabelais, désigne exclu-
sivement l’action de desservir la table : « Tout le sert et
dessert. Au dessert du premier metz... » {l. IV, ch. cr), à
l’occasion du dîner offert par Hommenaz.
On servait au dessert des :
Œurs. — Rabelais énumère une dizaine de manières
d’accommoder les œufs, dont la plupart sont inconnues
aux traités culinaires de l’époque. Le Livre de honneste
volupté donne (fol. 52 vo) trois recettes des « œufs per-
dus », et le Ménagier (t. II, p. 208), parmi les « œufs de
divers appareils », deux autres, dont nous citerons la plus
courte : « Œufz perdus. Rompez l’escaille et jettez moieulx
et aubuns sur charbons ou sur brese bien chaude, et apres
les nettoyez et mangiez. »
Le livre de Platine (Lyon, 1548, p. 301) mentionne en
outre des « œufz cuyst soubz les cendres ». Et c’est tout;
alors que Rabelais fait servir sur la table des Gastrolâtres
des : « Œufz fritz, perduz, suffocquez, estuvez, trainnez
par les cendres, jectez par la cheminée, barbouillez, goil-
dronnez, etc. »
Fruirs. — Bruyerin Champier consacre le troisième
chapitre (de son JIe Livre), intitulé : « Victus gentium
varius », pour mettre en évidence cette vérité que les diffé-
rents fruits répondent aux productions du sol. Il allègue,
entre autres exemples, celui des châtaignes qui constituent
la nourriture essentielle des Périgourdins et des monta-
gnards des Cévennes : « Là, dit-il, le sol est si sterile que
le peuple n’a du pain à manger que les fêtes et les
dimanches. Pendant tous les autres jours de l’année, il
se nourrit de châtaignes, qu’il dessèche à la fumée, afin
22 L'HISTOIRE NATURELLE
de les conserver; et qu’ils mangent fricassées avec du
cochon. »
Les châtaignes de Périgord sont Es dans la
Pantagruëline Prognostication (ch. vi) : « .… force rabes
en Lymousin, force chastagnes en Pediort et Daulphiné,
force olives en Languedoc. »
Les plus grosses de ces châtaignes, cueillies dans le
Vivarais, portent depuis le xvie siècle le nom lyonnais de
marron, vocable qui manque à Rabelais?, mais qui figure
dans l’Escriteau pour un banquet : « Venaison de sanglier
aux marrons ». Ce terme provincial est également donné
par Bruyerin Champier (p. 624) : « Vidi apud Petrago-
rios octo plus minus genera (castaneorum), et singulis
nominis indita.. sed generosissimæ in Gallia Lugdu-
nensis prædicantur, quas Marrones vocat. Cujus nominis
causa adhuc incomperta* nobis est : amplitudine et sapo-
ris suavitate commendatissimæ, regibusque et lautissimis
summe expetitæ. »
FRUITS MÉDITERRANÉENS. — La Provence l'emporte sur
tous les autres pays par l'abondance et la variété de ses
fruits. Tout d’abord en proviennent les figues et les gre-
nades.
Les figues de Marseille (1. I, ch. xxnu) jouissaient d’une
ancienne réputation : « Narbonensis provincia, ut aliarum
bonarum rerum parens, ita et ficuum est; commendantur
imprimis quos Massilia alit » (Champier, p. 648).
Toutes les grenades se tiraient au xvie siècle de la Pro-
vence : « Narbonensis provincia horum pomorum fecun-
1. « Apud Lemovicos et Petragorios castaneæ ac rapa a vino et
messe tertium honorem adipiscuntur. Rapa etiam Allobrogibus
Sabaudis in cibo mirifice grata, et montanis Lugdunensibus, atque
etiam castaneæ. Montium Cemannorum populi Arvernis et Velleis
proximi, vice paneficii, castaneis utuntur. »
2. « Les gryphons et marrons des montaignes de Savoye » (Pan-
tagr. Progn., ch. vrr). Dans ce passage, marron a le sens qu'Oudin
donne à l'italien marrone, homme qui sert à passer les montagnes
et principalement au mont Cenis. Ce texte de Rabelais, cité par le
Dictionnaire général, v° marron, est déplacé.
3. On ignore toujours l’origine de ce mot venu du Lyonnais.
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 23
dissima est undique venalia in omnem aliam Galliam
deportantur » (Champier, p. 622).
Le pistachier et son fruit, la pistache (l’ancienne forme
pistace est un latinisme), en proviennent également. C’est
un arbre éminemment méditerranéen, et Liébault précise
la date de son importation dans le centre de la France
(fol. 107 ve) : « Le pistachier estoit rare en ce pays avant
que les reverendissimes cardinal Du Bellay et René du
Bellay, evesque du Mans, freres, personnages dignes de
memoire eternelle pour leurs esprits incomparables, seuls
et premiers des François, eussent apporté en ce pays la
cognoissance, non seulement des noms qui nous estoyent
du tout incogneus, mais aussi de la culture... »
Les dattes, ou dactyles (latinisme alors usuel), comme
les myrobalans, étaient au xvi* siècle et longtemps encore
plutôt des articles pharmaceutiques, débités par les épi-
ciers ou les apothicaires. Ces fruits venaient de l'Orient
ou de la Provence, comme en témoigne Olivier de Serres
(p. 683) : « Autre viande que prunes ne sont les dattes et
mirabolans, et toutesfois pour merveille l’on nous les
apporte des païs orientaux et méridionaux. »
PêcHEes. — Les péches de Corbeil, à la chair sèche et
solide, étaient les plus estimées comme l’atteste à la même
époque Rabelais (1. IV, ch. 1x). De même les écrivains
contemporains, comme Bruyerin Champier (p. 605) :
« Galliarum agri omnes vitiferi, persicis scatent Lutetia
Corbiana miris laudibus effert »; et Liébault (fol. 210 ve):
« Les meilleures pesches sont estimées de Corbeil, qui ont
la chair fresche et solide, rougeastre, ne tenans aucune-
ment au noyau. » |
Un adage du xvie siècle disait : « Elles sont belles et
bonnes comme pesche de Corbeil » (Le Roux de Lincy, t. I,
p. 539).
Une autre variété, l’alberge (1. III, ch. vin), fort com-
mune en Languedoc, n’était connue à Paris que depuis
1540, suivant le témoignage même de Champier (p. 606) :
« Arbor infra viginti annos in Franciam translata, nunc
Lutetiæ frequens. »
24 L'HISTOIRE NATURELLE
Porres. — Voici les variétés mentionnées par Rabelais :
Poires de bon Christian (|. IV, ch. Lrv) : « Quand je
seray en mon mesnaige. J'en affieray et hanteray en mon
jardin. et seront dictes poires de bon christian. Car
oncques ne veiz Chrestians meilleurs que sont ces bons
Papimanes. » Cette poire vient de la Touraine : on a dit
d’abord à Tours, le bon chrétien, et cette appellation pro-
vinciale devint générale.
Elle est attestée dans le midi de la France dès le
xve siècle. C’est François de Paule (1416-1508), surnommé
le Bon Chrétien, qui en introduisit la culture en France.
La réputation de ce fruit au xvie siècle est attestée par
Bruyerin Champier (p.613) : « Turonenses atque Heduen-
ses in summa gloria habent [pyra] quæ Bonchristiana et
Sauvillia appellitant, quæ meo judicio facile principatum
obtinent. »
Poire d'angoisse, variété à saveur acerbe et restant
dans la gorge, originaire du village d’Angoisse (Dordogne).
Cette poire est décrite vers la même époque (1536) par
Charles Estienne (p. 62) : « Angustia pyra, poires d’an-
goisse, quod dum eduntur acerbo ét austero quodam
sapore ita molesta sunt ut angustiores fauces reddant et
plurimum noceant nisi natura admodum et emollitissima
carpentur!. »
Cette variété est ancienne. Au x siècle, les Crieries
de Paris, de Guillaume de Villeneuve, en font déjà men-
tion : -
Poires d'angoisse criez haut;
L’autre, pommes rouges qui vaut...
Le sens symbolique qui est seul donné par Rabelais?
se trouve déjà au xv- siècle dans l’Fvangile des Quenouilles
et chez Villon.
1. Cf. aussi Bruyerin Champier, p. 613 : « Gallia ab angorc sive
angustia qua fauces mandentium cruda afficiunt, Angossia [pira]
dixerunt; decocta tamen suavissime eduntur. »
2. « Le soulcil et l’ancholie croistront plus de coustume, avecque
abondance de poires d'angoisse » (Pantag. Progn., ch. 1v).
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 25
La bergamote, « la reine des poires », comme l’appelait
au xvue siècle La Quintinye (1. III, ch. xx1), importée
d'Italie, se rencontre tout d’abord à Autun eten Lorraine,
comme l’atteste Bruyerin Champier (p. 613) : « Heduenses
item præterea ac Lotharingi Bergamotta commendant mo-
dicæ magnitudinis, sed succi saporisque jucundissima. »
Pouxes. — La variété dite blandureau, calville blanche,
d'Auvergne (1. III, ch. xLv), est anciennement réputée :
Primes ai pommes de rouviau
Et d'Auvergne le blanc duriau,
lit-on dans les Crieries de Paris de Guillaume de Ville-
neuve, et Bruyerin Champier (p. 611) prétend que le
blandureau figure dans les chansons des jeunes filles :
« Jocularibus puellarum gallicarum carminibus quotidie
celebrantur. »
Une autre variété est la pomme de court pendu (|. III,
ch. xin1), aujourd’hui pomme de capendu, qualité excel-
lente d’un rouge-vermillon, d’une eau douce et agréable,
que les Cris rimes d'Antoine Truquet (1545) appellent « la
pomme la plus royalle. »
Elle était très estimée, à cause de son odeur exquise :
les dames du xvi* siècle, nous dit Bruyerin Champier, en
parfumaient les robes dans leurs armoires (p. 611): « Sed
imprimis capendulo, commendabillissimis saporis odo-
risque... a feminis vestimentis interponuntur propter odo-
rem elegantem qui in vestes transit. » Liébault en donne
cette description (fol. 214 v°) : « La meilleure est la pomme
de court pendu, laquelle est marquée de taveleures, de
saveur et odeur excellant sur toutes autres. Et tant est
recommandable l'odeur que, pour faire parfums odorans
en temps de pestilence, nous ne trouvons rien mieux que
Pescorce d’icelle pomme mise sur les charbons. »
PrunEs. — Les prunes les plus goûtées étaient les pru-
naulx de Tours (I. III, ch. xin1), variété que Bruyerin
1. Cette forme remonte également au xvi* siècle; des « Pommes
de Capandu » sont mentionnées dans le Mémoire pour un banquet.
26 L'HISTOIRE NATURELLE
Champier appelle (p. 600) « acceptissima et laudatissima ».
Antoine Truquet les mentionne vers la même époque
dans ses Cris rimés (1545) :
Pruneaux de Tours, pruneaux!
Ce qui en veut qu’on se delivre.
Je les vens huict tournois la livre,
Aussi bon marché que dans Tours.
Encore aujourd’hui les pruneaux de Tours sont récoltés
et préparés dans la partie sud-ouest de la Touraine, et
surtout aux environs de Chinon.
Raïsins. — Nous avons déjà parlé des variétés des rai-
sins et des cépages qu’on trouve dans notre auteur et dont
les détails sont corroborés par les écrivains de l’époque.
FROMAGESs. — Celui de Brie (1. I, ch. xvn) était depuis
longtemps célèbre. Olivier de Serres remarque à la fin du
xvie siècle (p. 194) : « Nous avons encore plusieurs autres
fromages merveilleux et qui nous viennent de differentes
provinces; la Brie nous en fournit d'excellents et en abon-
dance. »
I] figure déjà, au x1rie siècle, dans les Crieries de Guil-
laume de Villeneuve :
Or ia fromage de Brie;
Au beurre frès n’oublie mie.
et dans les Cris d'Antoine Truquet (1545) :
Fourmage de Brie,
Fourmage à la livre!
Fourmage de Brie!
Tant plus haut je crie
Et moins j'en delivre!
Rabelais mentionne en outre {l. IV, ch. ix) la caille-
botte, sorte de fromage blanc, mot des patois de l’Ouest,
et la jonchee, petit fromage de lait caïllé fait dans un
panier de jonc, appellation parisienne, suivant Liébault
(p. 39) : « De laict caillé et espaissi sans pressure sera les
petits fromages, que l’on appelle à Paris jonchées. » Rabe-
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 27
lais l’appelle ailleurs (1. III, ch. xxx) joncade, d’après
son équivalent languedocien.
PATES. — Nous avons déjà traité des pâtés d'entrée,
pastez d’assiette, comme on les appelait, qui renfermaient
de la chaïr ou du poisson. Les pâtés de dessert contenaient
du laitage, des fruits, des herbes ou des confitures.
ConriTures. — Notre auteur fait servir sur la table des
Gastrolâtres « soixante et dix huit especes de confitures
seiches et liquides », à côté de cent couleurs de dragées.
VI. — Boisson.
On a vu que chaque souper commençait par la formule
« pain et vin », ce dernier accompagnant chaque repas.
Au banquet des Gastrolâtres, les hors-d’œuvre sont
« associés de brevaige sempiternel »; le premier service
est également suivi de « brevaige eternel parmy, precedent
le bon et friant vin blanc, fuyant vin clairet et vermeil
frays.. » Le deuxième service est accompagné de « renfort
de vinaige », et au dessert « le vinaige suivoit à la queue
de paour des esquinanches. »
La boisson est la préoccupation constante des héros de
Rabelais. Son œuvre commence par une invocation aux
« beveurs tresillustres » et se termine par l’apothéose de
la dive Bouteille. Le vocabulaire rabelaisien de la beu-
verie est d’une abondance et d’une variété uniques. Les
éléments ethniques et sociaux l’ont tour à tour alimenté.
On y boit 4 la bretesque (1. IT, ch. xxvin1) ou « à la mode
de Bretaigne » (1. I, ch. v), et surtout à la tudesque, les
Bretons et les Allemands? ayant la réputation d’insignes
buveurs :
Ils boivent nuict et jour en Bretons et Suysses.….
1. Voir nos articles dans la Rev. Et. Rab.,t. VII, p. 83 à 88 et
353 à 36r, et la Revue du XVI: siècle, t. I, p. 455 à 458.
2. On lit dans l'Histoire macaronique de Merlin Coccaïe (d’après
la version française de 1606, p. 247) à propos de mercenaires d’ori-
gine allemande : « L’Allemand ne songe qu'après le vin et ne parle
que d'iceluy, engage sa picque, son espée, ses chausses, pour du
28 L’'HISTOIRE NATURELLE
lit-on au début du sonnet sur les Suisses de Joachim du
Bellay.
Chez les Romains, on buvait à la grecque!, et græcari
c'était boire un coup et copieusement : ce sont les Grecs
qui passaient dans l’antiquité pour des buveurs très
illustres (1. II, ch. xxvuni.
Les Basques trinquent chez Rabelais dans leur langue
(1. I, ch. v) et quant aux Gascons, vivere se confond chez
eux avec bibere? : de même chez les anciens Grecs, le
banquet, ouuxéctov (qui répond au latin convivium) était
plutôt, comme l'indique le nom, une beuverie, une réu-
nion de buveurs.
Les moines et les sorbonnistes n'étaient pas moins
amateurs du piot, et l’expression boire theologalement* se
rencontre fréquemment chez notre auteur. Voici l’avis de
Frère Jean à ce sujet (1. I, ch. xxvui) : « Aymez boire du
meilleur. Sy faict tout homme de bien, jamais homme
noble ne hayst le bon vin; c’est un apophthegme mona-
chal. »
La soldatesque de l’époque, surtout les Suisses et les
lansquenets, a fourni le principal appoint : le vocable
trinquer est un de leurs premiers apports, ayant été
précédé par dringuer (celui-ci encore dans Marot et du
Fail), forme parallèle qui remonte aux Flamands et aux
archers écossais de la garde royale. |
Cette soldatesque allemande a enrichi la langue ba-
chique de Rabelais de plusieurs termes de beuverie qui
ont après fait le tour des écrivains du xvie siècle. Parmi
vin, les vend et soy mesme aussi. Et si de toutes ses armes il veut
garder quelque chose, ce sera son morion pour s’en servir de tasse
à boire, pendant qu'ils font trincq... »
1. Cf. Guillaume Bouchet, Serées, t. I, p. 82 : « Beuveurs à Ja
Grecque qui ne mettoient Jamais l’eau et le vin ensemble. »
2. « … tout le pays de Beusse et de Bibaroys » (1. I, ch. vr), c'est-à-
dire le pays des buveurs, d’après la prononciation gasconne du Viva-
rails.
3. Cf. Henri Estienne, Apologie, t. II, p. 34 : « Quand il est ques-
tion d'exprimer en un mot un vin bon par excellence, et fust ce
pour la bouche d’un roy, il faut venir au vin theologal. »
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 29
ceux-ci, le plus connu est faire carous!, boire à la suisse,
boire à tire-larigot, vocable alémanique que notre auteur
met dans la bouche des mercenaires suisses qu’il appelle
lifrelofres (1. III, Prol.) : « Je ne suis de ces importuns
Lifrelofres qui, par force, par oultraige et violence, con-
traignent les Lans et compaignons trinquer, voire caros,
et alluz, qui pis est. » Cette expression a passé de Rabelais
chez du Fail et Guillaume Bouchet, chez Henri Estienne
et Paré, chez Monluc et Brantôme, chez d’Aubigné et
Regnier, etc.
Parmi les différentes boissons que cite Rabelais, men-
tionnons : la godale (1. II, ch. xu, et 1. III, ch. xxvin), la
bière anglaise good ale, déjà connue au xunie siècle et peu
réputée au xvlI° :
Et ung petit de vin plain d’eau
Ou de cervoise ou de goudalle,
Qui est un breuvaige ort et salle.
(D'Amerval, Deablerie, 1507, fol. vi v°.)
Le cormé, boisson faite avec le fruit du cormier (1. I],
ch. xxx), et la biscantine (ibidem), vin aigrelet, ou piscan-
tine?, la première forme, qui est la primitive, dans l’édi-
tion princeps; l’autre, dans les éditions ultérieures, l’une
et l’autre encore vivaces dans les patois. En Normandie,
biscantine, en Blésois, biscotine, désigne une mauvaise
boisson (Moisy) ou le vin blanc fait avec du raisin rouge
non cuvé (Thibault) : c'est proprement la boisson des
chèvres, de bisque (variante de bique, chèvre), qui, dans
l'Orne, désigne une boisson faite avec des poires simple-
ment trempées dans l’eau (Moisy), nom rappelant l’ori-
gine analogue du cépage bicane. La forme contaminée
1. « Les Suisses ayment extremement à faire carous et y passent
les journées et les nuits entieres.. » (Davity, Les estats, empires et
principautez du monde, Paris, 1617, p. 423).
2. Cotgrave semble en donner une explication un peu différente :
« Biscantine. Drink made of bullas (« prunelles ») or stoes », et
« Piscantine. À kind of small or well waterd wine. » C'était en fait
une et même boisson.
30 L'HISTOIRE NATURELLE
piscantine!, encore usuelle dans les Deux-Sèvres (Beau-
chet-Filleau), le Dauphiné (Mistral) et la Bretagne (Mé-
nage), désigne le mauvais vin, la piquette ou le verjus.
La boisson par excellence, le vin, était représentée, dès
le xive siècle, par le clairet, vin mêlé de miel et d’épices, et
surtout par l’hippocras, vin aromatique très apprécié :
blanc, il commençait le repas, suivi du vin clairet et ver-
meil frais; rouge, il était servi à la fin du souper :
De quatre ros? nous fu fait le mangier,
Et de bon vin a esté leur moyens :
Maistre Ypocrasä, le bons fisiciens,
Vint au derrain à l’oblée rostie.
(Deschamps, Œuvres, t. IV, p. 337.)
Au xvie siècle, cette liqueur était encore fort en usage
(1. III, ch. xxx) : « Mangez ce taillon de massepain. Il vous
aydera à faire digestion : puys boirez une coupe de
Hippocras clairet : il est salubre et stomachal. »
Voici maintenant les principaux crus cités dans notre
roman et réputés au xvi* siècle :
Si vos chartiers et nautonniers amenans pour la provision
de vos maisons certain nombre de tonneaulx, pippes et bus-
sars de vin de Grave, d'Orleans, de Beaulne, de Myrevaulx, les
avoient buffetez et beuz à demy, le reste emplissans d’eau,
comme font les Limosins à belz esclotz, charroyans les vins
d’Argenton et Sangaultier (1. IIT, ch. Lu).
Approchans au temple de dive Bouteille nous convenoit pas-
ser parmy un grand vinoble faict de toutes especes de vignes,
comme Phalerne, Malvoisie, Muscadet, Taige, Beaune, Mire-
vaux, Orleans, Picardenti, Arbois, Coussi, Anjou, Grave, Cor-
sicque, Vierron, Nerac et autres (1. V, ch. xxxin1).
1. Sous l'influence analogique de piquant (cf. les synonymes
piquette).
2. C'est-à-dire rôtis.
3. C’est l’ancienne forme du nom Hippocrate, auquel on attribuaïit
ce vin, parce qu’on en coulait le mélange dans le filtre dit chausse
ou manche d’Hippocrate : « La guorge comme une chausse d’Hip-
pocras » (1. IV, ch. xxxi).
4. Picardent désigne encore aujourd’hui à Nîmes et à Montpel-
#
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 31
Les meilleurs crus étaient donc ceux d’Arbois, dans la
Franche-Comté; de Beaune, dans la Bourgogne; de
Coucy, le meilleur cépage de l’Ile-de-France, planté par
ordre de François Ier et exclusivement réservé au roi; de
Grave,en Guyenne; de Mireveaux, dans la Vienne, etc.,etc.
Bruyerin Champier, en parlant des crus les plus célèbres
du pays à son époque, nous dit (1. XVIII, ch. xu): « Il
n’y a point de pays sur la terre qui puisse se glorifier
d’avoir d’aussi bons vins que la France. » Il compte dans
ce nombre le vin d’Arbois et le muscat de Provence. Il
prétend qu’en Arbois et dans le Hainaut on recherchait
les vins de Beaune, mais que le reste de la Flandre préfé-
rait ceux d'Orléans.
Olivier de Serres vante, à son tour (t. I, p. 209) le vin
« cleret » de Nérac, de Grave, d’Arbois, le muscat de
Frontignan et de Mirevaux, et « les excellens vins blancs »
d'Orléans, de Coucy, d'Anjou, de Beaune : « Sur tous
lesquels vins paroissent les musquats et blanquetes de
Frontignan et Mirevaux, en Languedoc, dont la valeur
les fait transporter par tous les recoins de ce royaume. »
Mais, par-dessus tous les crus, Rabelais estime le vin
blanc de son cher clos de la Devinière, le vignoble pater-
nel, qu’il va jusqu’à comparer au lacryma Christi (]. I,
ch. v) : « Du blanc verse tout... O lachryma Christi, c’est
de la Deviniere, c’est vin pineau. © le gentil vin blanc,
et par mon ame, ce n’est que vin de tafetas. »
Quelques mots finalement sur les vases à boire, dont la
nomenclature, abondante et variée, est attestée par ce
passage :
Au bout du vinoble passasmes dessous un arc antique, auquel
estoit le trophée d’un beuveur bien mignonnement insculpé :
sçavoir est, en un bien long ordre de flaccons, bourraches,
bouteilles, fiolles, barils, barraux, pots, pintes, semaises
antiques, pendantes d’une treille ombrageuse... En autre cent
lier, un vin doux et piquant fait avec les raisins blancs les plus
sucrés et les plus parfumés (Mistral).
32 L'HISTOIRE NATURELLE
formes de voerres, comme voerres à pied et voerres à cheval,
cuveaux, retombes, hanaps, jadaux, salvernes, taces, gobelets
et telle semblable artillerie bacchique (1. V, ch. xxxrri).
Ce passage est loin d’épuiser la richesse de cette nomen-
clature. Rabelais mentionne en outre :
A. — Des noms déjà usuels en moyen français, comme
hydrie, sorte de cruche (1. IV, ch. Lxiv), que Laborde cite
dans ce passage d’un inventaire de 1360 : « Un tres grand
flascon d’argent blanc, appelé ydrie ». Remarquons que
la cymaise, vase très allongé et d’une forme ondulée
(comme la môulure de ce nom}, muni d’un couvercle et
de deux anses, nom attesté dès l’an 1474 (Du Cange) :
« Glaude Clerc portant deux connilz cuitz et une cymaise
de vin... » Au xvie siècle, ce nom figure dans un inventaire
du Lyonnais de 1521 (cité par Havard) : « Item, y a une
quarte, une symaise, une pinte, une chopine,.. le tout
d’estaing. »
B. — Des appellations d’origine provinciale : Breusse,
vase à goulot (1. IV, ch. 1), répondant à broisse de l’an-
cienne langue; — guedoufle, bouteille à deux corps et à
double goulot, pour l’huile ou le vinaigre (1. IV, ch. xxxi),
emprunt du languedocien gadoufle.
C. — Des vocables appartenant au xvr° siècle :
Bourrabaquin, grand verre à boire, nom cité cinq fois
par Rabelais qui lui donne parfois l’épithète de « mona-
chal », c’est-à-dire de forte dimension et d’origine monas-
tique. En effet, ce terme, inconnu en dehors de notre
auteur, est un vocable de clerc, remontant au nom propre
Mourabaquin ou Amorabaquin (comme Froissart appelle
le Sultan ou grand Seigneur), nom qui a fini par désigner,
dans les Soties, dès le xv° siècle, le matamore, rôle qui a
laissé une trace dans ce passage du Ve Livre (ch. xzvii) :
Tien cy, de peur de varier,
Et joué la morabaquine.
Jectez luy un peu de farine.
Allusion au « roy des farinaulx » des Soties, c’est-
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 33
à-dire au badin enfariné contre lequel joutait l’Amora-
baquin.
En partant du sens historique de ce dernier, le nom
du sultan Mourabaquin (devenu bourrabaquin sous une
influence analogique!) a été appliqué à un grand verre de
forme rare — en guise de canon ou de corne, nous dit
Cotgrave, — surnommé ainsi en quelque sorte le verre
oriental ou sultanin.
Ferrière, grosse bouteille, d’abord métallique {ordinai-
rement d'argent), ensuite de cuir, dans laquelle on portait
le vin en voyage (1. IT, ch. xxvini). Dans les Dépenses du
château de Gaillon de 1501 à 1509, le mot désigne une
petite bouteille pour mettre des parfums (passage cité
dans Havard) : « Une ferriere d’argent blanc, avec son
strapillon pendant à une chesnette, le tout poisant ir marcs
VII ONCES. »
Tanquart, pot à boire (1. IV, ch. xxui) : « Tenez, nostre
ami, plein tanquart de fin meilleur. » Rabelais doit ce
nom, attesté pour la première fois dans son roman (et
encore conservé dans l'anglais fankard) à la Bretagne, où
survit le primitif fanque ou tinque, vase de quinze à vingt
litres pour enfermer le vin. L'origine du mot est l’ancien
français estanque, réservoir?. C’est primitivement un
terme nautique à l'exemple du synonyme frizon (1. IV,
ch. xxn), que Cotgrave rend précisément par « dutch
tankard » ou pot hollandais.
Ces verres à boire, coupes ou hanaps, étaient encore très
rares aux xiv-xv* siècles : « On les rencontre exceptionnel-
lement dans les inventaires et par la raison qu'ils venaient
de l'Orient, qu’ils étaient montés en or et en argent, ou
‘parce que le peintre leur donnait quelque prix. »
Les bouteilles antérieures au xvi* siècle sont ou bien
1. Celle du synonyme bouraquin, antérieurement attesté. — Voir
sur bourabaquin notre article dans la Rev. Et. Rab., t. X, p. 454
à 458.
2. Voir Jbidem, p. 479-480.
3. De Laborde, Glossaire, p. 544.
REV. DU SRIZIÈME SIÈCLE. VIII. 3
34 L'HISTOIRE NATURELLE
métalliques (en or, argent, fer, acier), ou recouvertes de
cuir, semblables à nos gourdes (voy. ci-dessus ferriere).
Très rarement on en rencontre de verre et ce sont pièces de
grand prix. C’est au xvi: siècle que l’usage des bouteilles
en verre se généralise. De même, les /facons, grosses
bouteilles qui se fermaient à vis, étaient antérieurement
au xvi° siècle d’argent et figurent, dans les inventaires,
comme « pieces d’orfevrerie qu’on offrait aux occasions
solennelles » (Havard).
VII. — DÉTAILS SECONDAIRES.
La première cérémonie, avant de se mettre à table, était
de se laver les mains. Aux repas des grands seigneurs on
se servait pour cela d’eau aromatisée, et surtout d’eau de
rose. Après les repas, on se lavait les mains une seconde
fois.
Cette coutume ancienne, déjà usuelle à l’époque de la
chevalerie, était encore en pleine vigueur au xvic siècle.
Voici deux témoignages tirés de notre auteur, le premier
à propos du festin donné à Rome, le 3 février 1549, par le
cardinal du Bellay (festin décrit par Rabelais dans la
Sciomachie); le second, à l’occasion du souper servi à la
reine de la Quinte :
Les autres salles, chambres, galleries d’icelluy palais estoient
toutes pleines de tables servies de mesmes pain, vin et viandes.
Les nappes levées, pour laver les mains, furent presentées deux
fontaines artificielles sur la table, toutes instrophiées de fleurs
odorantes, avec compartimens à l'antique. Le dessus desquelles
ardoit de feu plaisant et redolent, composé d’eau ardente mus-
quée. Au dessouz, par divers canaux, sortoit eau d'Ange!, eau
de Naphe et eau Rose (Sctomachie).
Ces mots achevés, se retira avec part de ses damoiselles
1. Cette eau de senteur est attestée en 1380 dans un inventaire de
Charles V (Gay) : « Deux grans coquemars d’eaue d'ange, d'argent
blanc. » L'eau de rose figure en 1396 (Idem) : « Douze barillez d'eau
rose de Damas. »
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 35
quelque peu de temps, et nous fut dit que c’estoit pour soy
baigner comme estoit la coustume des anciens, autant usitée
comme est entre nous de present laver les mains avant le past
(. V, ch. xt).
Les convives étaient disposés par couples, usage qui
remonte également à l’époque de la chevalerie : hommes
et femmes, les deux personnes n'avaient, pour chaque
repas, qu'une assiette commune, ce qui s'appelait manger
à la même écuelle. L’écuelle, meuble essentiel du service
de table, tenait lieu de nos assiettes creuses pour le potage
et tous les ragoûts'. Lorsque le Meénagier nous parle (t. II,
p. 104) d’ « un disner..… montant à huit escuelles », cela
signifie qu'il était servi à seize convives.
Par contre, aller par escuelle, c'était donner une écuelle
à une seule personne et lui servir ainsi une double por-
tion, signe de grande prodigalité. De là, au sens figuré,
être à profusion, expression fréquente chez Rabelais et
chez les écrivains du xvi* siècle.
Les heures des repas différaient, au xvie siècle, des
nôtres. On déjeunait vers neuf heures et on dînait vers six
heures du soir, conformément au dicton cité par notre
auteur (1. IV, ch. Lxrv) :
Diogenes, interrogé à quelle heure doibt l’homme repaistre,
respondit : « Le riche quand il aura faim; le paouvre quand il
aura de quoy. » Plus proprement disent les medecins l’heure
canonique cstre :
Lever à cinq, disner à neuf,
Soupper à cinq, coucher à neuf.
Le dicton se terminait par ces vers :
Fait vivre d’ans nonante neuf.
Les repas intermédiaires sont indiqués dans ce passage
(L IV, ch. xzvi) : « Vous dictes qu'il n’est dejeusner que
1. Voir Havard, Dictionnaire de l'Ameublement, t. Il, p. 347.
36 L'HISTOIRE NATURELLE
de escholiers : dipner, que d’avocatz : ressiner!, que de
vinerons : soupper, que de marchans : regoubillonneri,
que de chambrieres. »
La coutume de porter des santés, pendant les repas,
s'est conservée jusqu’à nous : cela s'appelait trinquer ou
faire brindes®, surtout pleger, ancien vocable juridique
qui, du sens de « se porter garant » pour quelqu'un, acquit
au xve siècle l’acception de répondre à une santé: « Mais
escoutez.. vous soubvienne de boyre à my le pareil, et
je vous plegeray.….. » (1. I, Prol.).
L'ordre des repas, sans être encore strictement réglé,
suivait une certaine sériation, comme on l'a vu dans
l’Escriteau pour un banquet et dans la page citée de
Belon. Si nous nous rapportons au fameux banquet des
Gastrolâtres, cet ordre est souvent malmené ou plutôt,
dans son désir de cumuler les mets et entremets, Rabelais
revient à plusieurs reprises sur les plats servis à cet
immense souper, ensemble gastronomique le plus vaste
qu’on ait jamais conçu.
Comme médecin, Rabelais possédait une connaissance
en quelque sorte professionnelle des différents genres
d'aliments. On se souvient que des ouvrages spéciaux qui
font autorité sur la matière au xvie siècle ont souvent eu
pour auteurs des médecins, tel le De re cibaria, de Bruye-
rin Champier (1560).L'anonyme Thresor de santé [imprimé
en 1607), qui traite de « toutes sortes de viandes et breu-
vages », fut également composé (nous dit le titre) par «un
des plus fameux medecins de ce siecle ».
Mais, étant donné la place importante que la cuisine
Joue dans ce roman, Rabelais a dû se documenter de près.
1. C'est-à-dire « goûter», en moyen français et dans les patois de
l'Ouest. A l’époque de Rabelais, reciner était très usuel à Paris
comme l’atteste Mathurin Cordier (1530).
2. Faire un repas après le goûter. Autre terme dialectal : regou-
biller dans le Centre signifie revenir aux matières vomies (en par-
lant des chiens). Le regoubillonner désigne le repas après le souper.
3. Dans Rabelais, brinde a le sens dérivé de verre à trinquer :
« Une brinde de fin or obrizé » (1. IV, ch. 5).
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 37
Son information a été ici, comme partout ailleurs, large
et consciencieuse. Il s’est, d’une part, assimilé les traités
techniques les plus réputés, — par exemple, le Viandier
de Taïllevent, encore en vogue au xvi siècle; et, d’autre
part, il a surtout puisé dans la réalité contemporaine et,
en ce qui touche la vie monacale, dans ses souvenirs
personnels. Ses renseignements dépassent de beaucoup
ce que nous apprennent les livres spéciaux de l’époque,
et les détails qu’il nous donne sont tellement copieux
qu’ils permettent de tracer un tableau à peu près complet
des préférences gastronomiques des hommes du xviesiècle.
L'art culinaire de la Renaïssance est éminemment fran-
çais. Quelques apports de l’Orient et de l'Italie mis à part
(et ceux-ci fort peu nombreux), la grande majorité des
noms de plats de cette époque est foncièrement nationale.
La plupart des provinces y sont représentées, mais c’est
le midi de la France qui a fourni les contributions les
plus variées. Ces données multiples ont abouti au gigan-
tesque banquet des Gastrolâtres, monument unique de
l'art culinaire.
L. SAINÉAN.
38 L'HISTOIRE NATURELLE
ADDITIONS ET CORRECTIONS.
P. 208 {t. III). … l'Hortus sanitatis dont le compilateur resté
inconnu. — C’est Jean Cuba, médecin allemand du xve siècle,
dont le nom figure sur le titre (« auctore Jehanne Cuba »).
P. 218 (t. II1)2. Rinoceros. — La chanson sur Alixandre le
Grant, « Le Roman de toute Chevalerie », de Thomas de Kent
(cf. Paul Meyer, t. I, p. 177 et suiv.), renferme entre autres
ces chapitres : De la beste qu'est apellé (sic) Zephus. — De la
beste qu'est appelé Rinocerus. — De la beste... Monocerus. —
De la beste..…. Catoplepa. — De Delphins et Cocatriz qui
portent les gens. — Del Cocatriz et de sa nature.
Tous ces détails, notre clerc les a trouvés principalement
dans Solin et Isidore de Séville.
P. 244 (t. IIT)3. ... le chant du coq consternait le lion... —
Voici ce qu'on lit, à ce sujet, dans la Couronne Margaritique
de Le Maire {t. III, p. 117 de l’éd. Stecher) : « Et que le Coq
soit un des plus nobles animaux du monde appert en tous
ses actes, tant de liberalité que de hardiese, et mesmement en
ce que, pour un singulier indice de sa royale nature, la fierté
du Lyon se humilie devant le Coq et monstre semblant de le
craindre et redouter. Dont la raison n'est autre, selon opinion
des sages naturelz, sinon que combien que la complexion du
Lyon et du Coq soient totalement dependantes du Soleil,
neantmoins en l’ordre de leurs preeminences, le Coq ha plus
d'excellence en sa propre nature qua’ ha le Lyon en la
sienne. »
P. 84 (t. IV)4. … pour ce qu’il [l'ébène] a la vertu de garder
les enfans royaulx d’espoventement. — Jean Le Maire ajoute :
« … ainsi que recite Isidore en ses Etymologies. » Voici le
texte d’Isidore (1. XVII, ch. vu) : « Ebenus crepundiis inligatur
ut infantem visa nigra non terreant. »
1. Tirage à part, p. 28.
2. Ibid., p. 38.
3. Ibid., p. 64.
4. Ibid., p. 146.
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS. 39
P. 231 (t. IV)'. … œuf d’autruche. — Henri Clouzot me fait
remarquer qu’au xvie siècle l’œuf d’autruche était un objet
d'étagère, de dressoir, qu’on sertissait dans des montures d’or-
fèvrerie (voy. les inventaires de Laborde, Gay, etc.). Le der-
nier nous donne ces renseignements : « La dépouille de ce
grand échassier d'Afrique partageait, avec les grues, les quali-
tés merveilleuses qui firent de ses plumes ornementales un
talisman. Ses œufs furent aussi une matière fort recherchée
(premier exemple 1363) que l’orfèvrerie convertissait en vases
précieux et en reliquaires. »
Belon écrit dans ses Oyseaulx (p. 233) : « L’Autruche faict
son nid en terre et il n’y a oyseaulx qui ponne tant d'œufs
qu'elle faict, qui sont si gros qu’ils pourroyent contenir une
pinte de liqueur, ayant la coque si dure qu'on s’en peut servir
pour faire vaisseaux à boire. »
P. 233 (t. IV)2. … la forme Lincorne... — Les Bestiaires ita-
liens donnent liocorno et lioncorno (à côté de liofante et lion-
pardo).
P. 240 (t. IV)3. Coquecigrue... — Cette forme, parallèle à
coquegrue, renferme, dans son élément initial, un dérivé de
coq, coguasse (prononciation vulgaire, coquaisse), d’où le com-
posé coquessigrue, écrit coquecigrue : cf. dans les patois cocas-
ser, coquesser, caqueter et faire le coq (wallon, coquessant,
coquet).
P. 241 (t. IV). — L’équivalent antérieur de coquecigrue est
bien coquefague, forme uniquement réelle qui a survécu dans
Je Maine : le coqueret (Physalis alkekengi) y porte les noms
de coqueliquet et cocsignole à côté de cocfague (Rolland,
t. VIII, p. 118). Ce dernier est donc la seule bonne leçon de
coquefabue (Godefroy), mais son origine reste obscure.
P. 249 et 250 (t. IV)5. — Les étymologies populaires données
par Belon aux noms des poissons dars (qui serait « dard ») et
espelan (de « perlé ») ont été adoptées par Ménage dans son
Dictionnaire étymologique.
. Tirage à part, p. 195.
. Ibid., p. 197.
. Ibid., p. 204.
. Ibid., p. 205.
. Ibid., p. 213 et 214.
C1 VD 2
40 L'HISTOIRE NATURELLE
P. 256 (t. IV). — La forme citrin, strain ou strin, se lit au
xvie siècle dans le Discyple de Pantagruel de 1538 (éd. Jacob,
p. 31 : « Saphirs, citrin, aletoires, coraulx... »}.
P. 276 (t. IV)2. Mourrin. — C'est plutôt un dérivé méridio-
nal de mourre, museau : cf., en Languedoc, mourre de porc,
charançon (Mistral).
P. 279 (t. IV)3. Oreille de Judas. — Ajouter : La tradition
rapporte que Judas se pendit à un sureau.
P.3o(t. V)*. Hirondelle de mer. — Delaruelle écrit ceci (Revue
d'histoire littéraire de la France, t. XI, 1904, p. 260) : « Rabe-
lais a mis à contribution les livres de Pierre Gilles, le secré-
taire du cardinal Georges d'Armagnac, et l’on sait les relations
qu’il avait avec ce dernier. »
Et après avoir cité le nom d'’hirondelle de mer ou lendole,
le critique ajoute : « Si l’on se rapporte au texte de Rabelais,
on verra qu’il a fort amplifié la description des Gilles : est-ce
d’après les observations personnelles ou bien en se servant
d’un autre ouvrage que nous ignorons? »
Rabelais n’a certes pas amplifié Gilles : il Pa simplement
ignoré. Îl n’y avait alors d’autre ouvrage de ce genre, et
notre auteur a tout bonnement puisé dans sa propre expé-
rience.
P. 186 (t. VII)5. Dropace. — Ce terme qui manque à Paré...
Passage à supprimer... Le mot s’y trouve (voy. l’Index de l’édit.
Malgaigne). Communication obligeante du Dr P. Albarel.
1. Tirage à part, p. 220.
2. Ibid., p. 240.
3. Ibid., p. 243.
. Ibid., p. 272.
. Ibid., p. 391.
un À
DANS L'ŒUVRE DE RABELAIS.
TABLE DES MATIÈRES.
HISTOIRE NATURELLE.
Antiquite.
Revue.
Introduction. . . . . . . . III, 187-205
Animaux . . . + . . . . . III, 205-277
Plantes. » 2 + à 4 + #1 % à IV, 36-87
Minéraux . . . . . . . . . IV, 17-104
Moyen âge.
Nomenclature arabe . . . . . IV, 203-217
Termes bas-latin . . . . . . IV, 217-223
Noms ancien français. . . . . IV, 223-257
Renaissance et XVIe siecle.
Nomenclature italienne . . . . IV, 258-265
Termes savants . . . . . . . IV, 265-269
Appellations nouvelles . . . . IV, 269-292
Expressions de fauconnerie . . IV, 293-306
Terminologie régionale . . . . V, 28-74
Observations et utilisation . . . VI, 84-105
Conclusion . . . . . . . . VI, 106-113
BRANCHES CONNEXES.
Médecine . . . . . . . . . VII, 1-45
Pharmacie . . . . . . . . VII, 185-190
Alimentation. . . . . . . . VII, 191-205;
VIII, 1-37
Additions et corrections. . . . VIII, 38-40
Tables 25 Se Sas & 4 WII “41
Tirage à
part.
7-31
31-07
97-149
149-166
168-181
181-187
187-221
222-220
220-233
233-256
257-270
270-316
316-337
338-345
345-390
390-395
404-450
447-449
450
QUELQUES POINTS OBSCURS
DE LA VIE DE RABELAIS.
RABELAIS A TOULOUSE
(1529).
La question qui se pose est celle-ci : pourquoi Rabelais,
résolu de faire ses études en médecine et qui traversa Tou-
Jouse dans l’année scolaire 1528-1529, ne s’y arrêta-t-il pas
et s’en fut-il à Montpellier, où l’enseignement était à cette
époque inférieur à celui de Toulouse?
J'ai démontré autrefois? que Rabelais fit, entre 1524 et
1529, un long séjour à Agen; peut-être vaudrait-il mieux
dire en Agenais. Depuis lors bien des observations sont
venues me confirmer ce fait, qui n'avait guère trouvé que
des incrédules, comblant ainsi la période la plus inconnue
de la vie du célèbre railleur, celle qu’on a appelée la période
de sa vie errante.
Serrons le problème de près.
Je rappelle que, vers 1524, Rabelais, qui avait renoué,
dans son couvent de Fontenay-le-Comte, des relations de
collège avec l’évêque de Maillezais, Geoffroy de Madail-
lan d’Estissac, obtint, par l'entremise de celui-ci, l’auto-
risation du nouveau pape, Clément VII (élu en 1523),
1. Lu à la Société d'archéologie du Midi de la France, à Toulouse,
le 23 novembre 1920. |
2. De Santi, Rabelais et Jules-César Scaliger (Revue des Etudes
rabelaisiennes, t. 111, 1905, et t. 1V, 1906). Sur la condition des
études à ce moment, on pourra voir mon travail : La réaction uni-
versitaire à Toulouse : Blaise d'Auriol, dans Mémoires de l’Aca-
démie des sciences de Toulouse, 1906, X* serie, t. VI, p. 27.
RABELAIS A TOULOUSE. 43
d'abandonner l’ordre ignorant des Franciscains pour
entrer dans celui des Bénédictins. Il entra alors au cou-
vent de Maillezais, situé à quatre ou cinq lieues seulement
de Fontenay, et son protecteur l’ayant pris pour secré-
taire*, le retira dans sa propre maison à Ligugé, « voulant
sans cesse l'avoir auprès de lui »1.
Or, Geoffroy d’Estissac ne résidait pas seulement à
Maillezais, à l'Ermenaud et à Ligugé, il passait une par-
tie de l’année au château patrimonial de Cahuzac, en Age-
nais, avec son frère Bertrand, sa belle-sœur Catherine
Chabot, sœur de l’amiral Chabot, son neveu Louis et la
femme de ce dernier, Anne de Daïllon du Ludeï.
Rabelais y vint certainement, car il nous a laissé au cha-
pitre Lu du Quart Livre, avec une amusante moquerie des
Décrétales, un témoignage formel de son séjour à Cahu-
zac. C’est le récit d’une partie de tir au blanc, à l’arbalète,
entre les seigneurs d’Estissac et le vicomte de Lauzun; il
y nomme tous les familiers de la maison, le valet Perro-
ton, l’arbalétrier Carquelin, l’écuyer Saint-Sernin et « le
bon canonge La Carte ». C’est une réminiscence si précise
et si vivante qu’elle est indiscutable. Au demeurant, voici
le passage :
« À Cahuzac, dit Gymnaste, feut, pour tirer à la butte,
1. Abel Lefranc, Revue des Études rabelaisiennes, t. VII, 1909,
P: 411.
2. Ces mots sont de Marty-Laveaux. J'ajoute qu’en même temps
qu'il était secrétaire de l’évêque, Rabelais faisait l'éducation de son
neveu, Louis d’Estissac, avec lequel il demeura toute sa vie en rela-
tions. La « Madame d’Estissac » de sa correspondance est la femimne
de Louis, Anne de Daillon du Lude (voir Heulhard, p. 73, et
Bourrilly, Lettres de Rabelais, p. 34). Le Duchat (Lettres, édit.
1741, p. 26) s'est trompé à ce sujet, comme sur l'origine des Estis-
sac, qu'il fait venir de l’Aunis; leur nom était Madaillan et ils
étaient Agenais, le château de Madaillan, pris par Monluc en 1574
et ruiné depuis, était à sept kilamètres d'Agen.
3. Le château de Cahuzac, aujourd’hui Cauzac, est situé auprès
des Tricheries, entre Beauville et Saint- Robert. Il a passé des
Estissac aux Thoiras et appartenait, il y a quelques années, au
marquis de Châteaurenard (Tamizey de Larroque, Les vieux papiers
du château de Cauyac (Documents inédits, 1592-1627). Agen, 1882, in-8°).
44 RABELAIS A TOULOUSE.
partie faicte entre les seigneurs d’Estissac et vicomte de
Lauzun. Perroton avoit depecé unes demies-décrétales du
bon canonge La Carte, et des feuilletz avoit tiré le blanc
pour la butte. Je me donne, je me vends, je me donne à
travers tous les diables si jamais harbelestier du pays (les-
quels sont suppellatifs en toute Guyenne) tira traict dedans.
Tous furentcoustiers. Rien du blanc sacro-saint barbouillé
ne feut dépucellé ne entommé. Encores Sansornin l’aîné!,
qui gardait les guaiges, nous juroit Figues dioures, son
grand serment, qu’il avoit vu apertement, manifestement,
le pasadouz de Carquelin, droict entrant en la grolle au
mylieu du blanc, sur le poinct de toucher et enfoncer,
s’estre escarté loing d’une toise, coustier vers le fournil.
Miracle! s’escria Homenaz.…. »
Mais, si l’on voulaitencore contester le séjour de Rabelais
en Agenaïs, j'en trouverais d’autres preuves dans la con-
naissance parfaite qu’il avait du patois gascon et de très
petites localités du pays. Ne parle-t-il pas, dans une lettre
à Geoffroy d’Estissac, écrite de Rome à la fin de 1535, d’un
« Monsieur de Saint-Sardos »5, et, au chapitre xix de Gar-
gantua, maître Janotus de Bragmardo ne mentionne-t-il
pas dans sa harangue « ceux de Londres en Cahors»?Ona
cru (à l'exception de Burgaud des Marets) que c'était là
une facétie de Rabelais; c’est une erreur. Il y a parfaite-
ment un Londres en Lot-et-Garonne et un Bordeaux en
Seine-et-Marne et, pour que Rabelais ait connu cette infime
localité de Londres, voisine de Marmande, il faut néces-
sairement qu'il ait habité ou traversé le pays.
Or, depuis l’année 1524, faisait résidence à Agen un Ita-
1. Jean de Buade, écuyer, sieur de Saint-Cernin. Il est cité par
M. Cambefort dans son Histoire de la maison de Madaillan, p. 241.
2. Œuvres, édit. Lemerre (Marty-Laveaux), t. II, p. 452. Je
pense qu'il faut lire La Barte ou La Barde, au licu de La Carte,
les seigneurics de Cahuzac et de La Barde ne formant qu’un seul
fief. |
3. Saint-Sardos est une petite commune de l’arrondissement
d'Agen (il en existe une autre en Tarn-et-Garonne) : j'ai encore
connu, dans mon enfance, un médecin de ce nom.
RABELAIS A TOULOUSE. 45
lien, personnage extraordinaire qui, s’il faut en croire son
fils, avait créé à Agen une véritable école de médecine.
C'était Jules-César Scaliger.
Disons, pour n’y plus revenir, que J.-C. Scaliger, né à
Riva, à la pointe septentrionale du lac de Garde, le 27 avril
1484, c'est-à-dire six ans avant Rabelais, arriva à Agen
vers 15247, s’y maria en 15285 avec Andiette de la Roque-
Lobejac, dont il eut quinze enfants (Joseph était le
dixième), fut naturalisé en mars 1528, nommé médecin
ordinaire du roi de Navarre en 1548 et mourut à Agen,
dont il n'était plus sorti, le 21 octobre 1558.
Je croirais plus volontiers que lorsque Scaliger, amené
d'Italie par l’évêque Antoine de la Rovère, arriva à Agen,
il y trouva déjà très florissant l'exercice de la médecine et
c'est peut-être la raison pour laquelle il s’y adonna, car il
n'était ni docteur, ni bachelier en médecine, ni même sans
doute maître ès arts{, et Antoine de la Rovère paraît l'avoir
1. Cette date n’a jamais été précisée, même par son fils. Cepen-
dant Jules-César l'indique très exactement dans Afa, où il dit qu’il
est né au mois d'avril et le propre jour de la fête de Flore. Or, les
Jeux floraux se célébraient à Rome le 4° des calendes de mai, qui
correspond au 27 avril (voir Poemata, 2° partie : Ata, p. 58 et 62).
2. M. A. Magen (Documents sur J.-C. Scaliger. Agen, 1873, p. 24)
a donné la date du 13 avril 1521 comme celle de l’arrivée de Scali-
ger à Agen, parce que c'est celle de l’entrée de l'évêque, Antoine de
la Rovère. Mais celui-ci, qui résidait en Italie et y mourut en 1533,
fit plusieurs voyages à Agen, et c’est vraisemblablement dans un de
ces voyages qu'il amena Scaliger. De 1519 à 1524, Scaliger bataille
en effect en Croatie, dans le Tyrol, les Alpes, l'Italie, la Calabre et
jusqu'en Sicile. Joseph Scaliger s'est également trompé en fixant
son arrivée en 1526 (Confutatio, p. 304 et 404). La date est donnée
par les lettres de naturalisation de mars 1528, qui disent que Jules-
César de Lescalle de Bordonis s'est fixé à Agen « depuis quatre ans
en çà ou environ » (voir ces lettres dans Bayle, art. Verone, notc A;
elles sont contemporaines du mariage).
3. Joseph nous apprend que son père dut attendre trois ans avant
d'épouser sa mère, ce qui place le mariage en 1528 et concorde avec
la naissance du fils aîné, Sylvius Scaliger, en 1529 (Confutatio, p. 405).
4. Le diplôme de maître ès arts ne donnait pas le droit d’exercer
la médecine, puisqu'il n’était que l'introduction aux études médi-
cales; mais, par un abus, nombre de maîtres ès arts, sous pré-
texte de familiarité avec Hippocrate ou Galien, se faisaient méde-
46 RABELAIS À TOULOUSE.
amené plutôt comme capitaine de son escorte ou même
comme bravo, que comme secrétaire ou médecin.
Quoi qu'il en soit, voici ce que Joseph Scaliger, né en
1540, contait à ses auditeurs : « J’ai vu à Agen, disait-il,
des médecins qui n’y venaient la plupart que pour profiter
des conversations de mon très savant père, Jules Scaliger,
et pour devenir ses disciples, sans faire exercice de la méde-
cine. C’est pourquoi de cette ville, comme d’une source
des montagnes, se sont répandus sur toute la France un
grand nombre de célèbres médecins, épars dans ses pro-
vinces!, »
Ce que Joseph n’ajoute pas, c’est que cette condition de
ne pas faire de clientèle était nécessaire et peut-être impo-
sée aux élèves de son père, car celui-ci, très jaloux de ses
confrères, haineux, vindicatif et d’une violence qui allait
jusqu’à la fureur, ne pardonnaïit à quiconque exerçait ou
pratiquait à ses côtés.
J'ai dit dans mon étude? quels tombereaux d'injures il
a déversés sur ses rivaux d'Agen, lettrés, grammairiens,
pharmaciens ou médecins, mais sur ces derniers particu-
lièrement. Il les désigne tantôt par leur nom, comme les
morticoles (orcipascui) Sire et de Bruc, les galénistes
Dufour et Rozet, les médicastres Cosse et Picat, l’'empoi-
sonneur (pharmacarius) Vidor, etc. ; tantôt par des pseudo-
nymes imagés et outrageants. M. Reinhold Dezeimeris a
percé celui d’Arnaud de Ferron, Struma (le goitre),
succédant à la flatteuse appellation d’Atticus meus, car
cins. C’est ce qui explique que Rabelais, comme Scaliger, ait pu
exercer çà et là avant son diplôme de bachelier. Toutefois, Rabe-
lais était bien décidé à se faire graducr, tandis que Scaliger n'avait
pas assez de sarcasmes et d'insultes pour « les produits de
Montpellier ». Je reviendrai sur cette question dans un autre article.
1. Scaligerana (prima), édit. Cologne, 1695, p. 10, au mot Aginnum.
Malgré cette assertion de Joseph je ne connais que deux élèves
illustres de Scaliger : ce sont Muret ct Joseph lui-même; encore
n'avait-il que dix-huit ans à la mort de son père. Mais ni l'un ni
l'autre ne furent médecins. On ne peut donner pour un médecin
célèbre le Joannes Bergius, de Rodez, mentionné par la Confut.,
p. 465.
2. Revue des Études rabelaisiennes, 1905, t. III, p. 29 à 32.
RABELAIS A TOULOUSE, 47
Scaliger se comparait volontiers à Cicéron. J’ai identifié
celui de Rabelais, Baryænus (lourd de vin)"; mais il est
un confrère sur lequel il s’est acharné avec une véritable
férocité, c’est Calvus. Eh bien, Joseph Scaliger nous
apprend que ce Chauve n'est autre que le futur conseiller
et professeur royal, plus tard chancelier de l’Université de
Montpellier, Jean Schyron?. C’est un trait de lumière qui
nous découvre l’apprentissage médical de Rabelais à Agen
et les causes de la haine que Scaliger lui porte.
1. Scaliger, dans ses fureurs poétiques, multipliait les physiono-
mies de ses ennemis et changeait leurs sobriquets, de telle sorte
qu'il est difficile de se connaître dans ce dédale de masques.
Ainsi Bambalio est encore un masque de Ferron, comme Œsopicus,
Nocticorvus et Œgothelès; le médecin Dufour est tantôt Furnius
ou Furnellus, tantôt Ipnius ou Ipnellus; le médecin Picat devient
Pissotus; enfin plusieurs pièces au nom de Büibinus, le Biberon,
s'appliquent certainement à Rabelais (voir en particulier la pièce
In Bibinum de l'Hipponax, p. 446); les pièces 1n Monachum et In
Monotam semblent encore le viser; et, s’il en est ainsi, nous entre-
voyons sinon la vie de Rabelais à Agen, du moins la vie crapuleuse
que lui prête Scaliger. C’est certainement à cette source que se sont
documentés Ronsard pour l'Epitaphe de François Rabelais et de
Thou pour l'Ombre de Rabelais; ils n'eussent point fait du plus
puissant de nos satiriques un ivrogne fietté s'ils n'avaient lu Sca-
liger. Il ne faut pas oublier que Scaliger dédiait ses Anacreontica à
Ronsard et échangeait des vers avec lui, tandis que de Thou fut
l'intime ami de Joseph, dont il avait été le camarade d'études à
Valence.
2. Scirrhonius, ignarissimus vir, pharmacotriba (id est pilcur de
drogues) verius quam medicus. Id est Calvus ille, carminibus patris
Julii Scaligeri decantatissimus cuique stigmata inussit (Scalige-
rana, édit. Cologne, 1595, p. 364). — Sur Jean Schyron, on
pourra consulter la courte note que lui consacre Thénard dans son
étude sur les anciens maîtres de Montpellier (Chroniques de Lan-
guedoc de la Pijardière, t. Il. p. 177). J'y ajouterai que Schyron
vivait en 1548 à la cour de Navarre comme médecin de Margue-
rite, qui avec lui « devisoit à son disner et soupper, tantost de
medecine, comme de viandes malsaines ou salubres au corps
humain, et des choses naturelles » (Charles de Sainte-Marthe. Cf.
C. Ruutz Rees, Champion, 1919, p. 220); qu'il mourut en 1556 et qu'il
cut pour successeur, comme chancelier de l’Université de Montpcl-
her, Guillaume Rondelet. Son dernier acte fut la construction de
l’'amphithéâtre d'anatomie, sur lequel se lisait l'inscription : Curan-
tibus Joanne Schyronio, Antonio Saporta, Guillelmo Rondeletio,
J. Bocatio. Anno M D LVI. Sa réputation était grande, puisque
48 RABELAIS À TOULOUSE.
Jean Schyron exerçait à Agen en même temps que Sca-
liger, comme lui tenait école et lui prenait ses élèves ou
ses clients; triple motif d’infamie pour l’irascible prince de
Vérone.
Scaliger en effet, à son arrivée à Agen, se trouva très
isolé, très dépaysé ; ses poésies sont remplies de doléances
et d’invectives contre la Gascogne, contre les Aquitains et
en particulier contre cette ville d'Agen « obscure, malgré
ses prétentions, où le soleil sert moins à féconder la terre
qu’à incommoder les habitants, où chacun n’a de souci
que de sa récolte, où l'esprit est ce qu'on cultive le moins
et où, si l’on s’applique à l'étude des lettres, c’est unique-
ment pour y trouver les moyens d'y faire ou d'augmenter
sa fortune. On n’y vend aucun livre, excepté ceux de gram-
maire et de droit, et, pour s’aider dans ses travaux, il a dû
courir au bout du monde, tantôt à Bâle, tantôt à Venise,
tantôt à Florence et même à Rome, demander des livres
aux bibliothèques! ».
Il chercha donc, dès son arrivée, à s'y créer, à défaut
d'amitiés, des relations intellectuelles, et, grâce à sa faconde
italienne et aussi son érudition, il attira chez lui ou autour
de lui les lettrés, les pédagogues, les grammairiens et les
médecins de la région; c’est là vraisemblablement l'École
dont parle Joseph Scaliger. Mais il se fit bientôt, par son
odieux caractère, des ennemis, non seulement de tous ses
concitoyens, mais encore de ses visiteurs de passage.
Rabelais, défroqué, inquiet, vagabond, sans moyens
d'existence, entra-t-il en liaison avec lui? — Je le croirais
Auger Ferrier, né en 1513 et fils d’un chirurgien de Toulouse, se
rendit à Montpellier pour y apprendre, sur cette seule réputation.
Schyron lui servit de patron, comme à Rabelais, et, quand il se fit
graduer, en 1540, présida à ses cxamens.
1. Épître dédicatoire des Orationes pro M. Tullio Cicerone con-
tra Desiderium EÆErasmum. Roterodanum (1531), édit. Toulouse,
1620. L'adaptation de ce passage est de Ch. Nisard. Mais il est
mieux résumé dans une pièce de l'Hipponax : « Conqueritur se coac-
tum habitare in Nitiobrigis » (t. I, p. 432), où il dit : « Dans ce Tar-
tarc barbare le mensonge est le seul plaisir; l'or, la cuisine et la chi-
cane sont les divinités. »
RABELAIS À TOULOUSE. 49
si une pièce intitulée De Bibino (Hipponax, p. 451) est,
comme je le suppose, dirigée contre lui.
Voici cette pièce : « Lorsque Bibinus fréquentait ma
maison, nous n'avions tous deux qu’un cœur, un esprit,
une langue, nous étions des frères qui disputaient amia-
blement. Mais, depuis que ce méchant drôle (malignus) en
est sorti, nous sommes encore plus frères que si nous
fussions sortis du même père et nulle contestation ne nous
divise : lui ne veut pas venir, moi je ne veux pas qu'il
vienne. »
Rabelais aurait donc commencé par fréquenter chez
Scaliger, aurait eu avec lui un commerce assez étroit, puis
l'aurait quitté pour s'attacher à un rival. Voilà bien qui
explique sa phrase à Érasme, à propos de Scaliger : Vir
mihi bene notus, C'est un homme que je connais bien; et
comme, de 1524, date de son arrivée à Agen, jusqu’en 1558,
date de sa mort, Scaliger n’a jamais quitté Agen, sauf
quelques courses d’affaires à Bordeaux, il faut nécessaire-
ment que les deux hommes se soient rencontrés à Agen.
Qu'ensuite Rabelais ait été le disciple de Schyron, on
n’en saurait douter. Or, dès la fin de 1528, Schyron venait
professer à Montpellier! et aussitôt Rabelais, qui voulait
se faire graduer en médecine, quittait Agen à son tour.
1. Ajoutons comme commentaire à la nomination de Schyron à
Montpellier que Jules-César lui décocha une furieuse invective : Ad
Montem Pessulum de Calvo :
«©. . . . . ne exilio et fame periret
Factus clinicus, ipsemet coquinis
Pinsit ptissania et rotat verutum;
Rimatur luteum foramen ani
Quo clysteria tergimerda condat. »
(Manes Catulliani, 1, 630.)
Si Schyron, à la cuisine, pilait les drogues et tournait la broche,
cela témoigne qu'à cette époque, dans les hôpitaux, la pharmacie
se confondait encore avec la cuisine. Il est probable, si Joseph a dit
vrai, que Schyron enseignait la matière médicale, c'est-à-dire
l'histoire naturelle. La botanique et les drogues faisaient déjà la
réputation de Montpellier et on ne s’étonnera plus des longues
herborisations de Gargantua (liv. I, chap. xx), de ses promenades
REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VIII. 4
50 RABELAIS A TOULOUSE.
On sait qu’à cette époque les étudiants, pour se faire
inscrire dans une Faculté, devaient se choisir un maître
(pater) auquel ils s’attachaient, dontils suivaient les cours,
qu'ils payaïient d’ailleurs, et qui répondait d'eux au recteur.
Nous avons la preuve que ce maître fut Jean Schyron
pour Rabelais, car voici ses certificats d’inscription et de
baccalauréat en médecine :
17 septembre 1530 : Ego Franciscus Rabelæsus Chino-
nensis, diocesis Turonensis, huc adpuli studiorum medi-
cinæ gratia. Delegique mihi in patrem egregium Domi-
num Joannem Scurronum, doctorem regentemque in hac
alma Universitate. Polliceor autem me omnia observatu-
rum quæ in predictamedicinæ facultate statuuntur et obser-
vari solent ab iis qui nomen bona fide dedere, juramento,
ut mos est, præstito.
Adscripsique nomen meum manu propria, die decima
septima mensis septembris, anno domini millesimo quin-
gentesimo trigesimo.
Rabelæsus.
er novembre 1530 : Ego Franciscus Rabelæsus diocesis
Turonensis, promotus fui ad gradum baccalaureatus, die
prima mensis novembris, anno domini millesimo quingen-
tesimo trigesimo, sub reverendo artium et medicinæ pro-
fessore magistro Joanne Scurronio.
Rabelæsus".
Jean Schyron fut donc à Montpellier le père ou le patron
de Rabelais. Mais ce qui prouve que leur connaissance
datait de loin, c’est que, six semaines après son arrivée,
aux îles d'Hyères « fécondes en plantes médicinales », et de la légende
montpelliéraine d’une soutenance de thèse sur les plantes, où Rabe-
lais aurait pris la parole (Ant. Leroy, Elogia Rabelæsiana).
1. Œuvres de Rabelais, édit. Lemerre (Marty-Laveaux), t. III,
p. 308. Le chancelier de l’Université de Montpellier était à cette
époque Pierre Trémolet (Arch. de la Haute-Garonne, B. 22, fol. 221,
8 mai 1518); les professeurs de la Faculté de médecine étaient Jean
Schyron, Denis Fontat et Antoine Saporta (P. Freher, T'heatrum
virorum clarorum, 1688, p. 1248, Biogr. de Jacques Bording. Bor-
ding était à Montpellier en 1531; il dut s’y trouver avec Rabelais).
RABELAIS A TOULOUSE. 51
sans aucun stage d'écolier, maître François put prendre
son baccalauréat en médecine et donner des lectures de
quelques traités d'Hippocrate et de Galien.
A la vérité, les statuts de la Faculté des arts pour cette
époque ne fixent pas le temps d’études exigé pour devenir
bachelier; mais ce temps, qui était de huit ans pour la
théologie, de sept pour le droit civil et de cinq pour le
droit canon, ne peut être évalué à moins de deux ans pour
la médecine!. Si Rabelais a pu s’en affranchir, c'est évi-
demment grâce à l’appui de Schyron, son maître, dont il
avait suivi l’enseignement pendant plusieurs années. Il n’y
a pas d’autre explication possible et ainsi se trouve con-
firmé le surnumérariat médical de Rabelais auprès de Jean
Schyron à Agen, antérieurement à 1530.
Rabelais, d’ailleurs, conserva à son maître une gratitude
respectueuse. Îl le nomme, dans un passage du Quart
Livre, « le noble Schyron ». « Le noble Scurron, médicin,
dit-il, passant un jour par ce pays (le Languedoc), nous
contoit qu'il est si fort (le vent de cierce) qu’il renverse
les charrettes chargées?. »
Nous pouvons maintenant définir avec netteté dans
quelles conditions Rabelais traversa Toulouse en 1528-
1529 et pourquoi il ne s’y arrêta pas.
L'Université de Toulouse atteignit, de 1520 à 1540, son
maximum de prospérité et non seulement l’École de droit,
mais encore les Facultés de théologie et des arts (celle-ci
comprenant la médecine) y attiraient de nombreux élèves.
Gabriel de Minut en évalue le nombre à dix mille.
1. Îl était de moins de deux ans à Paris. Il fallait en outre possé-
der le diplôme de maître ès arts ou prouver qu'on avait suivi pen-
dant deux ans un cours de philosophie ; avoir vingt-deux ans accom-
plis, faire une déclaration de religion catholique et présenter un
certificat de « bonnes mœurs et conduite rangée » signé de trois
docteurs. Le bachelier pouvait exercer la médecine. On sait que
Rabclais ne prit son diplôme de docteur qu'en 1537, à quarante-
sept ans, la même année que Rondelet.
2. Œuvres de Rabelais, t. Il, p. 420. Rabelais confond évidem-
ment ici le vent de cers avec son antagoniste le vent d’autan.
3. Gab. de Minut, De la beauté, discours divers. avec la paule-
52 RABELAIS A TOULOUSE.
Nous en avons la preuve par la foule de théologiens,
d’artiens et de médecins qui sont nommés dans les poésies
de Scaliger et de Voulté, dans les correspondances de
Boyssonné et de Dolet, dans les actes notariés et les pro-
cès de cette période. Ce n’est que plus tard, lorsque les
gages des professeurs n’y furent plus payés ou tombèrent
à des chiffres ridicules, que l’école de médecine y tomba
en décadence. Henri de Mesmes nous montre encore vers
1550 son ami, Honoré Castellan, professant la médecine
à Toulouse, aux côtés de Turnèbe et de Lambin, et c’est
précisément Castellan qui, en 1564, passé à Montpellier,
fit relever si considérablement le salaire des professeurs de
cette ville qu’il lui donna sa supériorité sur Toulouse.
Si donc, à l’époque où maître François quittait Agen,
Montpellier était déjà renommée pour sa droguerieà, l’en-
graphie... etc. Lyon, Barth. Honorat, 1587, p. 219. Le 6 juillet 153r,
le capitoul François de Saint-Félix, dénonçant à la ville les statuts
synodaux de l'archevêque de Toulouse, se préoccupait de l’afflux
des étrangers et des mesures à prendre pour assurer les subsistances
de cette population. Il ajoutait : « L'Université est la plus renom-
mée ès deux Facultés que autre de ce royaulme » (Délib. capitu-
laires, BB. 9 (Donjon), fol. 149).
1. Les gages des régents étaient payés dans le principe par une
imposition de deux deniers sur chaque minot de sel qui entrait dans
la province. Cette imposition s’éleva peu à peu jusqu'à vingt-deux
deniers, mais le cardinal d'Armagnac la jugeait si insuffisante qu’il
aima mieux la supprimer et qu'il taxa les gages des régents sur les
évêques suffragants de l’archevêché de Toulouse. Ceux-ci firent
opposition et, comme ils avaient la haute main aux États de Lan-
guedoc, ils atrivérent, après n’avoir pas payé, à s’exonérer définiti-
vement en 1613. Il fallut se rabattre sur le sel, dont le droit fut
porté à six sols; c'était un impôt de 3 */, environ par minot, aussi
les fermiers des gabelles opposèrent-ils la volonté la plus rétive à
cette contribution. Les procès-verbaux des États sont pleins de
doléances à ce sujet et constatent que les régents en médecine ont dû
suspendre maintes fois leurs cours, faute de gages. — Or, en 1564,
Honoré Castellan, passé de Toulouse à Montpellier et devenu pro-
fesseur à la Faculté, archiâtre de la reine, conseiller du roi, pro-
fita de son crédit pour faire porter par le roi les gages des profes-
seurs de Montpellier à 400 livres. C'était si beau que les maîtres y
afuërent et que dès lors l’enseignement de la médecine tomba à
Toulouse dans le discrédit.
2. On voit, par exemple, dans les Nonpareilhas Réceptas, publiées
RABELAIS À TOULOUSE. 53
seignement de la médecine était incontestablement plus
apprécié à Toulouse et il est naturel que Rabelais ait songé,
sinon à s’y faire graduer, du moins à y venir étudier.
Il nous Pa dit dans un passage célèbre de Pantagruel :
« De là Pantagruel vint à Thoulouse où apprint fort bien
à dancer et à jouer de l’espée à deux mains, comme est
l’usance des escholiers de ladite Université; mais il n’y
demeura guères quand il vit qu’ils faisoyent brusler leurs
régens tout vifz, comme harans soretz!. » Mais cette rai-
son n'est pas la bonne.
Je ferai remarquer en effet que le supplice de Caturce
(Jean de Cahors) date de 15322, l’année même de la publi-
cation de Pantagruel, que Rabelais habitait Lyon à cette
époque et qu'il y avait alors trois ou quatre ans qu'il avait
quitté Toulouse. Nous avons d’ailleurs une preuve qu’il y
contracta de savantes liaisons et que, par conséquent, il
dut y séjourner quelque temps, bien que sa position déli-
cate de religieux fugitif lui imposät la plus extrême réserve
dans ses fréquentations. Cette preuve résulte de l'histoire
du Josèphe de Jean de Pins, et la voici :
Une lettre d'Érasme, demandant à l’illustre prélat de lui
prêter, pour son ami, l'imprimeur Froben, un manuscrit
grec de Josèphe, fut interceptée, au mois de septembre
avant 1555. les jolies filles de Toulouse décider un étudiant à faire
le voyage de Montpellier pour leur en rapporter fards et parfums :
« Qu’anes juscas à Montpellié
On son las flors de medicinas,
Per lor portar de drogas finas
Et de receptas appropriadas
Per las tenir fort affachadas. »
(Édit. Noulet, vers 34-38.)
1. Pantagruel, liv. II, chap. v.
2. Voir Louis Greil, Le livre de main des du Pouget. Cahors, 1897,
in-8°, p. 9.
* 3. C'est vraisemblablement pendant ce séjour qu’il a emprunté au
patois languedocien un grand nombre de locutions dont il a enrichi
son vocabulaire; ainsi : ffllol, esclops, calel, tinel, etc. On pourrait
dire à la vérité qu’il les a entendues à Montpellier. Mais il est tel
mot, comme esfre ou hestre, qui est caractéristique du Toulousain.
« Aristotelès a déclaré l’estre des femmes estre de soy insatiable »
54 RABELAIS À TOULOUSE.
1531, par des mouchards « placés en ces jours d’agitation
sur tous les chemins ». Le nom maudit d'Érasme parut
une preuve suffisante d’hérésie et Jean de Pins fut pour-
suivi, arrêté, emprisonné (voir sa lettre à Dolet du 23 mars
1532)° et requis, au procès, de montrer son manuscrit.
C'était un grimoire indéchiffrable et qui avait beaucoup
souffert. Les juges ne furent pas éloignés d’y voir de la
cabale. Il fallut, à deux reprises, que l’évêque vint lire et
traduire la lettre accusatrice au tribunal. Dolet nous a
conté, avec une malicieuse gravité, la scène qui se passa
alors : « Sa lettre, dit-il, est lue avec une scrupuleuse
attention; on s’y prend à plusieurs fois pour en achever
la lecture qui ne laisse pas que d’embarrasser ces barbares,
étrangers à la langue latine et familiers seulement avec
leur patois; on finit par comprendre qu’'Érasme demande
à Jean de Pins son exemplaire de Josèphe. D'ailleurs, aucun
mot qui ait trait à l’hérésie; toutes les expressions inatta-
quables, toutes choisies et pesées avec autant de soin que
de circonspection. Quel désappointement pour cette sé-
quelle de calomniateurs frustrés de leur espérance! La
proie s'échappe de la gueule des loups. Force leur est,
(Tiers Livre, chap. xxvnt). Sur ce mot, hestre, qu'on peut traduire par
le chose, voir Triors, Les joyeuses recherches de la langue tolosaine :
« Vay dire à la Combetto, que demoro à la carriero de Bouquieros,
que me preste soun hestre » (édit. Noulct, p. 56). |
1. Stephani Doleti Orationes (absque anni, loci et typographi nota).
Seb. Gryphius, Lyon (1534), petit in-8° de 248 pages. Ce volume
renferme, à la suite de l'Oratio secunda in Tholosam, la correspon-
dance de Dolet. Or, cette correspondance se termine par deux
lettres non signées, dont les auteurs ont été mal identifiés. La pre-
mière (p. 173), parvenue à Dolet le soir même de son incarcération,
au sénéchal de Toulouse, est manifestement de Jean de Pins; elle
est d’un ton de dignité parfaite et recommande d'autant mieux la
résignation au fougueux étudiant que celui qui l’a écrite a éprouvé
récemment les mêmes tribulations. La seconde (p. 174) ne peut être
comme l’a vu Mettaire, que d’Arnaud de Ferron; elle répond en
effet à la troisième lettre de Dolet à Ferron, donnée à la page 83;
ce qui n'empêche pas qu’on la trouve insérée dans le recucil manus-
crit des Lettres de Boyssonné (bibl. de Toulouse, ms. n° 834, p. 3),
et cela démontre surabondamment qu’on a beaucoup ajouté, et à
diverses dates, à ce recueil.
RABELAIS A TOULOUSE. 55
avec rancœur, d’absoudre Jean de Pins de linculpation
d’hérésie et de le renvoyer de la poursuite!. »
Ce fut, dans le camp des lettrés, une joie et une risée
générales; mais si, l’année suivante, pouvait paraître à Bâle
l'Histoire juive de Flavius Josephus, avec les notes de Gele-
nius?, c'en était fait à Toulouse de la faveur et du crédit de
Jean de Pins. C’est ce qui explique le ton résigné, presque
découragé, de sa lettre à Dolet, et c'est ce que confirme
encore plus clairement la note de Blaise d’Auriol, insérée
au Livre rouge de l'Université, en 1533%.
Quantau manuscrit de Josèphe, il était parvenu à Lyon
quelques jours après l’affaire, par l'intermédiaire de l'élève
et l'ami de Jean de Pins, Georges d'Armagnac, évêque de
Rodez, et c'est à Rabelais que celui-ci l'avait adressé.
Rabelais à son tour l’envoya à Érasme, le 30 novembre
1532, par les mains d’un étrange personnage, sur lequel
j'aurais beaucoup à dire, le Flamand Hilaire Bertulphe,
Joyeux compagnon, courtier en librairie, lettré, grand ami
d'Érasme qui en a fait le principal interlocuteur de ses
Colloques, grand ami de Rabelais, mais grand ami aussi
d’un régent de la Faculté des arts de Toulouse, qui avait
auparavant professé à Agen, Jean Maurust{. Et c’est pré-
. Ét. Dolet, loc. cit. Oratio secunda in Tholosam, p. 60.
2. Flavii Josephi antiquitatum judaïcarum libri XX; De Bello
Judaïco libri VII, etc. Basileæ, in officinia Frobeniana, 1534, in-fol.
3. Bibl. universitaire de Toulouse, Livre rouge, fol. 160ob, une page
autographe de Blaise d'Auriol, à ce moment recteur de l’Université.
Un neveu de Jean de Pins, Arnaud de Pins, était boursier au col-
lège de Mirepoix; il s’absenta plus de trois mois de Toulouse; peut-
être était-il simplement malade. Mais BI. d’Auriol, avec le consen-
tement de l'évêque de Mirepoix, Philipe de Levis, se hâta de le
déclarer déchu et de nommer à sa place son propre neveu, Raymond
d’Auriol; c’est de quoi il a dressé procès-verbal, et cela fait mesu-
rer le discrédit des humanistes, de Jean de Pins en particulier, dans
les dernières années de sa vie.
4. Jean Maurus (je pense qu'il s'appelait Maure ou Le Maure et
qu’il était de Coutances) est une des plus curieuses figures de ce
temps. C’est le chef du clan d’Erasme, auquel appartenaient Jean
de Pins, Bertulphe, Rabelais, Bourbon, etc., et auquel s'opposent à
Toulouse les clans de Scaliger et de Dolet (Ferron, Boyssonné,
Voulté, etc.). Imprimeur nomade, puis grammairien, on le trouve
56 RABELAIS À TOULOUSE.
cisément à l’occasion de cet envoi que fut écrite la lettre
fameuse de Rabelais à Érasme, que les commentateurs
avaient cru adressée à Bernard de Solignac, mais que
M. Ziesing et moi avons restituée à Érasme!. C’est aussi
à Paris en 1507 où il s’éprend d'Érasme et de Longueil; il passe dans
le Midi avec un matériel d'imprimerie et imprime à La Réole, en
1517, ses Commentaires de la langue latine, avec quelques autres
ouvrages; on le trouve régent à Lectoure en 1518, à Agen en 1519,
puis, à partir de 1522, à Montauban, où il enseigne comme « maître
ès arts et philosophie »; en 1532, il passe définitivement à Toulouse
où, entre temps, il avait fait l’éducation des entants de Sanche
Hébrard et publié divers ouvrages; il est alors docteur régent de la
Faculté des arts; c’est à ce titre qu'il est excepté de la taxe à partir
de 1532 et qu'il figure dans deux délibérations municipales du
6 juillet et du 16 août 1536; en 1544, il porte le titre de vice-recteur
(E. Roschach, Invent. AA. 17, p. 258); il meurt à Toulouse en juil-
let 1552 (arch. départ., B. 45, fol. 4952). Scaliger, Voulté et Hub.
Suzanneau l'ont abondamment insulté, vilipendé, couvert de boue;
j'ai relevé dans Voulté trente-cinq pièces contre Maurus; il n’y en
a qu’une dans Suzanneau, mais elle les dépasse toutes en ordure.
Maurus avait eu l’imprudence de se marier tard avec une femme
trop jeune. On trouve, en tête de son Epitomé des adages d'Érasme
(Chiliades, 1527), le quatrain suivant de Bertulphe :
« Vin (Vis ne) scire, o studiosa turba, quanto
Erasmus superet Politianum?
Longa non opus est recensione :
Hic est centurio, tlle Chiliarchus. »
Hilarius-Bertulphus Ledius.
Qu'on ne s’en étonne pas. Au xvi° siècle, où les cours se faisaient
en latin et où le moindre étudiant devait entendre cette langue
comme la sienne, tout le monde latinisait, les commissionnaires en
livres aussi bien que les imprimeurs, les correcteurs et les libraires.
L'histoire de Robert Estienne, dont la femme, les enfants et
jusqu'à la servante conversaient en latin avec les clients de la mai-
son, n’a rien d’anormal à cette époque. — Sur Maurus, on pourra
consulter A. Claudin, Les origines de l'imprimerie à La Réole,
1894, in-8°, et Em. Forestié, Histoire de l'imprimerie à Montauban,
1898, in-8°, p. 17 à 37. Je pense d’ailleurs que la plupart des
ouvrages que M. Forestié croit imprimés à Montauban l'ont été à
Toulouse. À
1. J'ai donné cette lettre dans la Revue des Etudes rabelaisiennes,
t. 111, 1905, p. 39. Voir sur la question Arth. Heulhard, Une lettre
fameuse; Rabelais à Érasme. Paris, libr. de l'Art, 1902, in-4°, et de
Santi, Rabelais et J.-C. Scaliger, loc. cit., 1905, p. 33 et suiv.
RABELAIS A TOULOUSE. 57
dans cette lettre que Rabelais, ayant appris par Bertulphe
qu'Érasme « préparait je ne sais quoi en réponse aux calom-
nies de Jérôme Aléandre, qu’il soupçonnait d’avoir écrit
contre lui sous le nom supposé de Scaliger », détrompe le
maître, lui dévoile la personnalité de Scaliger et indique
ses relations avec lui.
Croit-on que, si Rabelais n'avait pas connu ces Toulou-
sains, Jean de Pins, Georges d’Armagnac, Boyssonné,
Tabouet!, etc., il eût servi d’intermédiaire, simple correc-
teur d'imprimerie à Lyon, entre ces lettrés et la grande
figure d'Érasme? Notons qu’il appelle Georges d'Arma-
gnac son vieil ami : pro veteri nostra amicitia?. Pourquoi
donc ne demeura-t-il pas à Toulouse?
1. Julien Tabouet fit ses études de droit à Toulouse. Il était déjà
licencié et l’un des quatre assesseurs (c'est-à-dire conseil juridique
et juge des causes civiles) du conseil de ville quand Rabelais vint à
Toulouse (Délib. capitulaires, BB. 9, et Comptes des trésoriers de
1529 à 1536, passim, très nombreuses mentions). Il fut même un
instant, avant d’être envoyé au parlement de Savoic, promu à la
charge de « juge des affaires d’hérésie au siège de l’Inquisiteur de
la foi » (Catal. des actes de François T°, t. III, p. 269, n° 8761). Je
pense que c’est lui que Rabelais désigne au Tiers Livre, chap. xLev,
par « Julian, jurisconsulte insigne », et non pas un jurisconsulte
Vivian, comme le croit Marty-Laveaux (Œuvres, t. IV, p. 261). Il est
toujours appelé Julian (et non Julien) Taboët. Rabelais put encore
le rencontrer en 1536 à la cour, où il avait été envoyé en mission
par les capitouls, avec son collègue Guillaume Pellicier (Compte de
Guill. Pellicier, 1537). Il laissa des enfants à Toulouse. Son fils,
« François Tabouet », docteur et avocat, avait épousé Marie Saca-
ley, dont il eut, le 7 août 1598, un fils, Charles (Reg. bapt. de Saint-
Etienne, GG. 198).
2. Il connaissait certainement le précepteur, l’ami, le familier de
Georges d'Armagnac à Rodez, Pierre Gilles, car il le nomme au
chap. xxx du livre V : « Entre iceulx, j'y advisay Pierre Gylles,
lequel tenoit un urinal en main, considérant en profonde contem-
plation l’urine de ces beaux poissons. » Picrre Gilles, né à Albi vers
1490, grécisant, qui « tout jeune encore avait amassé déjà des trésors
d’érudition », achevait à ce moment, à Rodez, in asperitatibus saxe-
torum Ruthenensium, son Ex Æliani Historia latini facti…… etc.
(Lyon, Seb. Gryphius, 1533, in-4°), et c'est encore au cardinal d’Ar-
magnac qu'il dédia plus tard Elephanti descriptio (voir Tamizey
de Larroque, Lettres inédites du cardinal d'Armagnac. Introduction.
Bordeaux, 1874).
58 RABELAIS À TOULOUSE.
Si, comme je le crois, c’est au cours de l’année scolaire
1528-1529 qu’il y vint, il y rencontra d’abord la famine et
la cruelle épidémie de peste dont un autre étudiant, arrivé
la même année, Antoine Aréna, de Soliers, nous a laissé
le pittoresque tableau!. Or, Aréna ne nous cache pas que
la coutume des étudiants était, lorsque la peste ravageait
le quartier des Écoles, de déménager sans vergogne et de
décamper au plus loin... en oubliant de payer leur loyer.
Lui-même, Aréna, ne s’en fit pas faute et ne séjourna que
quelques mois à Toulouse. Il est vraisemblable que maître
François, dont la prudence s’apparentait plutôt à Panurge
qu'à frère Jean des Entomeures, suivit le conseil de son
camarade : « Fuyez au plus vite, au plus loin, et ne reve-
nez que le plus tard, voilà le seul bon remède. » Rabelais
d'ailleurs a beaucoup emprunté à Aréna.
En outre, dans la situation irrégulière où il se trouvait,
ayant rompu ses vœux et jeté son froc aux orties, Tou-
louse devait lui être particulièrement à craindre. Un inqui-
siteur y demeurait. Les étudiants y étaient plus qu'ailleurs
turbulents et audacieux ; ils ne bornaient pas leurs exploits
à des batailles contre le guet, des ribleries de pavé, des hous-
pillages de « bagasses » et des saouleries de taverne; ils tou-
chaient hardiment au dogme et se passionnaient pour les
idées de réforme religieuse qui cheminaient lentement en
France, mais qu'échauffaient parmi eux leurs camarades
d’outre-Meuse et d’outre-Rhin, admirateurs de Luther,
élèves zélés d'Érasme, de Mélanchton ou de Reuchlin. C’est
en effet l’époque où Servet et Dolet étudient à Toulouse,
1. Antonius Arena provincialis de bragardissima villa Soleriis…
ad suos compagnones.…. etc., édit. 1670, p. 39. Voir aussi Lafaille,
Annales, t. 11, p. 65; Vict. Fons, Le parlement de Toulouse ‘en
temps d'épidémie (Mém. de l'Acad. des sciences de Toulouse, 1878,
7° serie, t. X, p. 39); de Santi, La peste à Toulouse (Mém. de l'A cad.
des sciences de Toulouse, 1919, 11° série, t. VIE, p. 101). L’épidémie
sévit d’ailleurs aussi à Agen et donna lieu à maintes vantardises de
Scaliger; ainsi, 1l écrit à Guy Goulard de Brassac, président au
parlement de Bordeaux : Clade ex terribili refero, Brassace, salu-
tem. (Apiculæ, p. 45.)
RABELAIS A TOULOUSE. 59
controversent et se mêlent aux polémiques, où Pierre Bunel
et Boyssonné professent à l’Université', où Jean de Pins,
Pierre du Chatel, Jacques de Minut, Scaliger lui-même
inclinent à la Réforme sous couleur d’humanisme, où des
prélats éminents comme Jean de Monluc, Georges d'Arma-
gnac et Paul de Foix donnent des gages à l’hérésie; c’est
1. Rabelais assista certainement à Toulouse aux cours « du très docte
et vertueux Boissonné » et il ne sait donner de meilleur conseil au
juge Bridoye que d’envoyer son fils étudier sous ce maître (Œuvres,
t. II, p. 145; chap. xx1x du Tiers Livre). Je crois cependant que c’est
plus tard, à Lyon, qu'ils entrèrent en intimité étroite. Si, comme
Rabelais et en dépit de sa cléricature, Boyssonné avait eu aussi un
fils, cela nous expliquerait mieux pourquoi il n'a pas consacré
moins de huit pièces à la mort de Théodule Rabelais. Ce fils,
M. Emile Picot a cru le retrouver comme étudiant sur les registres
de l’Université de Ferrare,en 1549, sous le nom de Giraud de Boys-
sonné {Ém. Picot, Les Français à l'Université de Ferrare : Journal
des savants, 1902, p. 10, n° 29 du tirage à part); mais il est plus
vraisemblable qu'il s’agit d’un fils de Jean de Buisson-Bauteville et
de Claire de Puymisson. On le trouve en 1555 conseiller lai au par-
lement de Toulouse sous le nom de Géraud Boysson (Hist. Lang.,
t. XIII, col. 357); il était gendre de Michel du Faur, et Macary
(Généalogie des du Faur, p. 180) l'appelle Géraud de Boisson. Je ne
sais pourquoi M. Fleury-Vindry, qui lui a consacré une notice (Les
parlementaires français au XVI° siècle, t. II, p. 169, n° 78), le nomme
Géraud du Buisson et en fait un conseiller clerc; le testament de
son père (1542) le nomme Guiraud Boysson. Il semble d’ailleurs
que les biographes de Boyssonné aient exagéré la gravité et l'austé-
rité du personnage et il se peut que sa Glaucie n'ait pas été, comme
on l’a écrit, un mythe poétique. Mathieu du Pac lui reproche sa
futilité et nous savons, par une lettre à Guillaume Scève, qu'il n'ai-
mait pas voyager sans ses dés. Enfin, Antoine Aréna le cite, en 1529,
parmi les plus enragés danseurs de l'École, alors même que Île par-
lement se préparait à lui ouvrir ses portes :
« Bragardus doctor Boyssonus, noster amicus,
Quem Parlamentum jam retirare potest; »
mais il se peut que ce soit là une moquerie, car Aréna affirme que
la danse était officiellement enseignée et il vise nombre d'autres
professeurs toulousains : d'Aygua, Daffis, Gui du Solier, etc., dont
il dit :
« Quando legunt dansas et monstrant omnia nobis
Istas continue tripudiare solent. »
Ce qui est plus certain, c'est que Boyssonné fréquenta l'Université
60 RABELAIS À TOULOUSE.
heure et le milieu où se forment les plus libres esprits de
la magistrature, Arnaud de Ferron, Antoine de Paulo,
Jean Daffis, Arnaud du Ferrier et Michel de l’Hospital;
mais c’est aussi l’heure à laquelle le parlement de Tou-
louse, devenu l’auxiliaire de l’officialité et de l’Inquisition,
entame résolument la lutte contre les novateurs.
Or, si la réputation d’intégrité du parlement de Toulouse
était bien établie depuis les procès du maréchal de Gié
(1505) et de Jean de Lomagne (1511), sa sévérité n’était pas
moins redoutée. On disait communément : « Rigueur
de Thoulouze, humanité de Bordeaux, miséricorde de
Rouen, justice de Paris »!; mais, en ce qui concerne les
suspects de luthéranisme, les magistrats de Toulouse ces-
saient d’être justes. Joseph Scaliger en a donné la note
exacte par ces mots : « Le parlement de Toulouse se sou-
cie peu du roi. S'il n’était pas tant contre la religion, ce
serait Sanctissimus Senatus », et il répète : « Les juges de
Toulouse sont incorrupti, mais ils sont trop barbares, ini-
quissimi, etiam in civilibus causis, à l’égard des réfor-
més?. » En 1529, le procès de Pierre Bunel s'instruisait
déjà avec plusieurs autres causes inquiétantes®. On conçoit
que ce terrain brûlât les pieds de Rabelais, malgré son
orthodoxie; il ne voulait pas être brûlé du tout. Aussi tira-
t-il au large et, trois ans après, lors du supplice de Caturce,
il témoignait encore de sa peur.
d'Avignon, dont l'humeur bragarde nous est attestée par le même
Aréna, par Rabelais, par Triors, etc., et qu’il en célébra les faciles
beautés :
« J’estime bien celles des dames qui ont
Grâce, douceur et beauté singulière. »
(De l'Université d'Avignon, dizain 32, 1"° centuric.)
1. Bonaventure des Périers, Récréations, nouvelle 82.
2. Scaligerana, édit. Cologne, 1695, p. 390.
3. Voir les arrêts des 22 avril, 11 juillet, 26 et 28 novembre 1528.
La première affaire est celle du médecin Cyprien Galibert (B. 22,
fol. 200), poursuivi par l’inquisiteur Raymond de Gossin.
4. J.-C. Scaliger a résumé, dans un curieux tableau de ses Urbes
(Poemata, t. 1, p. Gor, Tolosa), la situation de Toulouse à cette
RABELAIS À TOULOUSE. 61
Enfin, il avait des raisons économiques très impérieuses
pour s'éloigner de Toulouse. Il était sans argent et il n’eût
su comment, même en se déclarant trop pauvre pour payer
ses frais de scolarité, suffire à son entretien dans une ville
populeuse où il était inconnu. Au contraire, il savait qu’à
Montpellier il serait accueilli par son ancien maître, Schy-
ron, qui peut-être le prendrait dans sa maison comme le
faisaient beaucoup de professeurs et qui, en tous cas, pour-
rait lui faire obtenir des facilités universitaires. Il se
mit donc en route pour Montpellier, à petites journées, car
sans doute il lui fallait gagner sa vie; et comme il n’est
inscrit sur les registres de la Faculté que le 17 septembre
1530, il se peut parfaitement, comme le dit Pierre Borrel!,
époque : « Qui que tu sois dont la grossière parole condamne
Toulouse (ceci s'adresse à Voulté), apprends à en parler avec plus
de réserve. Elle est pleine de malfaiteurs, mais elle leur est sévère.
Juste envers les criminels, elle leur applique des lois dont elle est
affranchie; ses habitants l’obligent à vivre dans un esprit qui n’est
pas le sien, marâtre qui s'inspire d’une piété cruelle. Elle est grande
et superbement égale aux autres villes de France, si bien même
qu'elle peut à peine se contenir. Elle a dû, pour payer ses dettes,
dépouiller ses misérables citoyens (allusion aux cotisations forcées
du parlement et de l’Université pour la rançon et l'entrée du roi à
Toulouse), si bien qu’on y vit riche pour mourir pauvre. Ses mar-
chands, fripons et ingénieux, enrichis de la bourse d'autrui, suc-
cèdent aux héritages confisqués ; ils ignorent ou oublient leurs ori-
gines, mais ils sont courageux et ils luttent contre les maisons
aristocratiques. À quoi bon d’ailleurs survivre à nos richesses? A
quoi bon espérer que nos biens nous survivront? Il faut mourir
avant son destin et non après. » Cette esquisse, inspirée à Scaliger
par l’activité commerciale, les succès et la richesse de la bourgeoi-
sie toulousaine, est à retenir; sa vérité est frappante et elle dépasse
de beaucoup les indications de Dolet, de Vouité et de Boyssonné.
1. P. Borrel, Les antiquitez de la ville et comté de Castres. Castres,
Arn. Colomiez, 1649, t. Il, p. 145. En faveur du séjour de Rabelais
à Castres, on peut rappeler la grasse plaisanterie qu’il met dans la
bouche de frère Jean sur « le moine de Castres » dont le froc,
« quand on le posoit en quelque maison, feust à découvert, feust à
cachettes, soubdain, par sa vertu horrificque (peut-être faut-il lire
prolificque), tous les manans et habitans du lieu entroyent en ruyt,
bestes et gens, hommes et femmes, jusques aux ratz et aux chatz ».
(Tiers Livre, chap. xxvu). L'abbaye de Saint-Benoît de Castres, à
l’époque où Rabelais écrivait, venait d’être sécularisée (1546), et elle
62 RABELAIS A TOULOUSE.
qu’il ait, entre Toulouse et Montpellier, séjourné plusieurs
mois à Castres et qu’il y ait exercé quelque peu la méde-
cine. Borrel a pu connaître des médecins qui avaient été
les contemporains de Rabelais à Castres; son témoignage
n’est donc pas négligeable. Je doute toutefois que ce soit
à Castres que le vagabond ait « composé une partie de ses
œuvres ». Sans doute l’un de ces almanachs qu’il compo-
sait pour vivre? Le chroniqueur castrais semble avoir été
de bonne foi, mais il écrivait cent ans après et sur la seule
tradition locale.
Ainsi me paraissent s’élucider quelques points obscurs
de la vie de Rabelais.
Dr DE SANTI.
demeurait célèbre par les désordres dont elle avait été le théâtre
au xI° siècle, sous le gouvernement de l’abbesse Guillemette, au
point que, lorsqu'elle fut réformée, l'entrée en fut interdite aux
femmes. Mais cela ne prouve pas grand'chose. Ces plaisanteries
étaient monnaie courante. Henry Estienne les renouvelle sur les
brayes des Cordeliers.
1. Ces publications légères, écrites au jour le jour pour gagner
du pain, furent-elles les premières de Rabelais? Je ne le pense pas.
Il avait déjà, s’il en faut croire Scaliger, écrit à Agen beaucoup de
pièces fugitives :
« Uno Barœnus plus die facit scripti
Quam bis trecentis a viris legi potest. »
« Barœnus écrit en un seul jour plus que n’en sauraient lire six
cents hommes » (Ata, II, p. 37). C'est encore une indication pré-
cieuse pour la biographie de Rabelais.
LA CORRESPONDANCE POÉTIQUE
RHÉTORIQUEUR JEAN PICART
j BAILLI D'ÉTELAN.
Le manuscrit français 1679 de la Bibliothèque natio-
nale*, qui contient la correspondance poétique de Jean
Picart, ne semble guère avoir attiré l'attention des éru-
dits, si ce n’est de M. H. Guy, qui a parlé de ces lettres
avec beaucoup de science et de bon goût littéraire?. Il est
le premier à avoir indiqué ce que ces épîtres familières
ont de nouveau quand on les replace dans leur cadre,
qui est celui des grands rhétoriqueurs; elles sont gaies,
intimes, sans gravité aucune, et les auteurs, qui sont des
hommes d'action, presque tous des soldats, avaient trouvé
le moyen de se distraire sans pédanterie.
Ces lettres sont au nombre de quarante-cinq, copiées
sans ordre bien visible; les auteurs et les destinataires sont
seulement désignés par leurs titres, ce qui rend les identi-
fications particulièrement difficiles, car dans une période
de dix ou quinze ans le même titre peut être porté par
deux personnes différentes. Jean Picart forme le centre
de cette activité littéraire. Il est le fils de Guillaume Picart
ou Le Picart, chevalier, seigneur d'Ételan, de Bourg-
Achard, de Radeval et d’autres terres; notaire et secrétaire
des rois Charles VII et Louis XI, de nombreux actes per-
1. Ancien 7662; c'est un volume de 49 feuillets non chiffrés, écrit
sur papier dans les premières années du xvi* siècle ; 1l est incomplet
du début, les feuillets 40 à 45 v° sont occupés par des épitaphes et
une déploration sur la mort de Claude de France.
2. Histoire de la poésie française au X VI° siècle, p. 109 et suiv.
64 LA CORRESPONDANCE POÉTIQUE
mettent de suivre son activité; il mourut avant le 17 juil-
let 1492!. Il eut deux fils, Louis qui mourut avant le 18 fé-
vrier 1500, date à laquelle sa femme est qualifiée de veuve,
et Jean qui est l’auteur de la plupart de ces lettres. Sei-
gneur d’Etelan et de Radeval, il porte le titre de conseil-
ler et maître ordinaire de l'hôtel du roi; par lettres du
7 janvier 1515 il est confirmé en la charge de vicomte et
receveur ordinaire de Falaiseÿ, charge qu’il résigne le
24 mai 1519“ en faveur de son fils Antoine; il est men-
tionné dans deux actes de cette même annéef; le 9 fé-
vrier 1522 il est chargé de se rendre avec d’autres person-
nages dans toutes les villes du bailliage de Caux pour y
procéder à des ventes”, et le 26 février 1523 il est nommé
bailli et capitaine de Gisors8; il mourut avant le 20 juil-
let 1525, date à laquelle Adrien Tiercelin lui succède à
l'office de baïilli et capitaine de Gisors?. Son décès devait
remonter à quelques jours seulement, puisque le 13 juillet
il signaïit encore une quittance ‘°.
Il prit part au siège de Salces en 1503; Jean d’Auton,
abbé d’Angle et historiographe du roi Louis XII, cite le
bailli dans ses Chroniques une première fois pour être
allé à Savone avertir Yves d’Allègre!! et un peu plus loin
avec les seigneurs qui enlevèrent le bastion de Gênes'?en
avril 1507.
1. Anselme, t. VIII, p. 160; Bibl. nat., Pièces originales, 2261;
Lettres de Louis XI, éd. Vaësen et Charavay, t. IV, p. 112, n° 2.
2. Bibl. nat., Pièces originales, 2261.
3. Catalogue des actes de François I°', n° 15689.
4. Ibid., n° 17105.
5. Ce fils n’est pas indiqué par Anselme; il est peut-être l’auteur
de dix vers français insérés dans la seconde édition de l’Oraison de
Mars... Voy. Catalogue Rothschild, n° 651.
6. Pièces originales, 2261, et Catalogue des actes de François I°",
n° 16907.
7. Îbid., n° 1490,
8. Ibid., n° 17613.
9. Ibid., n° 1865.
10. Pièces originales, 2261.
11. Éd. Maulde La Clavière, t. IV, p. 163.
12. T. IV, p. 197.
DU RHÉTORIQUEUR JEAN PICART. 65
C’est justement pendant l'affaire de Salces que Jean
Picart échangea avec Louis de Luxembourg, comte de
Ligny, sept lettres qui forment la première partie du manus-
crit 1679. L'armée française, qui avait été envoyée dans le
Roussillon contre les Espagnols, était commandée par
Jean de Rieux, maréchal de Bretagne; il avait sous ses
ordres « cinq cens hommes d’armes françoys, les deux
cens gentishommes de la maison du Roy en la conduyte
de François d'Orléans, comte de Dunoys, les cent Suyces
du Roy et trois mille autres Suyces, venus de leur pays
soubz la main de messire Guillaume de la Marche, et six
mille Gascons, laquelle armée s’en alla ..… jusques à
Saulces, une place moult forte a l’entrée de Roussillon, ou
là mistrent le siege, ainsi que vous orrez cy après au cours
du temps! ».
Par suite de la chute du premier feuillet du manuscrit,
la lettre de Louis de Luxembourg est incomplète; il écrit
de Tournus?, où séjourne la cour, et la vie qu’il mène Ià
à chasser ne doit pas être désagréable :
Plus ne vous veulx fascher ne riens mander
Mais me bien fort a vous recommander
En vous priant, si trop je ne vous griefve,
D’avoir responce lomgue, moyenne ou briefve
Troys jours apres ceste lectre achevee.
Pres de Tournus, tout le long de la pree,
Sans nous fouller bras, jambes, coul ne nerfz,
A belle force avons prins de grans cerfz.
Parquoy m'en voys dormir pour me reffaire
De deulx bons yeulx ce que ne scauriez faire.
Jean Picart répondit! et ses vers forment un commen-
taire parfait pour le passage de la Chronique que j'ai cité
1. Jean d'Auton, loc. cit., t. III, p. 192.
2. Saône-et-Loire, arr. de Mâcon. Nous savons par Jean d’Auton,
loc. cit., t. 111, p. 217, que le roi passa tout l'Eté 1503 à Mâcon.
3. Fol. 1.
4. Lettre n° 2.
REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VIII. 5
66 LA CORRESPONDANCE POÉTIQUE
plus haut. Il se plaint du chaud et donne à son correspon-
dant des nouvelles de la guerre :
Demain devons d’icy nous desloger
Pour droit aller vers Sauces l’assieger,
Ainsi qu’on dit toute notre armee marche,
Hier sy passa le seigneur de la Marche
Qui amena de Suisses grant montjoye,
J’entendz au moins Allemans de Savoye,
Dont la pluspart n'ont pas de hault une aulne,
Que pleust a Dieu qu’en bon vin de Beaulne2
Nous les puissions changer piece pour homme.
Le comte de Ligny tomba malade, ses esprits ayant été
pendant « vingt jours assoupi(r}s » par les « souldartz des
jours canicullaires », c’est-à-dire par la chaleur, un cer-
tain temps s’écoula avant qu’il songeât à répondre à Jean
Picart, et il ne le fit pas lui-même, mais en chargea quelque
scribe{. Le baiïlli avait ouï parler de cette maladie :
Car en cest ost plusieurs m'ont fait entendre
Que vous estiez en danger de mourirs.
Il lui donne de bons conseils : évitez, lui dit-il,
… troys choses qui par f commencent,
C’est fruict et froict et femmes qui ne pensent ,
Fors seullement a leurs plaisirs venir
Sans craindre rien qui en puisse adveniré.
Et il lui transmet les salutations et les vœux de Louis de
Brézé, grand sénéchal de Normandie.
La cinquième lettre est assez amusante. Louis de
1. Vers trop long.
2. Vers trop court. — Ms. : Beaulme.
3. Fol. 2.
4. Parlant de cette épître, Jean Picart dit un peu plus loin :
« Tost j'ay congneu a la veoir et la lire
Que telle œuvre n'’estoit de vous ouvree » (fol. 7).
5. Fol. 3 ve.
6. Fol. 4 r°.
DU RHÉTORIQUEUR JEAN PICART. . 67
Luxembourg, remis de sa maladie!, raconte comment on
lui coupa les cheveux, et aussitôt il voudrait que tout le
monde fit comme lui; il énumère les avantages de ce nou-
veau système :
Premierement on peult tel bien gaingner
Qu'il n’est besoing plus ces cheveulx pigner
Ne les trousser en coiffe ou couvrechief,
Et si a l’on plus a liger le chief,
Humeurs, sueurs et superfluitez
Par ce moyen n’ont lieu de nulz costez.
Et oultre plus se cheveulx blans y a
I1z sont mussez et tous mis a quia.
Et qui plus est, dont je ne me puys taire,
Point n’est propice au labeur millitaire
Grantz fay de crifn]tz, ains mieulx a l’aise met
L'homme tousé la teste en son armet1.
Les longues tresses molles et luisantes conviennent aux
femmes, mais un homme doit avoir « la perrucque tou-
see », comme l'avait « Cesar, pere d’Auguste, quant il han-
toit nostre Gaulle peuplee ». Tout cela est fort original
et même assez joliment dit.
Jean Picart répondit. La question des cheveux l’intéres-
sait probablement, lui aussi est d’avis de les couper.
… peu servent les cheveulx
Fors pour parer ung tas de foulz resveux
Qui contrefont les plaisans et les beaulx
Par my la court, mais ce ne sont que veaulxs.
1. Elle avait été connue de Jean Lemaire qui, dans le Temple
d'honneur, lui dit, en parlant des maladies qui ont frappé la noblesse :
« Aussi pour la maladie extreme de deux autres princes, c'est assa-
voir de monseigneur l'archeduc a son retour d'Espaigne pour le pre-
mier, et de vous, monscigneur, pour le second, qui tous deux avez
esté voysins de mortelle destinee, mais vous le plus prochain » (éd.
Michel Le Noir, s. d., fol. aiij).
2. Fol. 5 v° et 6.
3. Fol. 6 v°.
68 LA CORRESPONDANCE POÉTIQUE
Cette sixième lettre est exactement datée du 29 sep-
tembre 1503.
Jour Sainct Michel au siege d’un chasteau
Nommé Saulces qui est tres fort et beau.
Cette lettre fut égarée par Louis de Luxembourg et
c'est un mois plus tard que, se trouvant à Montpellier
avec Louis de Brézé qui était souffrant, il répondit au
bailli; il ne lui donne pas de nouvelles bien précises, car
il compte sur Charles de Rohan, « le petit Gyé », pour le
renseigner. La correspondance des deux amis s'arrête ici,
le comte de Ligny mourut deux mois plus tard, en
décembre de la même année.
La plus grande partie du manuscrit est occupée par les
lettres échangées entre le baïlli et ses amis; elles ont un
caractère extrêmement cordial et elles nous intéressent
par le grand nombre de personnes qui y sont nommées.
La huitième épître est envoyée par Jean Picart et
Jacques de Coligny, seigneur de Châtillon, à Louis de
Bourbon, bâtard de Liège, pour lui annoncer le mariage
. + Fol. 7.
2. Je ne parlerai pas de sa carrière politique et militaire, mais il
eut avec les écrivains de son époque certaines relations qu’il est
utile de rappeler. Il protégea Lemaire de Belges qui lui dédia le
Temple d'honneur et de vertus, composé en « l'honneur de feu mon-
seigneur de Bourbon » (éd. Michel Le Noir, s. d. Réserve Ye 219).
Ligny mourut peu de temps après et le poète écrivit une déplora-
tion intitulée Plainte du désiré (éd. Geoffroy de Marnef, Paris, 1509.
Réserve La? 2 A.), qui est très connue, parce que les principaux
artistes du siècle, écrivains, musiciens et peintres, y sont énumérés.
Jean d’Auton le mentionna deux fois dans ses œuvres en vers, d’abord
dans l’Epistre du preux Hector transmise au roy Loys XII° de ce
nom, composée par frere Jehan d’Auton, abbé d'Angle (Bibl. nat.,
f. fr. 1952, fol. 4), puis dans les Alarmes de Mars sur le voyage de
Millan avecques la conqueste et entree d'icelle (Bibl. nat., f. fr. 5089,
fol. 7 v°), où il le compara « aux preux Cesars ». Octovien de Saint-
Gclais le plaça dans son Séjour d'honneur (éd. Vérard, 25 août 1519,
fol. a ïiij. Réserve Ye 296) et un poète anonyme lui composa une
-pitaphe (Bibl. nat., f. fr. 3939, fol. 3 v°), dans laquelle le défunt
s'adresse successivement à Dieu, au roi, aux gentilshommes et aux
dames.
DU RHÉTORIQUEUR JEAN PICART. 69
de Charlotte Gouffer, fille de Guillaume Gouffer, seigneur
de Boisy, avec René de Cossé, premier panetier du roi et
bailli de Caux. D’après la lettre, il semble qu'il y ait eu
entre le bâtard et cette femme plus que de l’amitié :
Et toy l’amant qui estoys si secret
N'y auras tu ung merveilleux regret,
Se te sera ung trop grant vitupere,
S’a ceste foys tu ne te desespere,
Veu la chere que tousjours te faisoit
Dont personne ne s’en apersevoit,
Car ton amour fut si bien coulouree
Que la fille n’en est deshonnoree,
Et n'est nul bruict, au moins comme il nous semble,
Des bonnes cheres qu’avez faictes ensemble.
I] fault dire que tu es bien abille
Puis qu’un seul mot ne s’en dict par la ville!
La réponse de Louis de Bourbon, si réponse il y eut,
n’est pas dans notre recueil.
La lettre suivante? est adressée par le baïlli à Jean de
Foix, vicomte de Narbonne, et à Antoine de Lorraine,
duc de Calabre. Ces deux seigneurs voulaient organiser un
tournoi à Blois devant les dames, Picart leur donne des
conseils de prudence et termine par ces vers qui évoquent
un petit tableau d’intérieur :
Plus n’en aurez car je suys en pourpoinct
Pres de mon lict la ou je me voys mectreÿ.
Un peu plus loin‘ le baïilli remercie monseigneur de
Guise, c’est-à-dire Claude de Lorraine, comte de Guiseë,
1. Fol.g r° et v°.
2. Lettre n° 0.
3. Fol. 10 v°.
4. Lettre n° 13.
5, Avant lui Louis d'Armagnac porta le titre de comte de Guise,
mais il mourut en 1503 sans avoir été marié. Claude, par contre,
épousa Antoinette de Bourbon le 18 avril 1510; cette lettre serait
donc un peu postérieure à cette date.
70 LA CORRESPONDANCE POÉTIQUE
pour une lettre où il lui a annoncé son mariage, et Jean
Picart, en homme sage, lui donne des conseils de modé-
ration en des termes très expressifs. — La quatorzième
lettre est composée de moitié par Germain de Bonneval et
le bailli d'Ételan qui l’adressent à monseigneur de Lau-
trec, c’est-à-dire à Odet de Foix, qui se trouva en même
temps que Picart à l'affaire du bastion de Gênes!. Odet
est resté aux champs, où il peut « ouyr des oisillons
les chants? », tandis que ses amis sont à Lyon avec la
cour; ils l’entretiennent de leurs chagrins amoureux et se
plaignent des dames :
En qui ne gist ung seul brin d’amytieä.
Les quatre suivantes sont échangées entre Jean Picart
et Jacques de Coligny, que nous avons vu plus haut. Ce
dernier vient d'arriver à « Paris la grand ville » et il con-
fesse :
Je y suis ancores nouveau et mal habille
Mais j'espere la sepmaine qui vient
Si tu t'en pars et si cela advient
Que tu passes par cy, on te verra,
Et si scay bien que Jaques te merra
Si sera droict chieux Anne de Mendon...
C’est probablementune de ces « dames pleines de bonnes
grâces » dont le bailli parle dans la réponsef. Dans sa
seconde épître7, Coligny adresse des condoléances à Jean
Picart au sujet du mariage de sa maîtresse avec
… ung terrible veau
Tres ort et salle et qui n’est bon ne beau.
1. Voyez p. 64.
. Ms : champs.
. Fol. 16.
. Voyez p. 68.
. Fol. 16 v*; lettre n° 15.
. Lettre n° 16.
. Lettre n° 17.
. Fol. 17 v°.
DJ Ouh Y D
DU RHÉTORIQUEUR JEAN PICART. 71
I] lui conseille la résignation et lui annonce sa visite
pour le samedi suivant. Le baïilli reçut cette lettre la veille
de Pâques, au moment de monter à cheval pour aller faire
ses pâques à Radeval; la nouvelle du mariage de sa mai-
tresse avec
Une beste moult estrange et sauvaige
Dont je ne veulx mectre en escript le nom
lui procura une certaine émotion, du moins il le dit.
Les quatre suivantes sont échangées entre le bailli et
Genteville, personnage de moindre importance et qui
m'est inconnu. Il parle à Jean Picart avec plus de défé-
rence, mais cependant sur un ton cordial. Il lui écrit de
prison’, où il a été mis à cause d’une femme; il espère être
bientôt libre et raille son logis :
Coucher m'en voys ou pas n’auray mes ayses
Car prou y a poux, pulces et punaisesÿ.
Picart lui répond très aimablement et pour le consoler
il lui parle des dames de la ville qui sont
Playnes de dueil, de regrectz et d’ennuyctz
Dont tu ne puys les visiter les nuictz,
Et les aultres qu’aloys voyr(s) a la messe
Sont en langueur et en telle tristesse
Qu’on peult bien veoir a leur tainct et coulleur
Qu'en leur cueur gist une extresme douleur!.
Et il a ces jolis vers sur l’amitié :
Si je les ayme c’est pour l’amour de toy
Car long temps a qu’ay le myen vouloir mys
D’aymer tout ce que aymeront mes amysÿ.
. Fol. 18 v°; lettre n° 18.
. Lettre n° 23.
. Fol. 24 v°.
. Fol. 25; lettre n° 24.
. Fol. 25 v°.
DE LV ND ”
72 LA CORRESPONDANCE POÉTIQUE
De sa prison, Genteville lui adresse une seconde
lettre! pleine d’allusions voilées à une dame qui se meurt
d'amour pour le baïlli; celui-ci prétend ne rien comprendre
et plaisamment il affirme qu’il compte sur Genteville, enfin
remis en liberté, pour lui donner des conseils?. La trente-
septième épître est adressée par Jean Picart à un inconnu.
Dans la quarante-sixième et dernière du recueil l’écuyer
Villeneuve prie le baïlli de saluer de sa part Germain de
Bonneval et Jacques de Coligny, et il lui dit qu’il vient
d'écrire
Au vray tresor de bonté lyonnoise
Madame la baillifve viennoise.
Elle répondit* à la « lettre fascheuse » de l’écuyer Ville-
neuve en lui reprochant d’avoir précipitamment quitté
Lyon pour Paris :
Je ne scay pas si c’est femme ou gargent{
Qui fist ton cueur si soudain esmouvoirs.
Il est encore question de cette dame dans une lettre
d’une de ses amies, la receveuse de Lyon, au bailli de
Châtillont.
Jean Picart échangea quelques lettres avec La Tour,
demoiselle d'honneur d'Anne de Bretagne; elle est citée
par Jean d’Auton” pour avoir, lors d’un banquet donné
par la reine à Lyon en 1501, dansé la poitevine avec Arhur
Goufher, seigneur de Boisy, frère de cette Charlotte dont
il est question dans la huitième épttre. Étant sans nouvelles
d'elle, le baïlli lui demande en plaisantant si elle aime à
changer d'ami comme La Grange et Boisy. La seconde de
1. Lettre n° 25.
2. Lettre n° 26.
3. Lettre n° 34.
4. « Gargant », sorte d’amulette. Voyez Godefroy, Dictionnaire de
l'ancienne langue française, t. IV, p. 227.
5. Fol. 33.
6. Lettre n° 32.
7. Loc. cit., t. II, p. 100.
DU RHÉTORIQUEUR JEAN PICART. 73
ces dames nous est connue; quant à la première elle était,
comme La Tour, demoiselle d'honneur de la reine et au
banquet cité plus haut elle dansa « à la françoise » avec le
prince de Tallemont".
Froissée peut-être par ces taquineries, elle ne répondit
pas et le bailli lui envoya une seconde lettre?; il lui fait
des excuses et se compare au fils d’un porcher amou-
reux d’une princesse, il suppose qu’elle ne lui a pas
répondu,
Disant : nenny je ne suis pas si sotte
Que de ma main a homme nul escripve,
Jhesus, mon Dieu, et qu’en pourroit l’en dire! —
Hellas, hellas, tu faiz bien de la belle,
En bonne foy c’est mallice et cautelle
Dont ta pensee est tres bien atourneeë.
Enfin elle lui écrivit! et se disculpa fort habilement de
toutes les accusations qu’il avait formulées ; voici ce qu’elle
dit au sujet des nombreux amis qu’elle et ses compagnes
auraient choisis :
Mais qui vous meult d’eschange ainsi parler
Et voz groz motz faire voller par l'air,
En bonne foy trop je vous trouve estrange
D’atribuer a Boysi et La Grange
Deux tyeulx nacquez a si honneste[s] dames,
Voz plaisans motz sont convertiz en blasme.
Et au regard de Cadot et de moy
N’en prenez ja pource dueil ny esmoyÿ.
Jean Picart lui envoya encore un mot écrit
… en ung lieu |
Ou il n’est vent au monde qui ne vantef.
1. Loc. cit., t. II, p. 100.
2. Lettre n° 28.
3. Fol. 28 v°. — Ms. : et.
4. Lettre n° 20.
5. Fol. 30.
6. Fol. 31; lettre n° 30.
74 LA CORRESPONDANCE POÉTIQUE
Nous savons par ce qui est dit précédemment qu’il com-
battait contre les Espagnols, ces lettres seraient donc de la
même époque que celles adressées à Louis de Luxem-
bourg.
J'ai réservé pour la fin les lettres échangées avec des
dames inconnues, j’en parlerai rapidement, car ïl leur
manque l’élément historique qui fait l'intérêt des précé-
dentes.
Dans la dixième, il supplie une dame qu’il avait momen-
tanément abandonnée de ne pas l’oublier et durant cin-
quante-deux vers il lui parle de son amour et de son
dévouement en un style qui rappelle les rondeaux de
l’époque :
Je t’ay voulu et je te veulx du bien
Et quantesfoys en pensee secrette
Aupres de toy souvant je me souhaicte
Et les souspirs en douloureux ennuiz
Que pour toy faiz, tant de jours que de nuictz,
Disant : « Hellas, sans cesse regrettant,
Perdray je ainsi celle que j’ayme tant,
Fault il doncques q{u’Jun aultre soit saysi
Du tres grant bien qu’avoys pour moy choisy? »
C’est Fortune la muable et diverse
Qui mon voulloir a mys a la renverse
Et a tant faict par sa faulce entreprise
Que t’ay chassee et ung aultre t’a priset.
L'épiître suivante? est adressée à une autre dame, l’au-
teur l’aime et il a dû la quitter sans qu’elle lui adressât un
mot d’adieu; dans la douzième, il repousse une dame sans
merci * :
Je t'ay trouvee fiere, rude et rebelle!.
1. Fol. 11.
2. Lettre n° 11.
3. Lettre n° 12.
4. Fol. 13 v°.
DU RHÉTORIQUEUR JEAN PICART. 75
Et, comme il fallait le prévoir, il offre ses services à
une autre! qu’il « veult servir en loyauté parfaite ».
Les lettres 20 et 21 portent la simple mention d’Espitres,
mais elles sont très vraisemblablement du bailli et elles
n'offrent rien d’intéressant. Dans la suivante, il déclare
son amour à une jeune dame qu’il vit autrefois au chà-
teau de Chinon. Je fus ravi, dit-il, de
Ton doulx mainctient et ton gentil couraige
Et de beaulté le grant commancement
Qu'en toy estoit, que lors soubdaynement
Je fuz contrainct par force de t’aymeri.
Elle y dansait la morisque avec deux princesses
Qui seullement de feuille ty servirent
Dont tes haulx faiz grans loz en deservirent,
Car tout ainsi qu’en ung arbre la fleur
Est plus plaisante en beaulté et doulceur#
Que les feuilles 5.
De même elle les surpassa.
Nous retombons dans la banalité avec une épitref adres-
sée à une dame malade qui est la femme d’un « viel gri-
son qui a barbe chenue? », avec une lettre d’étrennes® et
avec trois billets insignifiants°®. La trente-huitième est soi-
disant écrite par le valet du bailli, son maître étant malade,
mais ce n'est qu’une fiction.
Et mon maistre, le povre douloureux,
Gist en son lit pensif et langoureux,
1. Lettre n° 10.
2. Fol. 19 v°.
. Fol. 22.
. Ms. : si doulceur.
Fol. 23.
. Lettre n° 31.
. Fol. 31.
. Lettre n° 33.
. Lettres n°° 35, 36 et 41.
© uk
76 LA CORRESPONDANCE POÉTIQUE
Pleins de souspirs et de gemissemens,
Dont 1l seuffre prou peynes et tourmens,
Sans que nully luy ayde ne conforte
A la douleur qu’il soustient et qu’il porte,
Et doubte fort, se longtemps il demeure
En cest estat, il fauldra qu’il en meure
Pour trop! aymer une qui est sans cy
Fors qu’en elle n'y eust oncques mercyi.
Étant à Rouen, il invite une de ses amies à le retrouver,
il lui vante les cent mille
Beaux passetemps et force bonne chere
Qu’en ton endroit tu ne trouveras guereÿ,
et il lui parle d’une de ses sœurs qui a été malade et
qu’il serait convenable de venir voir. La suivante est encore
écrite de la même ville. Les lettres 42, 43 et 44 sontéchan-
gées entre le baïlli et une demoiselle qui lui avait demandé
un extrait du Roman de la Rose; il oublia sa promesse et
elle la lui rappelle. C'est une femme mariée qui a des
enfants et, comme elle a entendu raconter par un de ses
gendarmes que la sœur de Jean Picart fait « maintz
pesant alarme » au sujet de ses enfants, elle offre de les
prendre : fais-les amener, lui dit-elle,
… j'en feray comme des enffans myens.
Et un peu plus loin :
Besoing n’auraz d’en porter du soucy,
La charge en pre(ns)5.…
L’avant-dernière épître du recueil est la réponse d’une
demoiselle inconnues.
. Ms. : toy.
. Fol. 35 v°.
. Lettre n° 30.
. Lettre n° 40.
. Fol. 40.
. Lettre n° 45.
DUR SD
DU RHÉTORIQUEUR JEAN PICART. 77
On le voit, cette partie est la moins intéressante, elle
pouvait fort bien manquer dans notre recueil sans que
Jean Picart y perdit rien; il reste pour nous l’auteur de
quelques lettres gaies écrites dans des conditions souvent
difficiles ou périlleuses; il est un simple amateur et l’in-
fluence des grands rhétoriqueurs est heureusement absente
de ses vers, c’est ce qui explique que nousles trouvions
encore agréables.
Ïl ne rima pas seulement ses lettres, mais aussi quelques
rondeaux amoureux; les six premiers sont donnés comme
étant du bailli d’Ételan et les deux suivants seraient du
vicomte de Falaise, or nous savons que Jean Picart
porta ces deux titres; il serait donc l’auteur de ces huit
rondeaux".
Voici les deux premiers vers de chacun :
I. Fol. 19 ve.
Pourtant madame en riens qu’on vous rapporte
Ne prenez garde aux couleurs que je porte.
Il se retrouve dans les manuscrits suivants : Bibl. nat.,
nouv. acq. fr. 477, fol. 62 vo; Lille 402; ms. du prince Jean
de Saxe, art. 294; éd. Trois cent cinquante rondeaux,
fol. xxij*; Cent quarante-cinq rondeaux d'amour, p. 106!.
IT. Fol. 20.
Au monde riens je n’ay que desplaisance
Je suis celluy qui nasquis sans doubtance.
1. Bibl. nat.,f. fr. 1921.
2. Ce manuscrit, qui se trouve probablement à Dresde dans la
bibliothèque du roi, a été décrit par M. Petzholdt au t. III du Bul-
letin du bibliophile belge (1846, p. 236). Il faisait alors partie de la
bibliothèque du prince Jean de Saxe, frère du roi.
3. Éd. car. goth., s. d., dont voici le colophon : « Imprime Nouvelle-
ment a Paris pour||Jehan saict Denys lybraire demoulfrant en la Rue
neufve Nostre || dame a l’enseigne Sainct || Nycolas. » Les trois cent
cinquante rondeaux sont suivis de cent trois autres rondeaux, mais
le volume forme un tout n'ayant qu'une seule numérotation. L’exem-
plaire de la Bibliothèque nationale est coté Réserve Ye 1401.
4. Publ. par E.-M. Bancel, Paris, 1875.
78 LA CORRESPONDANCE POÉTIQUE
Bibl. nat., nouv. acq. fr. 477, fol. 62 ve; Lille 402 ; ms. du
prince Jean de Saxe, art. 293; Soissons 203 (189 c), fol. 37 v°;
éd. Trois cent cinquante rondeaux, fol. xx] vo.
III. Fol. 20 ve.
Plus chauld que feu ne que metal en fonte
Est mon las cueur qu’amours contrainct et dompte.
Bibl. nat., nouv. acq. fr. 477, fol. 62; Lille 402; ms. du
prince Jean de Saxe, art. 297; Soissons 203 (189 c), fol. 37;
éd. Trois cent cinquante rondeaux, fol. xx] v°; Fleur de
toutes joyeusetez, fol. D viij'.
IV. Fol. 20 ve.
A prendre tout sans que rien y deffaille,
Grace et beaulté, en bon point, belle taille.
Lille 402; bibl. de feu le baron J. de Rothschild,
n° 2964, fol. 16 vo; ms. du prince Jean de Saxe, art. 322;
éd. Trois cent cinquante rondeaux, fol. xviij vo.
V. Fol. 21.
Cent mille foys j'ay esté envyeux
Vous esloigner et fouyr en tous lieux.
Bibl. nat., nouv. acq. fr. 477, fol. 61; Lille 402; ms. du
prince Jean de Saxe, art. 296; éd. Trois cent cinquante
rondeaux, fol. xx.
VI. Fol. 21.
Du mal que j’ay, helas, qui m’en croira
Se accuser veulx point ne se prouvera.
Bibl. nat., f. fr. 3930, fol. 36 vo; Bibl. nat., nouv. acq.
fr. 477, fol. 61 vo; Douai 767; Lille 402; Soissons 203
(189 c), fol. 44; ms. du prince Jean de Saxe, art. 313; éd.
Trois cent cinquante rondeaux, fol. xx v°; Fleur de toutes
joyeusetez, fol. E ij vo.
1. Éd. car. goth., 8. 1. n.d. Exempl. Bibl. nat., coté Réserve Ye 2713.
DU RHÉTORIQUEUR JEAN PICART. 79
VII. Fol. 21 vot.
Tant de longs jours et tant de dures nuictz,
Tant de travaulx, de regretz et d’ennuyz.
Bibl. nat., nouv. acq. fr. 477, fol. 80; Lille 402; ms. du
prince Jean de Saxe, art. 262; éd. Trois cent cinquante
rondeaux, fol. xlvj vo; Cent quarante-cinq rondeaux
d'amour, p. 37.
VIII. Fol. 21 ve.
Ung bon rondeau l’on me vient de monstrer
Qu’ay bien voulu a trois femmes monstrer.
Bibl. nat., nouv. acq. fr. 477, fol. 70 ve; Douai 767; Lille
402; ms. du prince Jean de Saxe, art. 227; éd. Trois cent
cinquante rondeaux, fol. xxxv)j v°.
Le manuscrit 1721 de la Bibliothèque nationale contient
encore un petit rondeau « faict par ledit Me Jehan Marot
pour le petit bailly Picard et sur sa devise? »; en voici
le début :
Tant qu’il suffit d’amours je me contente
Car supposé que femme ainsi qu’on tente.
Ms. du prince Jean de Saxe, art. 433; Lille 402.
Il est intéressant de voir que Jean Picart connaissait
celui qui fut,pendant quelques années au moins, un des
poètes de la cour et de la royauté.
E. Droz.
1. Ms. : Du viconte de Falaise.
2. Fol. 17 v°.
TABLEAU CHRONOLOGIQUE
PUBLICATIONS DE MAROT
{3° article.) :
TROISIÈME PARTIE
Depuis L'ÉDITION DE 1538 JUSQU’A L’ÉDITION DE 1544.
1539-1540.
Désormais, d’une manière générale, c’est l’édition lyonnaise,
et plus particulièrement l’édition de Gryphius3, qui va servir
de modèle. Elle est reproduite dès 1538 à Lyon par Juste et à
Paris par Bonnemèreë; en 1539 de nouveau à Lyon chez Justei,
à Paris chez Bonnemèreë et chez Corrozet6. Toutes ces édi-
tions, non seulement suivent l’ordre nouveau introduit par
l'édition Gryphius, mais lui sont exactement conformes.
1. Voir Revue du XVI° siècle, t. VII, p. 46, 206.
2. Seules les éditions publiées chez Dolet suivront l'édition de
Dolet de préférence à celle de Gryphius. Encore, pour les parties 1
et 1v, se conformeront-elles à l’édition de Gryphius.
3. Editions mentionnées au Manuel du libraire.
4. Catal. Rothschild, n° 607; Bibl. nat., Rés. Ye 1477. C'est l’édi-
tion imprimée chez Barbou. La seule nouveauté qu'on y relève,
c'est la traduction française, par la belle Rubella, de l’épigramme
de Nicolas Bourbon à la louange de Marot. Elle est citée par
M. Picot au catalogue de la bibliothèque Rothschild, n° 607.
5. Édition signalée par l’abbé Gouget. Peut-être est-ce celle qui est
mentionnée au catalogue Strôhlin, 1912, n° 887. Je n'ai pas vu cette
édition, qui ne porte pas de date et qui peut-être se confond avec
celle qui vient d’être indiquée sous la date de 1538.
6. Bibl. nat., Rés. Ye 1465-1468.
TABLEAU CHRONOLOGIQUE DES PUBLICATIONS DE MAROT. 81
Pourtant, dans aucune de ces éditions autorisées nous
n’apercevons l'intervention directe de Marot, et ce n'est pas
dans cette série qu’il faut chercher des publications nouvelles.
La seule édition de l’année 1539 qui en présente est une édi-
tion attardée, qui reste conforme au type ancien, et qui paraît
à l'étranger, à Anvers. D’autres publications nouvelles se pro-
duisent soit dans des plaquettes, soit dans des recueils où elles
sont mêlées à d’autres œuvres et qui semblent échapper au
contrôle de Marot.
À. — PLAQUETTES.
1. On pense avec beaucoup de vraisemblance qu’il faut rap-
porter à l’année 1539 la publication d’une plaquette de quatre
feuillets qui contient :
Eglogue faicte par Marot et par luy au roy presentée.
Un pastoureau qui Robin s’appeloit
On la trouve jointe à une Suite de l’Adolescence clémentine
de 1538 (bibliothèque Mazarine, 21653 A)!.
2. Après le 5 Septembre.
Sermon notable pour le jour de la Dédicace. Act. 17. Dieu
qui a faict le monde et toutes les choses qui sont en iceluy,
comme ainsi soit qu'il soit Seigneur du ciel et de la terre il ne
habite point aux temples faictz de la main : et nest pas servy
par les mains humaines. Nouvellement imprimé. 15392.
Terribilis vere locus iste.
Peuple crestien, ce que j'ay recite
3. Bergerie spirituelle. Chez Jean Michel, à Genévet.
Près de Paris, vostre grande cité
1. M. Pottier estime de même qu'il faut reconnaître une édition de
Paris, 1549 (d'ailleurs signalée au catalogue Dufay et d'Hoym), dans
un exemplaire des Œuvres de Marot où elle figure et dont la pre-
mière page a été arrachée (voir supplément du Manuel du libraire,
article Marot).
2. Catal. Rothschild, n° 3246. Le texte de cette pièce a été repro-
duit par M. Fromage dans le Bulletin de la Societé de l'histoire du
protestantisme français, 1909, p. 129. On verra là aussi les argu-
ments qu’il présente pour son attribution à Marot.
3. Pour l'existence d’une Bergerie spirituelle sous la date de 1539,
cf. l'arrêté du Conseil de Genève cité par M. Fromage dans l’article
REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VIII. 6
82 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
On admet que cette pièce parut en 1539 à Genève avec la
précédente sous le nom de Bergerie spirituelle, l’imprimeur
Jean Michel ayant reçu du Grand Conseil de la ville, le 5 sep-
tembre 1539, l’autorisation d’imprimer l’une et l’autre. J’ai
signalé ici ces deux pièces, en dépit des doutes très sérieux que
m'inspire leur attribution à Marot. On peut inférer avec une
quasi-certitude qu'il a bien été imprimé en 1539 à Genève, par
Jean Michel, une Bergerie spirituelle, puisque Jean Michel en
a reçu la permission. Mais c’est une première question que de
savoir si cette Bergerie est bien celle dont nous donnons
ci-dessus l’incipit, celle qu’on attribue à Marot par conséquent
et qui est intitulée dans le recueil d'Anvers, 1541, Sermon du
bon pasteur et du mauvais. Je suis, pour ma part, très disposé
à le croire, mais M. Plattard le conteste, et il objecte que « le
Catalogue des livres prohibés par la Sorbonne en 1551 », dans
Duplessis d’Argentré, distingue nettement les deux pièces, que
le Sermon du bon et du mauvais pasteur est rangé à la rubrique M
parmi les livres de Clément Marot, tandis que la Bergerie spi-
rituelle est classée à la rubrique B du Catalogus librorum gal-
licorum ab incertis auctoribus!. Et puis c’est une seconde ques-
tion de savoir si le Sermon du bon pasteur, donné à Marot sans
doute sur la foi de l’édition d'Anvers, 154r, est incontestable-
ment de Marot. J’en doute pour ma part. Quoi qu'il en soit,
même si l’on admet que la Bergerie spirituelle est bien de
ci-dessus indiqué. On suppose que cette pièce est la Bergerie de
Marot qui fut publiée un peu plus tard, peut-être à Lyon, sous ce
titre : Bergerie. Du bon Pasteur et du mauvais, prins et extraict du
dixiesme Chapitre de sainct Jehan. S. I. n. d. (vers 1545). Catal.
Rothschild, n° 3247.
1. Voir Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme fran-
Ççais, 1912, p. 279. On remarquera toutefois que ce ne sont pas
nécessairement les mêmes docteurs qui ont examiné les deux
ouvrages; que ceux qui ont eu à lire la Bergerie spirituelle, pré-
sentée à eux sans nom d’auteur, auraient fort bien pu ignorer que
le même texte était présenté à d’autres théologiens avec le nom de
Marot. Une même commission pouvait encore fort bien, à quelque
temps d'intervalle, ne pas reconnaître un opuscule précédemment
condamné par elle. Or, si l’argument de M. Plattard ne prouve pas
nécessairement que la Bergerie spirituelle est différente du Ser-
mon du bon pasteur, on ne laissera pas d’être frappé par cette cir-
constance que, dans l'édition de Lyon, dont nous avons reproduit le
titre, le Sermon, habituellement attribué à Marot, prend précisément
l'appellation de Bergerie. Au cas où l'identification ne serait pas
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1539-1540). 83
Marot, le fait que la Bergerie spirituelle et le Sermon pour le
jour de la dédicace ont reçu le même jour l’approbation du
Conseil de Genève ne permet aucunement de conclure que les
deux ouvrages sont du même auteur. Les plus expresses
réserves s'imposent en ce qui concerne le Sermon de la dédi-
cace.
4. Janvier 1540.
Les cantiques de la paix par Clement Marot. Ensemble le
Cantique de la Royne sur la maladie et convalescence du Roy,
Par ledict Marot. Avec privilege. On les vend a Paris, sur le
pont Sainct Michel, a l’enseigne de la rose blanche. Par
Estienne Roffet, relieur du Roy!.
Le privilège est accordé à Estienne Roffet, pour un an, en
date du « xue jour de janvier M D XXXIX » (1540, n. st.),
Outre la pièce déjà publiée La Chrestienté à Charles, empe-
reur, et à François, Roy de France, nous relevons :
Clement Marot à la Royne de Hongrie venue en France, S.
Quand toute France aura faict son devoir
Clement Marot sur la venue de l'empereur en France.
Or est Cæsar qui tant d'honneur acquit
Le cantique de la Royne sur la maladie et convalescence du
Roy, par Marot.
S'esbahit on si je suis esploréc ?
B. — REecCUEILSs.
1. Plusieurs traictez, par aucuns nouveaulx poetes, du diffe-
rend de Marot, Sagon et la Hueterie. Avec le Dieu gard dudict
Marot. Epistre composee par Marot, de la veue du roy et de
l'empereur. Dont le contenu est de l’autre costé de ce fueillet.
Parisiis, 15392.
fondée, la première édition du Sermon du bon pasteur devrait être
reportée à l’année 1541, date où il est imprimé avec le nom de
Marot dans un recueil de psaumes publié à Anvers dont nous aurons
à reparler. La pièce fut réimprimée en outre à part à Lyon, chez
Arnoulet, et ne prit place parmi les Œuvres de Marot que dans
l'édition de Niort, 1596.
1. Bibl. nat., Rés. Ye 2968.
2. Catal. Rothschild, n° 621; Cabinet des livres de Chantilly,
84 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Outre les deux pièces de Marot contre Sagon déjà mention-
nées sous la date de 1537, nous relevons dans ce recueil :
L'adieu envoyé aux dames de court au moys d'octobre 1537
(fol. 131 vo-134).
Adieu la court, adieu les dames
Epistre composée par Marot de la veue du roy et de l'empe-
reur (fol. 146-147).
Approche toy, Charles, tant loing tu soys!
2. Aulcuns pseaulmes et cantiques mys en chant à Strasburg.
1539).
On y trouve les traductions, par Marot, de douze psaumes,
savoir : les psaumes I, IT, III, XV, XIX, XXXII, LI, CIIT,
CXIV, CXXX, CXXXVII, CXLIHII.
_3- Les apophthegmes. C’est à dire promptz, subtil? et sen-
tentieulz ditz de plusieurs roys, chef; darmée, philosophes et
autres grans personnaiges tant grec7 que latins. Translatez de
latin en francoys par l'esleu Macault, notaire, secretaire et
valet de la chambre du roy. On les vend à Paris, au soleil
dor, en la rue Saint Jacques. 1539. Avecques privileges.
Au début :
Clement Marot aux lecteurs françoiz.
Si sçavoir veulx les rencontres plaisans
n° mg. C'est à ce recueil, semble-t-il, que l'édition d’Anvers
prendra l’Épiître de la veue du roy et de l'empereur. Or, l'édition
d'Anvers étant datée de 1539, il y a lieu de croire que le recueil a
paru d'assez bonne heure dans l’année.
1. C’est la pièce déjà signalée avec un titre différent à la date de
1538.
2. Au sujet de cette édition, voir Douen, Clément Marot et le psau-
tier huguenot (1878, t. I, p. 302 et suiv.). Le seul exemplaire connu
est à la bibliothèque de Munich. On en a publié à Genève une
reproduction photographique. M. Doumergue (Calvin et son temps,
t. II, p. 5n1) pense que huit de ces psaumes et non douze ont été
traduits par Marot.
3. Cette édition, que je n'ai pu rencontrer, parut chez la veuve
Claude Chevallon. Elle est mentionnée dans la Bibliotheca Eras-
miana, de Van der Haeghen, art. Apophthegmes. C’est, en effet, la
traduction des apophthegmes d'Erasme que Macaulit offrait au
public. Il y a des rééditions de 1540, 1543 (Bibl. nat., Z 17697), 1545,
1547, 1549 (celle-ci, non mentionnée par Van der Haeghen, est à la
Bibl. nat., Z 17648), 1550.
#
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1539-1540). 85
A la fin :
Clement Marot aux lecteurs.
Des bons propos cy dedans contenus!
4. Les Œuvres de Hugues Salel, valet de chambre ordi-
naire du Roy, imprimées par commandement dudict Seigneur.
Avec privilège pour six ans3. Imprimé à Paris par Estiene Rof-
fet, dit le faulcheur. S. d. (privilège du 23 février 1539, a. st.).
Au début :
Clement Marot à Salel sur les poëtes françoys mortz avant
eulx deux.
De Jan de Meung s’enfle le cours de Loire3
5. S’ensuivent les triumphantes et honorables entrées faictes
par le commandement du Roy tres chrestien Françoys premier
de ce nom à la sacrée majesté impériale Charles V... ès villes
de Poictiers et Orléans. Avec la harengue faycte par le baillif
d'Orléans à sa dicte M. I. et la responce de sa dicte M. au dict
baillif. Item, le honorable Recueil que luy fait le dict Roy très
chrestien à son entrée au chateau de Fontayne Bleau l'an 1539.
Ttem, la complaincte de Mars, dieu des bataylles, sur la venue
de l’empereur en France, par Claude Chappuys, varlet de
chambre du Roy... Item, un épigramme de Clément Marot sur
la venue de l'empereur en France. On les vend à Lille, par
Guillaume Hamelin, librayre. À la fin : Imprimé à Gand, près
l’hostel de la ville, par Josse Lambert, l’an 1539. Lille (1539)4.
Parmi diverses autres pièces ayant trait au voyage de
Charles-Quint en France et à sa réception, on trouve :
Epigramme de Clement Marot,
Or fut Cesar qui les Gaules conquist®
1. Ces titres et incipit sont transcrits d’après l'édition de 1543,
ci-dessus mentionnée. Les deux pièces ne seront recueillies que
dans l'édition de Lenglet du Fresnoy, 1731.
2. Bibl. nat., Rés. Ye 1666. Le privilège est du 23 février 1539
(a. st.).
3. Ce dizain sera recueilli parmi les épigrammes dans les œuvres
de 1544. Il présente ici deux variantes.
4. Bibl. nat., Rés. LB 30, 8o.
5. Cette plaquette est des premiers mois de 1540, puisqu'elle est
postérieure au voyage de Charles-Quint, qui quitte la France en
janvier 1540. .
86 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
C’est, avec de nombreuses variantes et sous une forme d’ail-
leurs très incorrecte, la pièce que nous avons déjà signalée
dans les cantiques imprimés par Roffet (janvier 1539, a. st.).
Elle n’a rien d’une épigramme, et c’est parmi les Chants divers
qu’elle prendra place dans l'édition de 1544 (chant XVI de
l'édition Jannet).
C. — L’ÉDITION D'ANVERS.
L'’Adolescence clèmentine. Aultrement les œuvres de Clement
Marot, de Cahors en Quercy, valet de chambre du roy, faictes
en son adolescence, avec aultres œuvres par luy composées
depuis sa dicte adolescence. Reveues et corrigées selon la copie
de la dernière recongnoissance oultre toutes aultres impressions
par cy devant faictez.. On les vent a Anvers, en la maison de
Jehan Steels, a l’escu de Bourgongne. M: D'‘XXXIX1.
Comme on le voit par le titre, cette édition procède des édi-
tions antérieures à celle de Lyon, et il est clair que Marot n’a
été pour rien dans sa préparation. Elle conserve l’ancienne
disposition et elle ignore les épigrammes. On peut supposer
qu’elle est la reproduction, avec quelques additions, d’une
édition que Jean Steels avait donnée en 15364, sans doute
d’après une édition de Juste. Mais Jean Steels a connu aussi
quelques publications parisiennes de 1537 et de 1539 aux-
quelles il a fait des emprunts, notamment le Dieugard, des
pièces relatives au différend de Marot et de Sagon, l'Épiître de
la yeue du roy et de l’empereur; surtout il a su se procurer
quelques pièces inédites :
19 Dans les Œuvres faictes depuis l’Adolescence, après
l’ « Épiître du coq en l’asne », s’insère :
Response de Clement Marot du coq en lasne.
Puisque respondre tu ne veulxs
Aultre epistre envoyée de Venise le dernier jour de juillet
1530.
De mon coq a l’asne dernier
1. Bibl. nat., Rés. Ye 1555-1558; Catal. Rothschild, n° 3245;
bibl. de la ville de Tournai, etc. |
2. Sur cette édition, qui est mentionnée dans le Manuel du
libraire, voir ci-dessus à la date de 1536.
3. Cette pièce sera reprise avec un texte différent d’ailleurs dans
l'édition de Dolct, 1543.
“
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1939-1540). 87
Q
A la fin : Fin, an M:D:XXXVII calend. aoust!.
20 Parmi les pièces en partie apocryphes publiées après
l’Adolescence, selon l'édition de Juste, principalement une
Épitaphe de Martin.
Cy gist après qui debout et assis
30 A la fin de la Suite de l'Adolescence :
Huictain.
Le Roy aymant la decoration
Dizain sus le dict d’un theologien.
De la Sorbonne un docteur amoureux
4° À la fin :
L'Enfer, par Clement Marot, varlet de chambre du treschres-
tien roy Françoys premier du nom.
Comme douleurs de nouvel amassees
Ces diverses pièces ne seront en France jointes aux Œuvres
que plus tard : le deuxième Cog à l’asne et l'Enfer en 15423; les
deux épigrammes par l'édition de Niort, 15961.
1. À noter encore, dans l’Adolescence clémentine, le
Huictain a Deux Cordeliers :
« Mes beaux peres religieux »
Il est difficile de dire, étant donné la place qu'il occupe, si Steels
l’attribuait à Marot. Il reparaîtra dans l'édition d'Alain Lotrian
(1542), cette fois nettement donnée à Marot, et suivi d’une
Responce d’un cordelier a Marot :
« Tu dis, Marot, par tes raisons »
déjà publiée avant cette date (voir notamment plusieurs « Traictez
par aulcuns nouveaulx poètes... », 1539, fol. 134). Ces deux pièces
prendront place parmi les épigrammes dans l'édition de 1544, mais
rendues à leurs véritables auteurs :
A deux Frères Mineurs par le jeune e Brodeau. :
Responce par un greffier de la maison de Monseigneur d'Orleans,
qui cuydoit que Marot eust faict le precedent Huictain.
2. Alfred Cartier (Arrêts du Conseil de Genève sur le fait de l’im-
primerie et de la librairie de 1541 à 1550, p. 71) distingue sept édi-
tions séparées dé l'Enfer de 1542 à 1544, savoir : 1° Lyon, Dolet, 1542
(Catal. Rothschild, n° 618); 2° édition sans lieu ni date, petit in-8°
gothique, évidemment postérieure à l'édition de Dolct, puisqu'elle
“
88 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
1541 (10 janvier).
Museus, ancien Poete grec, des amours de Leander et Hero,
traduict en Rythme françoyse par Clement Marot, de Cahors
en Quercy, valet de chambre du Roy. On les vend a Paris, en
la grand salle du Palais, en la boutique de Jehan André ou
Gilles Corrozet. 15411.
Muse, dy moy le flambeau quon feit luyre
Le permis d'imprimer est daté du 10 janvier 1540 (a. st.) et
il est accordé à Corrozet 2.
Toutefois, cette édition, ainsi que toutes celles qui ont été
données avant le mois d'octobre 1541, a été formellement
désapprouvée par Marot. La première qu’il ait reconnue est
l'édition de Gryphius, datée du 20 octobre 1541 et qui a été
publiée sous sa direction, ainsi qu’en témoigne l’avertisse-
ments. C’est celle-là par conséquent dont le texte fait autorité.
contient l’épitre dédicatoire placée par Dolet en tête de son édition
(Catal. Cailhava, 1845, n° 332; Catal. Solar, n° 1167; Bibl. nat.
Rés. Ye 1570); 3° Genève, 1543, édition donnée par Marot, non
retrouvée (arrêt du r1 juillet 1543); 4° Lyon, Dolet, 1544; 5° sans
lieu, 1544, avec la mention : « Reveue et recongnue par l’autheur
mesme » (bibl. de Lignerolles); 6° sans lieu, 1544 (bibl. de M. Her-
pin); 7° Genève, 1544, édition publiée par Chautemps (arrêt du
18 août 1544); une réimpression encore sera donnée à Lyon en 1548
(Catal. Solar, n° 1168). En outre, l'Enfer prendra place dans l’édi-
tion des Œuvres de Marot donnée par Dolet en 1542.
3. (P. préc.) Mizières, dans l'édition de Niort, dit avoir rencontré
ces pièces dans une édition publiée par Juste en 1534, sans doute
par erreur. Voir ci-dessus édition de Juste, février 1536.
1. Bibl. nat., Rés. Ye 320.
2. On trouve encore une édition gothique sans date qui doit être
de la même époque, des éditions données à Paris (chez Charles
L’Angellier, Catal. Rothschild, n° 2593), à Poitiers (voir l’Avis au
lecteur de Marot cité dans la note suivante), à Lyon (chez Gryphius,
bibl. de la ville de Toulouse) et peut-être à Rouen (chez Guillaume
de la Motte, Catal. Rothschild, n° 617); à la vérité cette dernière
édition est sans date. M. Emile Picot estime qu’elle est d’environ
1541. C'est à tort que Baudrier écrit que Gilles Corrozet et André
ont reproduit l’édition de Gryphius. Leur texte, différent en bien
des points de celui de Gryphius, a certainement été imprimé anté-
rieurement. L'édition gothique sans date présente quelques variantes
par rapport au texte de Corrozet qu'elle a peut-être précédé. Mais
l'édition de Gryphius a seule été reconnue par Marot.
3. Il écrit, dans l’Avertissement de cette édition : « À peine estoit
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1541). 89
1541 (février).
Les estreines de Clement Marot, vallet de chambre du roy.
Aultre traicte de la maladie et convalescence de Monseigneur le
daulphin, composé par Hugues Salel, aussi vallet de chambre
du roy. Avec privilège. 1540. On les vend en la grand salle
du palais, au second pillier, par Jehan Duprét{.
Le privilège accordé pour deux ans à Jehan Dupré est daté
du 10 février 1540 (1541, n. st.).
On trouve ici, dans un ordre un peu différent et avec des
variantes, quarante et une des quarante-trois étrennes aux
dames de la cour qui figurent dans l’édition Jannet sous les
nos XI à LIII inclusivement. Les deux pièces qui manquent
sont celles à Mme du Gauguier (LI et LIT).
1541 (dans les premiers mois).
Cantiques de la paix par Clement Marot. Ensemble un dia-
logue et les estreines faictes par iceluy. On les vend a Paris,
en la rue Saint Jacques, a lymage sainct Claude, près les
Maturins, chez André Berthelin?.
la presente histoire hors de mes mains (lecteurs debonnaires) que
je ne sçay quel avare Libraire de Paris, qui la guettoyt au passage,
la trouva et l’emporta tout ainsi qu’un loup affamé emporte une
brebis, puis me la va imprimer en bifferie du Palais, c’est assavoir
en belle apparence de papier et de lettre, mais les Vers si corrom-
puz et le sens si dessiré que vous eussiez dict que cestoit laditte
brebis eschappée dentre les dents du loup : & qui pis est, ceulx de
Poitiers, trompez sur l’exemplaire des autres, m’en ont fait autant.
Quand je vy le fruict de mes labeurs ainsi accoustré, je vous laisse
à penser de quel cœur je donnay au diable monsieur le Babouyÿn
de Parisien, car à la vérité il sembloit qu'il eust autant pris de peine
a gaster mon livre que moy a le bien traduire. Ce que voyant, en
passant par la noble ville de Lyon, je priay maistre Sebastien Gri-
phius, excellent homme en l'art de l'Imprimerie, d'y vouloir mettre
la main, ce qu’il ha faict, et le vous la imprimé bien correct, ct sur
la copie de l’aulteur, lequel vous prie (pour vostre contentement et
le sien), si avez envie d'en lire, de vous arrester à ceulx cy. Dieu
Tout-puissant soit tousiours vostre garde. De Lyon, ce vingtiesme
jour d'octobre 1541. »
1. Bibl. de la Société de l'histoire du protestantisme français,
Rés. 12331.
2. Voir Picot ct Nyrop, Nouveau recueil de farces françaises, 1880.
M. Émile Picot donne une excellente édition critique du Dialogue
90 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Il y a aussi des exemplaires sans lieu ni date.
Ce petit recueil de vingt-huit folios, puisqu'il contient les
étrennes de 1541, ne peut être antérieur à l’année 1541.
M. Picot a observé d’ailleurs que le 13 janvier 1541 prenait fin
le privilège d’un an accordé à Roffet, pour l’impression des
cantiques, le 13 janvier 1539 (a. st.). Or, les cantiques repa-
raissent dans cette plaquette. Il y a là une raison nouvelle de
la croire postérieure au 13 janvier 1541.
On y trouve les pièces inédites suivantes :
Fo 6. Dialogue nouveau fort joyeulx composé par Clement
Marot.
Mon cœur est tout endormi
Fo 14. Au Seigneur Castellanus, evesque de Tules, Clement
Marot.
Tu dis, prélat, Marot est paresseux
Fo 23. Marot a l'empereur.
Si la faveur du ciel à ton passage
Fo 23. L'adieu de France a l’empereur.
Adieu, Cesar, Prince bien fortuné,
A noter que les « Estrenes » de Marot, qui commencent au
fol. 24, ne sont ici qu'au nombre de quarante. Ce sont celles
qui, dans l'édition Jannet, sont numérotées de XI à L.
1541.
La même année, en compagnie des treize psaumes déjà
publiés, dix-sept psaumes nouveaux paraissent dans le recueil
intitulé :
Psalmes de David, translates de plusieurs autheurs, et prin-
cipallement de Cle. Marot. Veu, recongneu et corrige par les
théologiens, nommcement par M. F. Pierre Alexandre, concio-
nateur ordinaire de la Royne de Hongrie. (A la fin :) Imprimé
a Anvers, par Antoine des Gois, l’an 1541.
On les trouve encore sous la même date dans une autre édi-
nouveau fort joyeux. On trouvera dans l’Introduction de très utiles
indications bibliographiques.
1. Sur cette édition, voir Douen, Clément Marot et le psautier
huguenot, t. Y, p. 315.
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1541). 91
tion, donnée par le même imprimeur, que nous avons signalée
déjà plus haut à l’occasion du Sermon du bon pasteur! et qui
présente, en outre, a la suite de ce Sermon quelques pièces nou-
velles :
Psalmes de David, Translatez de plusieurs Autheurs, et prin-
cipallement de Cle. Marot. Ou est adjouste ung sermon du bon
et maulvais pasteur, prins et extraict du .X. chapitre de
S. Jean, nouvellement translaté par ledit Clement Marot. Veu,
recongneu et corrigé dés [sic] theologiens. Imprimé en Anvers,
par Antoine des Gois. L'an M: D: XL.
Les pièces nouvelles sont :
Une pièce sans titre.
Christ est il mort? Ouy certainement...
Adam et Éve.
Clercz et lays, nobles et gentilz.
Chant royal.
Qu'est il facheux icy longuement vivre3.….
Le texte de la traduction des psaumes a été profondément
altéré dans ces deux éditions par les correcteurs. Les mêmes
psaumes reparaissent, conformes cette fois à la volonté de
Marot, à la fin de la même année 1541 ou au début de 1542,
avec un privilège daté du dernier jour de novembre 1541 :
Trente pseaulmes de David mis en françoys par Clement
Marot, valet de chambre du Roy, avec privilège (Paris,
Estienne Roffet).
On trouve dans cette édition, ainsi que dans celle d'Anvers,
l’épitre de |
Clement Marot au roy treschrestien Françoys premier de ce
nom, sur la traduction des pseaumes de David.
Ja n’est besoing, roy qui n’as ton pareil
>.
1. Voir ci-dessus, année 1539. Peut-être est-ce ici la première édition
de cette pièce. En voici le titre : « Sermon tres utile et salutaire du bon
pasteur et du mauvais, prins et extraict du .x. chapitre de sainct
Jehan. Compose et mis en rithme française par Clement Marot.
Veu et recongneu des theologiens. »
2. Catal. Rothschild, n° 2737.
3. À ma connaissance, ces pièces et le Sermon du bon pasteur ne
sont attribués à Marot de son vivant que par cette seule édition.
Aussi leur authenticité me paraît fort douteuse.
ee
92 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Puis les psaumes, parmi lesquels voici les dix-sept qui ne
figuraient pas dans l'édition de 1539 : IV, V, VII, VIII, IX,
X, XI, XII; XIII, XIV, XXII, XXIV, XXXVII, XXXVIII,
CIV, CXIII, CXV. |
Dans cette édition, au-dessous de chaque titre, Marot donne,
en vue du chant, l'indication du nombre de versets dont se
compose la strophe. « Pseaulme premier, à deux versets pour
couplet à chanter; pseaulme second, à deux coupletz diffé-
rents de chant, chascun couplet d’un verset, etc. » En
revanche, il n’y a aucune indication de musique ni d’air, tan-
dis que les éditions données par les réformés, notamment à
Strasbourg (15 février 1542!) et à Genève (1542), comporteront
des mélodies et des timbres. Il y en avait déjà dans l'édition
de Strasbourg de 1539. Ces trois éditions, jointes aux deux
éditions d'Anvers de 1541, marquent l’adoption des traductions
de Marot par les églises protestantes.
1542 (janvier).
L'Enfer de Clement Marot, de Cahors en Quercy, Valet de
chambre du Roy. Item, aulcunes Ballades et Rondeaulx appar-
tenants a largument. Et en oultre plusieurs aultres compositions
dudict Marot, par cy devant non imprimées. À Lyon, Chés
Estienne Dolet. 1542. Avec privilège pour dix ans.
Outre l’Enferi et diverses autres pièces qui figuraient dans
l'édition d'Anvers 1539, et dont plusieurs avaient paru déjà en
1537 (Coq à l'âne; Dizain a ses amys quand laissant la royne
de Navarre fut receu en la maison et estat de ma dame Rence….;
Huictain faict a Ferrare; Le Dieu gard..), on lit ici pour la
premiére fois :
Epistre au roy du temps de son exil a Ferrare.
Je pense bien que ta magnificence
1. Elle se donne comme publiée « à Rome par le commandement
du Pape ».
2. Sur les nombreuses éditions des psaumes, voir Douen, Clément
Marot et le psautier huguenot.
3. Catal. Rothschild, n° 618.
4. Vérification faite, le texte est très différent de celui que don-
nait l'édition d'Anvers, 1539, lequel est tout à fait incorrect.
5, On y trouve également les pièces relatives à l'emprisonnement
de Marot (cf. ci-dessus, année 1534) et les Cantiques de la paix impri-
més en 1540 par Rotiet.
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1542). 93
La date de publication de ce petit volume est donnée par
l’épiître de Dolet à Lyon Jamet qui est placée en tête. Elle
est datée « de Lyon, ce premier jour de l’an de grace mil cinq
cents quarante et deux ». Je crois qu’il faut entendre 1542 n.
st. En effet, le rer janvier 1543 Dolet était en prison. D’ail-
leurs, les imprimeurs de Lyon commençaient ordinairement
l’année en janvier.
1542 (avant août).
Cependant, les éditions des œuvres continuaient à se succé-
der : une sans date chez Bignon vers 1540 !, deux en 1541 chez
les Angelier? et chez Jean de la Ruelle3, trois en 1542 chez
Bignoni, chez Alain Lotrianÿ et chez les Angelier frèresé. Ce
sont toutes des éditions parisiennes qui répètent l'édition de
Gryphius sans date (1538), en y joignant un plus ou moins
grand nombre des pièces publiées à part depuis 1537. Celles-ci
d’ailleurs, comme dans les éditions de Bignon (sans date et
1542), restent parfois à part, formant une ou plusieurs parties
nouvelles, séparément paginées, en plus des quatre parties
distinguées en 1538.
1. Bibl. nat., Rés. Ye 1453-1456, 1469-1474.
2. Bibliothèque de Berlin. « Les œuvres de Clement Marot, valet
de chambre du roy. Desquelles le contenu s'ensuit : l’Adolescence
clémentine, la Suite de l’Adolescence, deux livres d’épigrammes, le
Premier livre de la Métamorphose d’Ovide. Le tout par luy autre-
ment et mieulx ordonné que par cy devant. La mort n'y mord.
Davantage est adiousté au present livre (outtre la precedente impres-
sion) plusieurs autres traictez faictz par ledit Marot que vous pour-
rez veoir en lautre costé de ce fueillet. On les vend à Paris, en la
grande salle du Palais, aux premier et deuxième pilliers, par
Arnould et Charles les Angeliers frères, 1541. »
Cette édition, différente des éditions de Bignon, me paraît, autant
que des renseignements insufhsants me permettent d'en juger, avoir
servi de source aux éditions de Lotrian et de Dolet qui en rcpro-
duisent la dernière partie, celle des pièces ajoutées.
3. Signalée au supplément du Manuel du libraire.
4. Bibl. nat., Rés. Ye 1479-1483. Elle paraît conforme à l'édition
Bignon, 1540, et Bignon donnera une nouvelle édition en 1544 (bibl.
Méjanes,*à Aix) qui parait ignorer les additions des éditions de
Dolet (1542 et 1543) et de Constantin.
5, La Bibliothèque nationale ne possède que le second volume de
cette édition, Rés. Ye 1576.
6. Bibl. municipale de la ville de Troyes (n° 1084).
LEE
94 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
L'édition lyonnaise que Dolet publie en 1542 se donne
comme toute nouvelle.
Les œuvres de Clement Marot, de Cahors, valet de chambre
du Roy. Augmentées d'un grand nombre de ses compositions
nouvelles, par cy devant non imprimées. Le tout songneusement
par luy mesmes reveu et mieulx ordonné, comme lon voyrra
cy après. À Lyon, ches Estienne Dolet. 1542.
A la fin d’une table sommaire qui ouvre le volume, on lit :
Les œuvres nouvelles qui y sont adjoustees ne se peuvent mettre
icy par declaration. Mais tu les trouveras l’une après l'aultre a
la fin du livre.
En fait, jusqu’au fol. 241, cette édition reproduit l'édition
précédente de Dolet, avec quelques modifications peu impor-
tantes :
10 Les pièces louangeuses de Dolet à l'adresse de Marot ont
disparu.
20 Dolet, sans supprimer, comme l'avait fait l’édition de
Gryphius, les pièces à lui adressées par Marot, ajoute, d’après
Gryphius, les deux épigrammes « À un quidam » et « A
Benest », que Gryphius substituait à l’une d’elles, et il modifie,
d’après l’édition de Gryphius, les quelques titres d’épigrammes
qui différaient dans sa première édition.
30 Enfin, à la fin du second livre des épigrammes, il ajoute
quatre pièces :
Response à deux jeunes hommes qui escrivoyent a sa
louenge.
Adolescents qui la peine avez prise
D'une mal mariée.
Fille qui prend fascheux mary
A une qui portoit le Bleu pour ses couleurs.
Tant que le bleu aura nom loyaulté
A Crayan, sien Amy malade.
Amy Cravan, on t'a faict le rapport,
Au fol. 243, on trouve l’Hystoire de Leander et de Hero,
puis les trente psaumes (fol. 252) qui s'unissent au Premier
livre de la Métamorphose pour former les Œuvres translatées
de latin en François par Clement Marot.
Après quoi, au fol. 281, commencent les Œuvres de Clement
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1542). 95
Marot, les plus nouvelles et recentes, dont le contenu s'ensuict :
l'Enfer; l'Adieu envoyé aux Dames de court au moys d'octobre
mil cing cents trentesept; le Dieu gard de Marot a la court; les
Cantiques de la paix par Clement Marot; Clement Marot a la
royne d'Hongrie venue en France; Cantique de Clement Marot
sur l'entrée de l'Empereur a Paris; le Cantique de la Royne
sur la maladie & convalescence du Roy par Marot; Cantique
sur la maladie d'une sienne Amye ; Dialogue joyeulx composé
par luy; Eglogue de Marot au roy soubz les noms de Pan &
Robin; Le valet de Marot contre Sagon; Epist. a Sagon et a la
Hueterie par Clement Marot; Marot a l’empereur; Les
estreines de Marot.
Rien en tout cela que nous n’ayons signalé déjà, sauf :
Cantique sur la maladie d’une sienne amye.
Dieu, qui voulus le plus hault ciel laisser!
Puis, à la fin des Estreines, trois pièces qui manquaient
dans les éditions précédentes, celles qui, dans l’édition Jannet,
portent les numéros LI à LIII.
Enfin, après les Estreines :
Pour le perron de Mon seigneur le Daulphin au Tourney des
chevaliers errans, à la Berlaudiere, pres Chatelerault, en l’an
IS41.
Icy est le Perron
Donc, Dolet ne fait guère, comme d’autres imprimeurs, que
de joindre au recueil des Œuvres les pièces publiées à part
depuis 1537. Comme Alain Lotrian, par exemple, et comme
les Angeliers, après eux et exactement dans le mème ordre
qu'eux, il unit à la fin du volume toutes ces demi-nouveautés.
Seulement, à la différence de Bignon, par exemple, il n’en fait
plus un recueil à part, avec sa pagination particulière, et il est
plus complet que Lotrian puisque, outre les quelques pièces
inédites que nous avons signalées, il insère l'Enfer et les
Psaumes.
1. Voici comment La Monnoye s'exprime au sujet de cette pièce :
« On me communiqua, en 1716, un manuscrit des poésies de Saint-
Gelais, parmi lesquelles je trouvai deux ou trois petites pièces qui
passent pour être de C. Marot et qui n'en sont pas. Telles sont
l'Oraison pour sa mye malade, restitué pour cette raison à Saint-
Gelais, page 252 de la nouvelle édition de ses œuvres. A Paris,
1719... »
96 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
1542.
La Fleur de poesie françayse, recueil joyeulx contenant plu-
sieurs huictains, dixains, quatrains, chansons et aultres dictez
de diverses matieres mis en nottes musicalles par plusieurs
autheurs et réduictz en ce petit livre (Paris, Lotrian!).
Ce petit recueil, qui, de même que ceux que nous indique-
rons plus loin sous les dates de 1544 et de 1549, est fort ins-
tructif pour qui veut étudier l'influence de Marot et son école,
présente, outre plusieurs pièces de Marot déjà imprimées,
1. Un exemplaire de la première édition, daté de 1542, figura, en
décembre 1903, dans un catalogue de la librairie Rahir (librairie
Morgand, Edouard Rahir, successeur, bulletin mensuel, n° 58. De la
bibliothèque du baron La Roche-Lacarelle). Je n'ai pas pu le con-
sulter, mais la première édition est identique à la seconde, datée de
1543, dont un exemplaire se trouve à la Bibl. nat. (Rés. Ye 2718).
Le recueil a été réimprimé par Gay (Bruxelles, 1864) et surtout par
Van Bever (Paris, Sansot, 1909).
2. « Comme inconstante et de cueur faulce et lasche »
(déjà publiée en 1537.)
« Dictes pourquoy amitié s’efface » (1534).
« En esperant espoir me desespere » (1532).
« Frere Thibault surnommé (sic) gros et gras » (1538).
« Jamais je ne confesserois » (1538).
« La nuict passée en mon lict je songeaye » (1532).
« O cruaulté logée en grand beaulté » (1532).
« On le m'a dit, dague à rouelle » (1532).
« Puisque de vous je n'ay aultre visage » (1538).
« Quant je vous aymc ardentement » (1538).
« Qui peche plus luy qui est esventeur » (1538).
« Tant est l’amour de vous en moy empraincte » (1534).
« Vous perdez temps de me dire mal d’elle » (1538).
La plupart de ces pièces présentent des variantes d'un intérêt mé-
diocre d’ailleurs, puisque les éditions dans lesquelles elles avaient paru
semblent avoir été surveillées par Marot lui-même et qu’il est douteux
qu'elles nous apportent un texte revisé par lui. En outre, le dizain :
« Ung jour Martin vint Alix empaigner »
n’est qu'une variante d’une pièce qui sera attribuée à Marot (épi-
gramme CCLXXXV de l'édition Jannet) :
« Un jour Robin vint Margot empaigner. »
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1543). 97
une pièce inédite et d’ailleurs anonyme comme toutes les pièces
du recueil. On la rencontre parmi les huitains.
Plus ne suis ce que j’ay esté!.
1543 (après le rer août).
Cinquante pseaumes en françoys par Clement Marot. Item,
une epistre par luy nagueres envoyée aux dames de France.
Psal. IX. chantez en exultation au Dieu qui habite en Sion.
M :D:XLIIT.
Au verso, on lit la table des « choses cy dedans contenues :
une Épistre aux dames de France. Une épistre au roy. Les
trente premiers pseaumes reveuz et corrigez par l’autheur ceste
presente année. Vingt autres pseaumes par luy nouvellement
traduitz et envoyés au roy, compris le cantique de Siméon,
les commandements de Dieu, les articles de la foy, l’'Oraison
dominicale, la Salutation angélique ; deux prières, l’une avant,
l’autre après le repas. Le tout en rime françoyse par ledit
autheur. » |
L’Epistre aux dames de France est datée du rer août 1543.
Quand viendra le siècle doré
L’Epistre au roy est du « quinziesme de mars 1543 ».
Puis que voulez que je poursuyve, o sire
Les psaumes ajoutés sont les psaumes XVIIT, XXIIF, XXV,
XXXIII, XXXVI, XLIII, XLV, XLVI, L, LXXIT,, LXXIX,
LXXXVI, XCI, CI, CVII, CX, CXVIII, CXXVIII, CXXXVIII
et le cantique de Siméon.
Cette édition ne comporte aucune indication musicale.
Voici les incipit des trois pièces nouvelles en dehors des
Pseaumes :
Les Commandements de Dieu.
Leve le cueur, ouvre l'oreille
1. La pièce reparaîtra dans le recueil des épigrammes imitées de
Martial de 1547, d'où elle passera dans l'édition des Œuvres de
Marot (Lyon, Jean de Tournes, 1549). Quelques variantes sont à
noter.
2. Sur cette édition et sur les exemplaires qui en subsistent, cf.
Douen, Clément Marot et le psautier huguenot, t. 1, p. 477, et la des-
REV. DU SEIZIÈMR SIÈCLE. VIII. 7
98 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Prière devant le repas.
O Souverain Pasteur et Maistre
Prière apres le repas.
Pere Eternel qui nous ordonnes
Il importe de noter que les trente premiers psaumes ont été
corrigés, sans doute selon les conseils de Calvin. Nous avons
ainsi la totalité des psaumes de Marot dans leur forme défi-
nitive. Il est probable qu’une édition en avait été donnée anté-
rieurement à Genève. Nous allons voir ces psaumes prendre
immédiatement place dans les éditions des œuvres de Marot,
et ils seront en outre sans cesse réimprimés séparément pour
les protestants!. Il est à noter qu’au titre de certaines édi-
tions?, cinquante-deux psaumes sont annoncés au lieu de cin-
quante. C’est que certains psaumes traduits par d’autres que
Marot sont parfois joints aux siens : le cantique de Moïse par
Despériers, deux psaumes de Cl. Le Maistre (le XXXIVe et
le LIle), un d’Estienne Pasquier (le LXIIe).
1543 (derniers mois).
L'édition des œuvres de Marot, publiée par Dolet sous la
date de 15433, — évidemment après sa sortie de prison (octobre),
— reproduit le titre de l’édition de 1542, mais annonce de nou-
velles additions. Les œuvres nouvelles seront indiquées après
les trente premiers psalmes. L'édition comporte deux volumes.
Le premier répète page pour page la partie correspondante de
l'édition de 1542. Au second tome nous relevons :
cription qui en est donnée t. Il, p. 507 (n° 14 de la bibliographie du
Psautier).
1. Outre deux éditions en 1543, on signale une édition en 1544
chez Dolet; trois autres en 1545 publiées à Paris chez Guirauit et
chez Bogard, à Strasbourg chez Jehan Knobt. Douen en a relevé
vingt-sept éditions du Psautier de 1541 à 1550. Il faut joindre à sa
liste au moins une vingt-huitième édition, celle de Thiboust, 1546,
qui est signalée par M. É. Picot dans le catalogue de la bibliothèque
du baron James de Rothschild, n° 6u8.
2. C'est le cas, par exemple, pour l'édition Bogard de 1545, pour
l'édition du Chemin de 1546.
3. Bibl. de l'Arsenal; Bibl. nat., Rés. PYe 407; bibl. municipale
de Lyon. *
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1543). 09
Le second livre de la Métamorphose.
Le Grand Palais ou Phebus habitoit
Puis, après les trente premiers psaumes!, commence une
nouvelle pagination avec la table des Œuvres de Clement
Marot, les plus nouvelles et recentes, dont le contenu s'ensuyt :
une Epistre par luy nagueres envoyée aux Dames de France;
vingt aultres Psalmes par luy nouvellement traduycts et envoyés
au Roy, comprins le cantique de Siméon, les commandements de
Dieu ; deux prières, l'une avant, l’autre apres le repas ; epistre au
Roy du temps de son exil a Ferrare; dixain a ses amys quand,
laissant la royne de Navarre, fut receu en la maison et estat de
ma Dame Renée, Duchesse de Ferrare; huictain faict a Fer-
rare; l’autre Epistre du Coq en l’Asne envoyée a Lyon Jamet
de Sansay en Poictou; l'Enfer... (etc., le reste comme dans
l'édition de 1542). …
En somme, les inedita, parmi ces additions, se réduisent à
fort peu de chose. Dolet reprend tout le contenu de l’édition
des psaumes publiée l’année même en en retranchant seule-
ment le Pater, l’Ave, le Credo, déjà insérés par lui dans une
autre partie. Îl reprend aussi quelques pièces de Ferrare déjà
connues. Je ne vois de nouveau que le Second livre de la
Métamorphose.
1548.
Deux autres publications de l’année 1543 sont à signaler :
10 Le Nouveau Testament, imprimé à Genève par Jean Girard
(et aussi, à la même date, par Jean Michel)i.
On y lit à la fin :
Aux amateurs de la Sainte Escriture.
Bien peu d’enfans on trouve qui ne gardent
20 Les questions problématiques du pourquoy d’amours, nou-
vellement traduict ditalien en langue françoyse par Nicolas Leo-
nique ( Thomé), poëte françoys, avecq ung petit livre contenant le
1. On retrouve, au titre du second volume, la mention : « Les
trente par cy devant imprimez ont esté reveuz et corrigez par l’au-
theur ceste presente année. »
2. Je n'ai pas pu rencontrer ce volume. Voir le Catéchisme de Cal-
vin, publié par Th. Dufour, 1878, p. 188.
100 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
nouvel amour, inventé par le seigneur Papillon, et une epistre
abhorrant foll amour par Clement Marot…. aussi plusieurs
dixains a ce propos de Saincte Marthe. M : D: XLITI. On les
vend a Paris... a lenseigne de lescu de France, par Alain
Lotrian.
L’épiître de Marot commence ainsi :
J’ay tousjours sceu le bon conseil des sages
Elle est reprise la mème année à Rouen :
Le nouvel amour, inventé par le seigneur Papillon. Item, une
epistre en abhorrant folle amour par Clement Marot, valet de
chambre du roy. Item, plusieurs dizains à ce propos de Saïncte
Marthe. On les vend chez Nicolas de Burges, demourant pres
le neuf marché, devant le pélerin.
1544 (premiers mois ?).
Églogue de Marot sur la naissance du fils de Monseigneur le
dauphin. 1544. Imprimée à Paris par Guillaume Bossozeli.
Confortez moy, Muses savoisiennes
La naissance du jeune prince, le futur François IT, étant du
19 janvier 1544, on peut supposer que l'impression se fit de
bonne heure dans l’année. En tête de cette plaquette, on lit un
dizain d’Angier en l’honneur de Marot :
Ta musc a tant en France résonné
(Maro Francoys), qu’elle en est illustrée,
Et grand honneur aussi luy est donné
D’avoir chante en si noble contrée
Qui n’a Francoys (ce croy je) à qui n’agrée
Ceste chanson en stille buccolique,
Qui tout Francoys esjouist et recrée
Tant de ton nom que du prince Gallique
Dont la vertu future as célébrée
Rendant ton nom encor plus autentiquef.
1. Bibl. nat., Rés. Ye 1604.
2. Un exemplaire de cette édition, qui n'est signalée par aucun
bibliographe, se trouve à la bibliothèque municipale de Berne,
W 19830, Cette pièce prendra place dans l'édition des Œuvres de Marot
de Paris (1545).
3. Je dois la communication de ce dizain à l’obligeance de M. F.
Normann, bibliothécaire de la bibliothèque municipale de Berne. Il
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DES PUBLICATIONS DE MAROT (1544). :
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1544 (après le 20 juin).
Epistre envoyee par Clement Marot a monsieur d'Anguyen,
lieutenant pour le roy delà les montz. 1544. On les vend a
Paris en la galerie par ou l’on va en la chancellerie, près Nico
las l’Héritier!. |
Vertu qui est de l’heur accompagnee
Une allusion à la prise de Carignan permet d'assurer que la
publication de cette plaquette est postérieure au 20 juin 1544.
Comme il n’y est fait aucune allusion à la mort de Marot, on
peut supposer, sans toutefois l’affirmer, qu’elle est au plus tard
de septembre.
1544.
Signalons encore :
Sommaire de certains et vrays remedes contre la peste, con-
tenant la manière de préserver les sains, sauvegarder les infectz
et ceux qui servent les malades, de guerir les frappez et de net-
toyer les lieux infectz. Le tout traité si familierement qu'un
chascun en cas de necessité se pourra panser soy mesme. Par
Françoys Chappuis, de Lyon, medecin à la noble cité de
Genève. À Lyon, à l’escu de Coloigne, chez Jean et François
Fiellon frères. M: D: XLITIT2.
Au verso du titre :
Clement Marot aux lecteurs. <
Ceux qui attaintz estoyent de Pestilence 8
veut bien m'indiquer que l’églogue présente quelques omissions et
aussi des variantes. C’est ainsi qu’aux vers 23 et 24 on y lit « l’aage
de fer » et « l'aage d'or » au lieu de « la gent de fer », « la gent
d'or ».
1. Bibl. nat., Rés. Ye 1577.
2. Bibliothèque Méjanes, à Aix, G 2615.
3. Cette pièce n'a été recucillie, à ma connaissance, dans aucune
des éditions de Marot. La voici, d’après la copie qu'a bien voulu
m'en faire M. Aude :
« Ceux qui attaintz estoyent de Pestilence,
Du medecin ont requis la presence :
Et il respont, Chiers freres, et amys,
Si dieu avoit en moy le pouvoir mys
: {OS -. :°:-°-°TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Mais le fait capital de l’année 1544 c’est la publication de
l’édition de Constantin à Lyon, qui apporte beaucoup de pièces
inédites et qui introduit dans l’œuvre une économie nouvelle.
En voici le titre :
Les œuvres de Clement Marot de Cahors, vallet de chambre
du roy, plus amples et en meilleur ordre que paravant. A Lyon,
a l'enseigne du Rocher. 15441.
Désormais, nous ne trouvons plus les divisions tradition-
nelles : l’ Adolescence, la Suite de l’Adolescence, les Épigrammes,
De servir tous, de bon cueur le feroyÿe :
Mais advis m'est que par trop mefferoye
De frequenter ceux de Peste frappez,
Et puis ceux là qui n’en sont attrapez.
Pourtant vous donne, et conseille de prendre
Ce présent livre, auquel pourres apprendre
Remede maint pour la Peste eviter,
Et servir ceux que Dieu vient visiter.
Faictes que çà et là ce Livre coure,
Et qu’en ma place au besoing vous secoure.
Ainsi aura chacun en sa maison
Ung Medecin, qui en ceste saison
Par bon conseil leurs demandes fouldra
A peu de coust, à l’heure qu’on vouldra.
Et cil qui mieux le scaura lire et veoir,
Plus de service en pourra recevoir. »
1. Bibl. nat., Rés. Ye 1484-1485; Cabinet des livres de Chantilly,
n° 1186; Catal. Rothschild, n° 600.
Il faut mentionner encore à la date de 1544 : Le second Enfer
d'Estienne Dolet, natif d'Orléans. A Troyes, par maistre Nicole,
Paris, 1544 (Bibl. nat., Rés. Ye 1572). Au verso du titre on lit : « Au
lecteur... Apres l'Enfer de Dolet tu trouveras une epistre en rythme
françoise faicte et composee par Clement Marot, et par luy envoyee
à Monseigneur le Daulphin; qui est d’ung mesme argument, car
par icelle il prie ledict Seigneur qu’il luy plaise tant faire envers le
roy son pere, que par son moyen ledict Marot retourne en France
avec sa premicre liberté. Item, plusieurs aultres belles compositions
pleines de grand profict et de singuliere recréation pour l’esperit de
l’homme. »
À la page 49 on trouve effectivement, avec des variantes, l’Epistre
au Daulphin, qui peut-être avait été publiée déjà séparément et qui
reparut cette même année dans l'édition de Constantin. Quant aux
six pièces qui suivent cette ÆEpistre, rien n'indique formellement
dans l’avis au lecteur qu'on vient de lire qu’elles soient de Marot.
Mais, comme les deux premières sont de lui et avaient été publiées
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1544). 103
la Métamorphose. A ces quatre parties, les dernières éditions de
Dolet en avaient ajouté une cinquième, celle des Œuvres les
plus nouvelles et récentes, où s’accumulaient pêle-mêle toutes
les pièces publiées depuis 1538. Dolet n’en mettait à part,
encore incomplètement, que les traductions, qu’il joignait au
premier livre de la Métamorphose sous le titre d'Œuvres trans-
latées. L'édition de 1544 substitue à ce classement un classe-
ment par genre. Nous aurons d’abord les Opuscules (p. 7), c’est-à-
dire les pièces, un peu développées, en général en rimes plates,
qui ne rentrent dans aucun genre déterminé; puis les Élé-
gies (p. 57); les Épistres (p. 108); les Ballades (p. 231); les Chants
divers (p. 248); les Rondeaux (p. 285); les Chansons (p. 320); les
Épigrammes (p. 341); les Estrenes (p. 403); les Épitaphes
(p. 415); le Cymetiere (p. 424); les Complainctes (p. 437); les
Oraisons (p. 471). Un second volume, en général relié avec le
premier d’ailleurs, contient les traductions. Dans chaque genre,
on distinguera trois catégories de pièces, selon qu'elles appar-
tenaient à l’ Adolescence, à la Suite de l' Adolescence ou au recueil
des Œuvres les plus nouvelles et récentes. Grâce à ces indica-
déjà parmi ses œuvres, on devait, et l'on n’y a pas manqué, lui attri-
buer les quatre autres : |
Page 58. Chant royal.
« N'est il fascheux icy longuement vivre? »
Page 60. Huictain du maintien que lon doibt tenir à la table.
« Celluy qui est pour repaistre à la table »
Page 61. Bien heureux qui ne doibt riens.
« Bien heureux, qui ne doibt riens »
Page 63. Ce qui faict la vie de l'homme bien heureux.
« Mon filz, voicy, si tu le veulx sçavoir »
La dernière de ces pièces est certainement de Marot; elle figure
dans le manuscrit de Chantilly et sera publiée, avec des variantes
importantes, dans le recueil de Denys Janot (décembre 1544), et
presque sous la même forme qu'ici dans le recueil des Epigrammes
imitez de Martial (1547). La première (voir ci-dessus, année 1541)
sera recueillie dans diverses éditions de Marot : celle de Du Chemin
(1546), de Guillaume Thiboust (1548), etc., d’où elle passera dans
les éditions Moetjens, Lenglet du Fresnoy et toutes les éditions
modernes.
Les deux autres pièces n'ont pas été recueillies et rien ne prouve
qu'elles soient de Marot.
104 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
tions de provenance, le lecteur conserve le bénéfice des rensei-
gnements d'ordre ghronologique que lui fournissaient les édi-
tions antérieures.
Quant aux pièces inédites, nous en trouvons principalement
dans trois genres : les épîtres, les épigrammes et les traduc-
tions. Dans les autres genres, si nous tenons compte d’une com-
plainte qui, à ma connaissance, n’avait pas encore été publiée,
il n’y a guère à signaler que des remaniements en vue d’un
classement plus rationnel.
Les opuscules ne sont encore qu’au nombre de quatre, tous
connus déjà : le Temple de Cupido, le Dialogue fort joyeulx
de deux amoureux, l’'Eglogue au roy soubs les noms de Pan et
Robin, l'Enfer.
Les élégies, — toutes de la Suite, — sont ramenées de vingt-
sept à vingt-six, parce que la dixième, intitulée Élégie en forme
de ballade,
Amour ne voyant sans tristesse
est transferée parmi les Ballades.
Les épitres sont au nombre de cinquante-trois : onze déjà
énumérées dans l’Adolescence, trente dans la Suite, et douze du
Recueil. De ces dernières dix seulement sont de Marot : il y
en a une qui lui est adressée; une autre lui est faussement
attribuée. Trois étaient nouvelles, — ce sont celles dont nous
donnons les incipit, — les sept autres, dont nous rappelons
seulement les titres, étaient pour la première fois classées sous
la rubrique des épitres, et l’une d'elles (celle au dauphin) pour
la première fois jointe aux Œuvres de Marot.
Epistre au Roy du temps de son exil à Ferrare.
A mon seigneur le Daulphin du temps de sondict exil.
Du Cog a l’Asne, a Lyon Jamet (c’est le second coq-à-l’âne,
publié dans l’éd. d'Anvers en 1539, et par Dolet des 1542).
Lyon Jamet a Marot.
Va, lettre, va, vaten a l’adventure
Adieu aux Dames de la Court. 1537.
A Madame la Duchesse de Ferrarc.
A Monseigneur le Cardinal de Tournon. Marot retournant de
Ferrare à Lyon. |
Puis que du Roy la bonté merveilleuse
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1544). 105
Adieux a la ville de Lyon.
Adieu, Lyon, qui ne mords point
Le Dieu gard à la Cour.
Frippelipes, valet de Marot, a Sagon.
Marot a Sagon et a la Hueterie (cette pièce est de Charles
Fontaine. Cf. ci-dessus, à l’année 1537).
Au Roy. Pour la bazoche.
Pour implorer vostre digne puissance
Les ballades, qui étaient au nombre de quatorze, sont main-
tenant au nombre de quinze par suite de la transposition de
l'élégie mentionnée ci-dessus. Celle-ci seule est de la Suyte;
toutes les autres appartiennent à l’Adolescence.
Les chants divers, au nombre de vingt, se décomposent ainsi :
un de l’ Adolescence, douze de la Suite, sept du Recueil.
Parmi les rondeaux : le Rondeau duquel les lettres capitales
portent le nom de l'autheur, jusqu’alors joint à l’épitre à Mague-
lonne, avec laquelle il avait d’abord été publié, prend place en
tête de la liste. Le rondeau De celle qui envoye a son amy
une de ses couleurs est rejeté parmi les Estrennes. A la fin est
ajouté L'adieu de France à l'Empereur, déjà publié dans le
Recueil. Ainsi, par suite de deux additions et d’une suppres-
sion, le nombre des rondeaux est porté de soixante-sept à
soixante-huit.
Aucune modification n’est apportée aux chansons, qui sont
au nombre de quarante-deux, comme en 1538.
Dans les épigrammes, qui cessent d’être divisées en deux
livres, quelques déplacements sont d’abord à signaler : on
trouve en tête : 1° l’épigramme À Monsieur Cretin, souverain
Poete Françoys, qui jusqu'alors avait figuré dans l’Adoles-
cence, auprès du Chant royal, à l’occasion duquel elle avait
été écrite; 20 neuf pièces, qui étaient des litrennes, dispa-
raissent pour être classées sous la rubrique Estrennes (voir
ci-dessus, livre Ï, nos 11, 15, 30, 33, 34; livre IT, nos 7, 19, 20,
21); 30 deux pièces, qui ne sont pas de Marot, mais qui avaient
été plusieurs fois imprimées parmi ses œuvres et dont l’une lui
était souvent attribuée, sont insérées avant l’épigramme 49 du
premier livre dont elles expliquent l’occasion (voir ci-dessus,
année 1538); 4° Pépigramme traduite de Salmonius est reportée
parmi les traductions; 5o quelques épigrammes, jusqu alors
#
106 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
publiées dans d’autres parties, prennent place dans les épi-
grammes à la suite des pièces ajoutées par Dolet en 1542. Ce
sont : À Monsieur le Duc de Ferrare; À ses amys quand, lais-
sant la royne de Navarre, fut receu en la maïson et estat de
madame Renée, duchesse de Ferrare; Huictain faict a Ferrare :
A Monsieur Castellanus, evesque de Tules, et, apres l’épi-
gramme À la Ville de Paris, que nous mentionnons ci-dessous :
Pour le perron de Monseigneur le Daulphin au Tournoy des
Chevaliers errans. Voilà qui marque le souci d’un classement
meilleur. |
D'autre part, dix-neuf épigrammes nouvelles sont ajoutées,
dont deux appartiennent à des correspondants de Marot.
À la ville de Paris. =
Paris tu m'as faict maintz alarmes
Pour le perron de Monseigneur d'Orleans.
Voicy le Val des constans amoureux
De Monsieur du Val, Tresorier de l'espargne.
Toy noble esprit, qui veulx chercher les Muses
Response de du Val. *
Toy noble esprit, qui vouldras t’arrester
De Madame de l’Estrange.
Celle qui porte un front cler & serain
À l'Empereur.
Lors que (Cesar) Paris il te pleut voir
De Viscontin & de la Calendre du Roy.
Incontinent que Viscontin mourut
D'un gros Prieur.
Un gros Prieur son petit-filz baisoit
De la ville de Lyon.
On dira ce que lon vouldra
À une dont il ne povoit vster son cueur.
Puis qu’il convient pour le pardon gaingner
1. Notons encore que les deux épigrammes à Mademoiselle de la
Roue, qui étaient séparées par diverses pièces, sont placées à la
suite l’une de l’autre.
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1544). 107
À Pierre Marrel, le merciant d’un Cousteau.
Ton vieil Couteau, Pierre Marrel, rouillé
A Geoffroy Bruslard.
Tu painctz ta barbe amy Bruslard, c'est signe
De Martin & de Catin.
Catin veult espouser Martin.
De Alix & de Martin.
Martin estoit dedans un boys taillis
Des Poëtes Françoys. À Salelt.
D'un Cheval & d'une Dame.
Si jay comptant un beau Cheval paye
D'une Dame desirant veoir Marot.
Ains que me veoir en lisant mes escripts
À une Dame de Lyon.
Si le loysir tu as avec l'envie?
Responce par ladicte Dame.
Quand tu vouldras, le loysir et l’envie
A Monsieur Crassus qui lui vouloit amasser deux mil escuz.
Cesse, Crassus, de fortune contraindre
Aux quarante-trois Estrennes de l'édition de 1543 s'ajoutent,
en tête de la liste, dix pièces déjà connues : savoir une prise
aux rondeaux et neuf prises aux épigrammes.
Viennent ensuite quatorze épitaphes, dont neuf prises de
l’Adolescence et quatre de la Suite. La dernière, Épitaphe de
Martin, était, je crois, inédite.
Cy gist, pour Alix contenter
Puis le Cimetière, comprenant quatre pièces de l’Adoles-
cence, vingt-trois de la Suite, et une pièce nouvelle :
De Monsieur le général Preud'homme.
Cy dessoubz prend son dernier somme
1. Déjà publié dans les œuvres de Salel en 1540.
2. Pièce déjà publiée, avec des variantes, parmi les épigrammes
en 1538.
108 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
On observera cette distinction entre Épitaphes et Cimetière,
qui cesse de se fonder sur la chronologie pour répondre à une
différence dans le ton des pièces : jusqu’à présent les épitaphes
étaient toutes de l’Adolescence; le Cimetière, qui n’était qu’un
groupe d’épitaphes lui aussi, appartenait tout entier à la Suite.
Aucune distinction de forme n'existait entre les deux groupes.
Mais le ton s’était fait plus habituellement sérieux à mesure
que Marot, devenu gros personnage, avait à célébrer des hommes
de marque. L'éditeur aurait pu fondre les deux groupes en un
seul. Il a préféré prendre dans l’un et dans l’autre toutes les
pièces qui avaient un caractère comique et les mettre à part
sous le titre d'Épitaphes, puis réserver pour le Cimetière toutes
les pièces sérieuses, qu’elles fussent de l’ Adolescence ou de la
Suite.
Aux quatre complaintes déjà connues (deux de l’Adolescence
et deux de Ia Suite) s’en ajoute une nouvelle, celle
De Monsieur le Général Guillaume Preudhomme
Unique filz de Preudhomme, dont l’ame
Rien de nouveau dans les Oraisons!.
Au contraire, la liste des traductions s’est allongée parce qu’on
y a joint des traductions qui jusqu'alors figuraient dans /’Ado-
lescence (la première éslogue de Virgile, le Jugement de Minos,
les tristes vers de Béroald, l’Amour fugitif}, ou dans la Suite de
l’Adolescence (les Visions de Pétrarque), ou dans les Épi-
grammes (épigramme traduite de Salmonius). En fait de nou-
veautés on y trouve la traduction de six sonnets de Pétrarque.
Vous qui oyez en mes rithmes le son
O pas espars! Ô pensées soudaines!
Qui vouldra veoir tout ce que peult Nature
Mort, sans Soleil tu as laissé le monde
Le premier jour que trespassa la belle
Des plus beaulx yeulx et du plus clair visage
L'Epitaphe de ma Dame Laure.
En petit lieu comprins vous povez veoir
1. On y trouve l'Oraison devant le crucifix, qui jusqu'alors figurait
dans l’Adolescence.
7
BE —--
sé
\
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1544). 109
/ En somme, moins riche en pièces inédites que l’édition de
A538, pour la distribution des pièces et leur classement l’édi-
—{üon de 1554 marque une transformation plus profonde. Comme
! l'édition de 1538, elle ouvre une époque nouvelle dans l’histoire
de l’œuvre de Marot, en ce sens que, à l’exception de quelques
attardées, toutes les éditions postérieures vont adopter la dis-
position qu'elle a inaugurée et la prendre pour modèle.
Mais, à l’occasion de cette édition, une question importante
se pose qui, à ma connaissance, n’a pas encore été soulevée.
Dans quelle mesure l’auteur y a-t-il collaboré ?
Jannet tranche rapidement la difficulté en disant : « Marot
vivait encore en 1544. Il mourut au mois de septembre, à Turin.
Les refations entre l'Italie et Lyon étaient faciles. Lorsque
l'éditeur lyonnais se prévaut du concours de l’auteur, rien n’au-
tori$se à suspecter sa véracité. L’édition de 1544, à l'enseigne
du Rocher, est donc très probablement la dernière édition ori-
ginale. »
Sans méconnaître que les relations n'étaient pas très malai-
sées entre Lyon et l'Italie, on peut se demander si Marot, dont
la négligence en ce qui concerne l'impression de ses œuvres
nous a été tant de fois manifestée déjà, se sera soucié, au
milieu des difficultés où il se débattait alors, de prendre une
part active à l'édition de Constantin. Si nous lisons la préface,
que nous n'avons pas cru devoir reproduire parce que le lec-
teur la trouve dans l’édition Jannet, nous aurons l'impression
que sa collaboration est fort douteuse. C’est l’éditeur lui-même,
— et nous ne suspecterons pas son témoignage, — qui a pris
l'initiative du groupement nouveau : « Voyant donc la première
édition de nostre Marot avoir esté intitulée Adolescence, aucuns
des autres opuscules depuis par luy composez estre appelez
Suyte, et autres avoir autres noms, confusément et sans aucun
tiltre, comme un amas de diverses pieces, et non différentes,
sans distinguer les translations des propres, les graves des
legcres et facctieuses, ne les prophanes des religieuses, et estre
au lisant une trop grande fascherie d’aller requerir une epistre
ou une epigramme d’une partie en l’autre, je t’ay bien voulu
ici rendre chascune chose en meilleur ordre. »
JL est vrai qu’il ajoute dans une parenthèse « soubs la cor-
rection et bon jugement toutesfois de l’autheur ». Mais cette
parenthèse se rapporte-t-elle au passé? On en peut douter.
110 TABLEAU CHRONOLOGIQUE DES PUBLICATIONS DE MAROT.
Peut-être marque-t-elle seulement l'intention de l'éditeur d’en
référer à l’auteur. Et cette hypothèse paraît bien confirmée par
un futur qu’on trouve quelques lignes plus loin. Après avoir
exposé tout le plan de l’édition et marqué que les nouveautés
seront insérées chacune en son lieu, l'éditeur ajoute « inven-
tion, (à mon advis) que l’autheur mesme ne reprouvera ».
On pouvait se demander si Marot vivait encore au moment
où l’édition de 1544 a été préparée. Ce futur prouve à tout le
moins que l’éditeur croyait Marot vivant. Mais deux questions
subsistent : Marot a-t-il collaboré à cette édition? L'a-t-il
même connue ?
Nous nous contentons ici de les indiquer. Pour y répondre
on devra étudier, outre la préface de l'édition de 1544, les avis
au lecteur des éditions de 1546 et de 1547 que nous donnons
ci-dessous.
P. ViLLEY.
{À suivre.)
LES VITRES ÉMAILLÉES
DE SAINT-ÉTIENNE-DU-MONT.
L'église Saint-Étienne-du-Mont est, on le sait, l’église
la plus riche de Paris en vitraux anciens. Les fenêtres de
la nef et plusieurs des collatéraux et du chœur ont con-
servé des verrières qui sont, à juste titre, célèbres. Les
verrières qui ornent les fenêtres de l’ancien charnier ne le
sont pas moins. La perfection de leur facture, l’éclat de
leur coloris a excité l’admiration de tous ceux qui les ont
vues, et cela à toute époque. Ces verrières ne sont pas, à
proprement parler, des vitraux : ce sont des vitres émail-
lées. Elles constituent aujourd’hui le seul exemple d’un
art qui fut florissant à Paris dans le premier tiers du
xvue siècle.
Démontées et mises en lieu sûr pendant la période des
bombardements, elles viennent d’être replacées, après
avoir été restaurées par les soins de la ville de Paris. Au
cours de longues recherches entreprises sur l’histoire de
Saint-Étienne, nous avons eu l’occasion d'étudier ces
vitraux. Nous avons retrouvé plusieurs documents les con-
cernant, notamment un livre fort rare, dont les gravures
ont jadis servi de modèles aux verriers pour un certain
nombre d’entre eux, et qui ont servi d’ailleurs pour leur
récente restauration. Nous allons exposer brièvement l’état
de nos recherches.
*
+ +
Les charniers de Saint-Étienne-du-Mont ont été cons-
112 LES VITRES ÉMAILLÉES
truits de 1605 à 1609!. Tout le gros œuvre de l’église, moins
la façade, était alors achevé.
Ils se composent de trois galeries qui entourent le chevet
de l’église. Ces galeries sont voûtées en berceau et sont
décorées de pilastres doriques très simples. Les murs qui
entourent l’abside sont percés de fenêtres en plein cintre,
qui étaient autrefois au nombre de vingt-quatre, aujour-
d’hui de vingt-deux. Ces fenêtres étaient toutes garnies de
vitres peintes, dont il ne reste que quinze.
Ces verrières ont été exécutées dans le premier quart du
xvie siècle. L’une des bordures porte la date de 1613, une
autre celle de 1623. Nous avons retrouvé aux Archives une
liste complète des sujets représentés, avec, en regard, le
nom des donateurs. Voici ce document, le seul, croyons-
nous, qui donne l’état complet de ces verrières :
Noms de ceux qui ont donné les vitraux qui sont
dans les charniers3.
re vitre (en entrant par la porte de la chapelle Saint-Nicolas
où est le sépulcre). Jésus donnant à saint Pierre la charge de
son troupeau. — M. Bernard Bourguignon, curé de la paroisse.
2c vitre. Histoire d’Abel et de Caïn. — M. le receveur.
3e vitre. Histoire de la manne. — Le président Loisel.
4° vitre. Melchisédech offrant le pain et le vin à Abraham qui
retourne de la bataille. — M. Noblet.
5e vitre. Le sacrifice de Noé et de ses enfants. — M. Car-
bonnet.
6° vitre. L’'immolation des taureaux. — M. Leclerc, marchand
imagicr.
7e vitre. L’arche de Noé. — M. Duclou.
8 vitre. L’occision des premiers-nés. — M. Leclerc, fermier
pour le roi.
9e vitre. Le lavement des pieds et des mains. — M. Vallée.
1. Arch. nat., S 3326.
2. Ïl faut noter que plusieurs verrières ne subsistent plus qu’à
l'état de fragments.
3. Arch. nat., L 635. Cette pièce, sans date, doit étre de la fin du
xvii* siècle.
SR Sr EE /
- gr
DE SAINT-ÉTIENNE=DU=MONT. 113
10e vitre. Les monuments gardés. — M. Sellier.
r1e vitre. L’adoration des rois et des pasteurs. — M. Prede-
seigle.
12e vitre. Les derniers jours avant le Jugement. — M. Clé-
ment.
13e vitre. Histoire du miracle de la rue des Billettes. —
M. Dorléans.
14° vitre. Le Jugement dernier. — M. Regnauit.
15e vitre. Le banquet de Notre-Seigneur. — La présidente
d’Andrezel.
16e vitre. L'institution de l’eucharistie. — Me Gérard.
17e vitre. Plusieurs figures du saint sacrement. — M. Croi-
zier.
18e vitre. Le serpent d’airain. — [Blanc.]
19e vitre. Le sacrifice de Baal. — M. Santeuil.
20€ vitre. L'histoire de Daniel. — M. Le Roi.
21e vitre. Le pressoir du fruit de la vigne. — M. Caperon.
22e vitre. [Blanc.] — M. Fournet.
23e vitre. Histoire de saint Denis, « Deo ignoto ». — M. Le-
vesque.
Les deux portes vitrées ont été données, savoir, celle qui
est au milieu des charniers par M. Philipes et l’autre par
M. Chauvelin, avocat en Parlement.
Pour avoir quelque idée des verrières disparues, il faut
nous reporter à l'ouvrage d’un peintreverrier duxvirnesiècle,
Antoine Levieil, qui fut au service de Saint-Étienne durant
de longues années. Levieil aimait ces vitraux, qu’il trouvait
magnifiques. Dans son Art de la peinture sur verre et de
la vitrerie! il nous a laissé à leur égard des notes pré-
cieuses.
Les sujets de ces verrières sont fort différents. Mais, d'une
manière générale, il faut remarquer qu’ils se rapportent à
la vie du Christ et au symbole de la Rédemption. De pareils
motifs se trouvaient à leur place dans les charniers, qui
étaient spécialement affectés alors à donner la commu-
nion aux fidèles 1.
1. S. 1., 1774, petit in-fol. (Bibl. nat., dép. des Estampes).
2. C’est l'opinion de l’abbé Dufour, auteur d’un travail conscien-
REV. DU S£IZIÈMR SIÈCLE. VIII. 8
114 LES VITRES ÉMAILLÉES
Ces vitres ont dû être composées d’après des gravures
de l’époque, choisies, selon toute vraisemblance, par le
clergé de l’église. Il est impossible d'expliquer autrement
l'esprit d'unité qui règne en cet ensemble.
Ce sont, en premier lieu, les figures d’un livre de théolo-
gie qui ont servi de modèles aux verriers; ce livre est inti-
tulé : La conference des figures mystiques de l'Ancien
Testament avec la verité evangelique, pour la defense de
l'Eglise contre les heresies tant ancienes que modernes,
par R. P. en Dieu F. Guillaume de Requieu, docteur en
theologie, abbé de La Celle a Poictiers. Il parut à Paris,
chez Antoine Du Brueil. Le privilège est du 3 avril 1602.
Ce livre est extrêmement rare. Le seul exemplaire que j’aie
pu retrouver est conservé dans la bibliothèque d'Amiens".
C'est à l’aide de ces gravures qu’un certain nombre des
verrières ont pu être restaurées et les sujets, bouleversés
par suite de transbordements successifs, remis en place. En
second lieu, les verriers ont pris comme modèles des gra-
vures dont une, du moins, a été retrouvée par M. E. Mâle.
Voici l’état actuel de ces vitraux. Quelques mots sur
chacun d’eux suffiront pour expliquer, s’il est besoin, leur
sujet et faire les remarques utiles.
I. L'arche de Noé. — Le vaisseau de l’Église.
Ce vitrail est exécuté d’après la gravure qui est placée
en tête du troisième livre de l'ouvrage du P. de Requieu
(p. 146). Dans le panneau supérieur, à gauche, Noé, « d’un
visage sévère, d’un regard triste et d’une authorité magis-
trale reprend aigrement les vices de son temps ». La par-
tie centrale du panneau est occupée par l'arche voguant sur
les eaux. A droite, la colombe.
cieux sur ces vitraux. Cf. Les charniers des églises de Paris, Saint-
Étienne et Saint-Benoît, p. 11. Paris, Laporte, 1884, in-8°.
1. Théologie, n° 6510. L'abbé Dufour signale l'existence d'un exem-
plaire de cet ouvrage dans la bibliothèque de l’abbé Delaunay, autre-
fois curé de Saint-Etienne (ouvr. cit., p. 12). Je n’ai pu le retrouver.
2. Conférence, p. 147. Un commentaire explicatif accompagne
chaque gravure; nous en tirons quelques phrases essentielles.
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L'ARCHE DE NOÉ. — LE VAISSEAU DE L'ÉGLISE.
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(Gravure extraite de la Conférence des fig
vérité évangélique, du P. de Requieu, 1002.)
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L'ARCHE DE NOË. — LE VAISSEAU DE L'ÉGLISE.
(VirRaiL DE SaINT-ÉTIENNE-DUu-MoONT.)
DE SAINT-ÉTIENNE-DU=MONT. 115
Le panneau inférieur représente un vaisseau dans lequel
sont groupés plusieurs personnages : saint Louis, un pape,
un empereur, un roi de France, un docteur, un magistrat,
une reine, un évêque, un capitaine, des religieux, des bour-
geois ; Jésus-Christ, en poupe, tient le gouvernail. Le vais-
seau repose sur la croix contre laquelle viennent se briser
les flots impuissants excités par des vents, figurés à la par-
tie inférieure par des têtes d’enfants aux joues gonflées,
soufflant avec violence : « C’est l’Église des fidèles assistée
du Saint-Esprit contre les violentes agitations des vents
d’hérésie, d’infidélité et d’idolâtrie’. » Ce vitrail, un des
mieux conservés, a été donné par M. Duclou.
II. Le sacrifice de Noë. — La tour de Babel. — La
Messe.
Le panneau supérieur du vitrail a disparu. Il représen-
tait, au centre, le patriarche offrant à Dieu un sacrifice
pour « dignement remercier son seigneur ». A droite, la
tour de Babel, élevée pour se garantir des « menaces et
vengeances » de Dieu.
On voit au panneau inférieur la célébration du sacrifice
de la Messe. Cette verrière reproduit la gravure qui prend
place en tête du livre IV de la Conférence. Elle a été don-
née par M. Carbonnet.
III. Melchisédech offrant à Abraham le pain et le vin. —
L'Annonciation. La Cène.
D’après la gravure du livre V de la Conférence. Le pan-
neau supérieur, qui représente « Melchisédech offrant le
pain et le vin à Abraham qui retourne de la bataille », est
à peu près intact. L’Annonciation est moderne. Quant à la
Cène, il faut remarquer que le verrier s’est ici plutôt ins-
piré d’Albert Dürer que de Léonard Gautier. Le panneau
qui subsiste, — mais est-ce bien celui-là même qui figurait
1. Conférence, p. 149.
2. Marguillier de Saint-Etienne en 1612. Cf. la liste intitulée :
Noms et surnoms de messieurs les marguilliers de Saint-Étienne
(1490-fin du xvur s.) (Arch. nat., L 635).
116 LES VITRES ÉMAILLÉES
autrefois dans cette verrière ? — est directement inspiré de
la cène de la Grande Passion. Donateur, M. Noblet!.
IV. La manne. — L'eucharistie.
D'après la gravure du livre VI de la Conférence. Le pan-
neau supérieur nous montre Moïse et Aaron « qui parle-
mentent l’un à l’autre dans le camp des Hébreux ». Des
oiseaux « tombent à milliers tout autour de leurs têtes ».
Du haut du ciel descend la manne sous la forme de « menus
grains blancs comme fleur de farine et rondelets tout ainsi
que de la coriandre».
Le panneau inférieur représente des fidèles en adoration
devant le saint sacrement, « la vraye et admirable manne
du précieux corps de N.-S. Jésus-Christ ». Cette verrière
a été donnée par le président Loisel#.
V. La pâque juive. Le massacre des premiers-nés. — La
communion. Les péchés mortels.
Vitrail exécuté d’après la gravure du livre VIII de la
Conférence. Le panneau supérieur représente, à gauche,
les Hébreux mangeant l'agneau pascal; à droite, deux
anges, enveloppés de lumière, volant dans une nuit pro-
fonde et faisant un « horrible carnage ». Au panneau infé-
rieur se voient les pâques chrétiennes et, en pendant au
massacre des premiers-nés, la représentation des péchés
mortels : « Ce sont les diables qui tuent tous les premiers
nais des bonnes propositions, intentions et volontez qui
naissent ès ames chretiennes, desquelles ils font puis après
des parricides, des infidèles, des apostats, des idolâtres et
des avaricieux®. » Ce vitrail a été donné par M. Leclerc,
fermier pour le roi.
VI. Le lavement des mains sous l'ancienne loi. La syna-
gogue. — Jésus-Christ lavant les pieds des apôtres. L'église.
. Marguilliers en 1612 (Jbid.).
. Conférence, p. 358.
- Ibid., p. 359.
. Marguillier de Saint-Étienne en 1612 (liste précédemment citée).
. Conférence, p. 501-502.
UE D D =
DE SAINT-ÉTIENNE-DU-MONT. 117
D'après la gravure du livre IX de la Conférence. Le pan-
neau supérieur représente les prêtres juifs se lavant les
mains dans la mer d’airain. Au-dessus d’eux, le chandelier
d’or à sept branches et l'autel des perfumigations. A droite,
le temple de Salomon, représenté en vue cavalière, sans
toiture.
Le panneau inférieur nous montre Jésus lavant les pieds
des apôtres; à droite, « le plan d’une église à la mode que
les chrétiens les bastissent! », représentée, comme la syna-
gogue, sans toiture. Ce vitrail a été donné par M. Vallée.
VII. L'arche d'alliance et le grand prêtre. — Un reli-
quaire avec le Christ et la Vierge.
D'après la gravure du livre X de la Conférence. C'est la
vitre qui figure dans la liste des donateurs sous le titre :
les Monuments gardés. Elle a été donnée par M. Sellier3.
Trois verrières, inspirées des gravures qui sont en tête
des livres I, IT et VII, ont disparu. Nous avons la preuve
de leur existence par la liste des donateurs.
1. Dieu remettant à Moïse les tables de loi. — Jésus don-
nant à saint Pierre la charge de son troupeau.
Cette verrière, qui reproduisait la gravure du livre I,
avait été donnée par Bernard Bourguignon, curé de Saint-
Étienne.
2. Le paradis terrestre, le meurtre d'Abel. — La fon-
taine de vie.
D’après la gravure du livre IT. Le panneau inférieur était
fdrt remarquable. On y voyait ce symbole si curieux de la
Rédemption qu'est la Fontaine de vie. Jésus est sur une
croix dont le pied plonge dans une fontaine, emplie par le
sang qui coule des plaies du Sauveur. Ce sang tombe dans
un second bassin par quatre ouvertures, qui sont la bouche
1. Conférence, p. 612.
2. Vraisemblablement Jacques Sellier, marchand de vins, dont
l’épitaphe se voyait autrefois en Saint-Etienne (Guilhermy, Znscrip-
tions de la France du V* siècle au XVIII, t. I, p. 119; Raunié,
Église de Saint-Étienne-du-Mont, dans Histoire générale de Paris.
Epitaphier.…, t. III, p. 641).
118 LES VITRES ÉMAILLÉES
des évangélistes. À gauche, au fond, un prêtre baptise un
enfant. Il y avait donc jadis dans le cloître de Saint-Étienne
la Fontaine de vie et le Pressoir mystique, dont nous par-
lons ci-dessous. Cette verrière avait été donnée par M. le
receveur. Je n’ai pu identifier ce personnage.
3. Moïse montrant aux Hébreux le sang du sacrifice. —
Le Christ montrant l'hostie au pécheur.
Ce vitrail, exécuté d’après la gravure du livre VII, avait
été donné par M. Leclerc, marchand imagier.
Les autres vitraux du cloître ont été très vraisemblable-
ment exécutés d’après des gravures de l’époque. Je n'ai pu
encore les retrouver.
VIII. Le sacrifice d’Élie et le sacrifice des prêtres de
Baal.
Au centre du tableau, un autel devant lequel se pros-
terne Élie : le feu du ciel embrase la victime. Autour, des
Israélites. En haut, à droite, l’autel des prêtres de Baal.
Donateur, M. Santeuil.
IX. Plusieurs figures du saint sacrement.
Au centre, un ostensoir, avec l’hostie, est entouré d’anges
adorateurs. Au-dessous la légende : « Venerabile sacramen-
tum. » Autour, les emblèmes eucharistiques (Mensa pas-
chalis. — Manna patriae. — Panis azymus. — Agnus pas-
chalis. — Corpus Christi, etc.). Donateur, M. Croizier.
X. Le serpent d'airain.
Ce vitrail est malheureusement très abîmé. Il représente
Moïse montrant aux Hébreux le serpent d’airain. La scène
occupe toute la verrière. Il est à remarquer que seuls des
verres de couleur ontétéiciemployés ; il n’y a point d'émail.
Il est à présumer que l’abbé Dufour a confondu ce vitrail
avec un autre de même genre, cité par Levieil et dont
nous parlons ci-dessous, qui porte comme titre, dans la
liste des donateurs, L'adoration des rois et des pasteurs".
Le nom du donateur ne nous a pas été conservé.
1. Ouvr. cit., p. 17.
DE SAINT-ÉTIENNE-DU-MONT. 119
XI. Le pressoir mystique.
Ce vitrail, qui est un des plus beaux, a été donné par
M. Caperon!. C’est, selon toute probabilité, la reproduc-
tion d’une gravure anonyme du xvi- siècle, gravure retrou-
vée par M. E. Mâle. Je me borne à renvoyer au livre de
M. Mâle pour l'explication de ce vitrail, en rappelant qu’un
sujet analogue, celui de la Fontaine de vie, figurait parmi
les vitraux du cloître de Saint-Étienne.
XII. La parabole des conviés.
Ce vitrail porte dans la liste des donateurs le titre : le
Banquet de Notre-Seigneur. Il a été donné en 1618 par la
présidente d’Andrezel5, dont il porte les armes. Levieil
nous en a conservé une description élogieuset.
XIII. L'histoire du miracle de la rue des Billettes.
I] ne reste que la partie centrale de la verrière, en laquelle
l’histoire du miracle était représentée de la manière tradi-
tionnelleÿ. Au milieu du panneau est un crucifix dont le
pied plonge dans une chaudière d’eau bouillante placée
au-dessus d’un brasier. Le juif Jonathas, à droite, cloue
l’hostie au manteau de la cheminée et, à gauche, souffle le
feu; sa femme et ses deux enfants, derrière lui, sortent
d’une tente. Au premier plan, à droite, une femme à demi
agenouillée reçoit dans une sébile l'hostie qui s'échappe
_1. Vraisemblablement Claude Chaperon, marguillier de Saint-
Etienne de 1623 à 1626 (liste précédemment citée) (Arch. nat.
L 635). :
2. L'art religieux de la fin du moyen âge en France, p. 115-118.
M. Mâle donne les reproductions de la gravure et du vitrail.
3. Veuve de Jacques Viole, président au Parlement, seigneur d’An-
drezel. Jacques Viole fut marguillier de Saint-Etienne en 1583 (liste
précédemment citée) (Arch. nat., L 635).
4. L'art de la peinture sur verre, p. 69.
5. Sur le miracle de la rue des Billettes, voir Paget, Le miracle
des Billettes à Paris, dans la revue L’Eucharistie, 3° année, n°° 30
(16 sept. 1912), 32 (16 nov.), 33 {16 décembre). Paris, Bayard, in-8:°.
Cette étude, assez complète, contient de nombreuses et intéressantes
reproductions, notamment la reproduction d’une miniature d’un
cartulaire des Billettes qui donne du miracle une représentation très
voisine de celle du vitrail de Saint-Etienne (n° 32, p. 383).
120 LES VITRES ÉMAILLÉES
de la marmite. De chaque côté de ce panneau devaient
vraisemblablement être figurés les différents épisodes du
miracle, depuis la pauvre femme mettant en gage ses vête-
ments chez Jonathas jusqu’au châtiment du profanateur.
Donateur, M. Dorléans.
XIV. Histoire de saint Denis.
Il ne reste qu’un fragment minuscule de cette verrière,
donnée par M. Levesque.
I1 subsiste dans le cloître des verrières dont la liste des
donateurs ne mentionne pas l’existence. Il faut noter tou-
tefois que cette liste signale la présence d’un vitrail dont
elle ne donne pas le sujet, vitrail donné par M. Fournel!.
Il s’agit peut-être de celui qui représente l'Histoire d’Abra-
ham (XV). Il est d’ailleurs parfaitement conservé.
Il ne reste que des panneaux des autres verrières, qui
représentent sainte Geneviève, saint Augustin et saint
Étienne. Il est à remarquer que la liste des donateurs ne
fait pas mention de semblables sujets.
x
+
Je note ici pour mémoire les vitraux suivants dont la
disparition est regrettable :
L'adoration des rois et des pasteurs. — Levieil nous a
conservé en quelques lignes le sujet du vitrail? : « Les pre-
miers ministres de l'Église, les empereurs, les rois, tous
les peuples de la terre adorent Jésus-Christ élevé en croix,
figuré dans la partie supérieure par le serpent d'airain. »
Ce vitrail avait été donné par M. Predeseigleÿ.
Les derniers jours avant le Jugement. — Je n'ai pu
retrouver aucune description de ce vitrail, donné par
M. Clément*.
1. Marguillier de Saint-Étienne en 1614 (liste précédemment
citée).
2. L'art de la peinture sur verre, p. 68.
3. Marguillier de Saint-Etienne de 1626 à 1628 (liste citée).
4. Marguillier de Saint-Etienne de 1600 à 1608 (liste citée).
LS
DE SAINT=ÉTIENNE-=DU-MONT. 121
Le Jugement dernier. — Levieil nous a laissé, non pas
une description, mais une appréciation fort élogieuse de ce
vitrail, un des plus beaux à son avis'. Il avait été donné
par M. Regnaulti.
L'institution de l'eucharistie. — Ce vitrail avait été
donné par Mne Gérard. Je n'ai aucun renseignement à son
égard, non plus que sur celui qui représentait l'Histoire
de Daniel, danné par M. Le Roi.
*
+ +
Tel est l’état de cette magnifique série d’'émaux, jadis une
des plus belles de Paris, aujourd’hui la seule. J’ai essayé
de restituer aussi exactement que possible son état ancien,
mais les renseignements que j’ai pu recueillir sont encore
fragmentaires. Il reste à rechercher les noms des artistes,
à coup sûr excellents, qui ont peint ces vitres. Je ne perds
pas l'espoir de les retrouver un jour.
Charles TERRASSE.
1. L'art de la peinture sur verre, p. 60.
2. Marguillier de Saint-Etienne en 1612 (liste citée).
MÉLANGES.
CHRISTOPHE PLANTIN ET LA FRANCE".
Nous sommes venus visiter ensemble avec piété un noble
logis, témoin fidèle et charmant d’une des grandes époques de
l'histoire, pour commémorer celui qui l’a fondé, il y a trois
siècles et demi, et dont le souvenir, par un privilège unique,
continue de vivre au milieu de ces murs familiers, comme s’il
ne les avait jamais quittés. C’est là que Christophe Plantin a
vu s’écouler les dernières années de sa carrière d’imprimeur,
si glorieuse, si féconde; c’est là qu’il a achevé l’immense labeur
professionnel qui nous donne le droit de saluer en lui l'un des
plus utiles serviteurs de l’humanité pensante.
Pèlerins venus des quatre coins de l'Europe, nous nous
inclinons avec une gratitude attendrie devant la figure de cet
admirable ouvrier, en qui se sont incarnées, au temps des
Aldes, d’Érasme, de Morus, de Rabelais, de Juste Lipse, cer-
taines des qualités les plus précieuses de l’esprit de la Renais-
sance. Joyeuse confiance en l’homme et en la vie, mépris des
choses fortuites, sens aigu de l’histoire et de la critique des
textes, connaissance raisonnée des langues, culte fervent de la
beauté sous toutes ses formes, amour enthousiaste des lettres
et surtout désir passionné de faire pénétrer partout, par le
livre, la bonne parole de la science : voilà les dons qui se trou-
vèrent réunis chez votre compatriote anversois, faisant de lui,
durant quarante ans, l’un des représentants authentiques de
l’âme ardente et généreuse du xvie siècle. Oui, Mesdames et
1. Nous croyons utile de publier cette étude de notre président
sur les relations de Plantin, le grand imprimeur d’Anvers, avec la
France. Elle a été lue à la séance académique du g août 1920 au
Cercle royal artistique, littéraire et scientifique d'Anvers et repro-
duite dans un mémorial des fètes du quatrième centenaire de Plan-
tin, qui n’a été tiré qu’à un nombre d’exemplaires très limité. —
[N. D. L.R.]
MÉLANGES. 123
Messieurs, cette âme si vaste, qui connut toute les ivresses,
toutes les curiosités, toutes les audaces, a palpité en lui, et
c'est pour ce motif que nous arrivons à cette heure, la main
dans la main, apportant notre hommage au vieux maître, qui
demeure, avec Rubens, comme le génie tutélaire de votre belle
cité. Ce flambeau que nos pères du xvie siècle ont fait briller
sur le monde, au prix d’efforts héroïques, et dont l’éclat, après
tant d'années, reste si puissant que nos yeux modernes en
sont encore comme éblouis, l’infatigable imprimeur a contri-
bué, pour sa part, à le tenir avec honneur. Il a donc bien
mérite du pays qui l’a vu travailler, et aussi de la pensée
humaine qu’il a su, par un effort obstiné, Labore et Constan-
tia, selon son énergique devise, faire rayonner, de ses ateliers,
à travers l’univers entier.
La France ne saurait oublier que Plantin naquit et vécut sur
son sol avant de devenir l'hôte fidèle de la terre flamande. Elle
a le droit d’être fière de ce fils qui l’a honorée et qui lui resta
toujours attaché. Puisque le privilège si grand m'est échu de
parler ici au nom de ses admirateurs français, souffrez que je
vous dise brièvement ce que votre illustre concitoyen a dû à
sa mère nourricière, en quoi il s’est inspiré dans son œuvre,
que d’éloquents discours viennent de vous raconter, du tradi-
tionnel génie de sa première patrie, et enfin comment il a
exercé chez elle, aussi bien que sur le reste de l’l‘urope, une
influence utile et féconde, dont le souvenir reste toujours cher
aux amis du savoir et du beau.
*
» +
Il naquit « au jardin de France : c’est Touraine », la
« benoiste Touraine », terre heureuse et pleine de séductions,
que les fées de notre vieille Gaule semblent avoir comblée de
leurs dons les plus précieux, terre de beauté, de mesure, de
joyeux équilibre et d’ironie subtile, pays de labeur vigoureux
et de noble industrie, que ses fins horizons, où l’on voit tant
de belles demeures se mirer dans les eaux de son fleuve et de
ses rivières, comme aussi les produits de son sol, le vin et les
fruits savoureux, rendent encore aujourd’hui si accueillant au
voyageur. Quand Plantin y vit le jour, en 1520, — ou, si l’on
s'en rapporte à son épitaphe, en 1514, — cette région fortunée
traversait la plus brillante période de son histoire. La royauté
124 MÉLANGES.
y faisait de continuels séjours : un jeune souverain, chevale-
resque et hardi, épris des lettres et des arts, n'allait pas tarder
à donner à la cour de France un éclat qu'elle n’avait sans
doute jamais atteint. Ce paradis de délices, comme on appelait
la Touraine au xvie siècle, venait donc de conquérir une pros-
périté extraordinaire dont ses peintres, ses sculpteurs et ses
architectes, en même temps que ses ouvriers d’art, portaient
au loin le rayonnement. Jean Fouquet, Michel Colombe, Bour-
dichon, Guillaume Regnault : quelle magnifique pléiade, Mes-
sieurs! Vit-on jamais, en une province française, s'épanouir
presque au même moment un plus riche ensemble de talents,
fleurir plus de chefs-d’'œuvre d’un goût tour à tour robuste et
délicat? Que dire encore des merveilles des arts industriels du
pays : tapisseries de haute lisse, broderies, soieries réputées
dans l’Europe entière, draps d’or et d'argent, armures et tra-
vaux d’orfévrerie ? C’est à cette époque bénie, et près de toutes
ces splendeurs, que grandit le futur imprimeur d'Anvers. Et ne
croyez pas que ces magnificences artistiques aient nui en
quelque manière au développement de la pensée. Nulle part la
vie intellectuelle ne s’est montrée plus ardente. Quand Plantin
naquit, Rabelais, cet autre Tourangeau, venait d’avoir vingt-
cinq ans. Son Gargantua, « entrant en lumière dans ce
monde », allait bientôt clamer la grande parole du siècle :
« À boire, à boire, à boire! » parole symbolique, s’il en fut,
des curiosités infinies de cette génération à l’aube joyeuse de
notre Renaissance. Qui donc, Mesdames et Messieurs, qui
donc, mieux que notre Plantin, saura répondre à ce cri stri-
dent, avec ses 1,600 éditions, consacrées à toutes les branches
du savoir humain et qui porteront bientôt la science et la
vérité chez les nations les plus diverses? Oui, si quelqu'un a
contribué fortement à étancher cette soif sublime par un labeur
enthousiaste autant que méthodique, c’est bien lui. Et voici
que l’auteur du Pantagruel vient tout naturellement joindre
son suffrage au nôtre, lui qui a magnifié en termes inoubliables
« les impressions tant élégantes et correctes en usance qui ont
été inventées de mon âge par inspiration divine, comme à contre-
fil l'artillerie par suggestion diabolique. »
La famille de Plantin vivait-elle à Mont-Louis ou à Saint-
Avertin, villages situés dans la plus proche banlieue de Tours?
On a beaucoup disserté sur cette question. J’incline nettement,
avec les érudits récents les plus qualifiés, pour le second nom.
MÉLANGES. 125
Les Plantins abondaient, en effet, au xvie siècle, dans la
paroisse de Saint-Avertin, plaisante localité, célèbre encore
aujourd’hui par des divertissements aimés des habitants de
Tours. Partout, dans la campagne voisine, on voyait, suivant
la gracieuse expression de Virgile, marier la vigne à l’ormeau.
Est-il téméraire de penser que la première marque de l’impri-
merie de Plantin, qui représentait justement un cep de vigne
enlaçant un orme, avec cette devise : Christus vera vitis, a pu
évoquer un souvenir de son enfance tourangelle, aussi bien
qu'une allégorie mystique assez vraisemblable?
Mais il n’est pas de tableau si séduisant qui ne comporte
une ombre. La peste, puisqu'il faut l’appeler par son nom, a
tourmenté, presque sans répit, nos pères du xvie siècle. Une
épidémie, particulièrement meurtrière, vint ravager le modeste
foyer des Plantuin. Notre futur Anversois était, en effet, d’humble
origine et n’en rougit jamais. Le pauvre père, découragé, em-
mena par la main son petit Christophe, qui ne garda aucun
souvenir de sa mère, et tous deux s’acheminèrent vers Lyon
avec un léger bagage. Ils durent prendre la longue route que
Pauteur du Pantagruel, lui aussi, suivit vers le même temps.
Qui sait? Peut-être le moine voyageur sourit-il, au passage
de quelque carrefour, à l’homme fugitif et à son petit compa-
gnon.
A Lyon, le père de Plantin trouva un asile au foyer d’un
chanoine obédiencier de Saint-Just, Claude Porret, homme
généreux et bienfaisant, dont il gouverna bientôt la maison
avec l’aide d’une sœur du prêtre. Cette hospitalière demeure
était remplie d’un essaim de neveux que l’homme d'église avait
recueillis. Elle devait être agréable et animée, et le jeune Chris-
tophe y vécut sur le pied d’une complète égalité avec tous ces
enfants, donnant, lui aussi, le nom de père au bon chanoine.
Il s’y lia tendrement avec tel d’entre eux, Pierre Porret, qui
devint plus tard pour lui le plus dévoué des collaborateurs et
le plus fidèle des amis. Tous deux se traitaient de frères. Nul
doute que Christophe ait partagé, dans plusieurs années, l’édu-
cation et l'instruction des enfants au milieu desquels il gran-
dit. Lyon était au xvie siècle, non moins que Paris, la ville Ja
plus savante et la plus lettrée de France en mème temps qu’un
centre remarquable de travail, de commerce, d’art et de luxe.
Des industries opulentes et utiles y prospéraient comme à
Tours, et spécialement celle de l’imprimerie, pratiquée en des
126 MÉLANGES.
centaines d’ateliers, — dont beaucoup sont restés célèbres, —
ce qui la faisait considérer comme la métropole de cet art dans
notre pays.
Certes, le jeune Tourangeau ne pouvait rencontrer un milieu
plus propice au premier éveil de son esprit. À une date diff-
cile à préciser, l’un des neveux du chanoine, Pierre Puppier,
se rendit à Orléans et Christophe l’y suivit. Autre étape, qui
dut pareillement servir à son avancement intellectuel, puisque
l'Université de cette ville était alors réputée pour son ensei-
gnement juridique et littéraire. Enfin, le jeune Plantin dé-
barque dans la capitale avec son père et le neveu de son pro-
tecteur. Il y réside quelque temps, cherchant à acquérir la
connaissance de la langue latine ainsi que des bonnes lettres,
et probablement aussi celle des sciences pour lesquelles il
professa par la suite un goût marqué. Son rêve eût été alors
de s’adonner en toute liberté à l’étude désintéressée, libro liber.
Un instant, il crut toucher ce but : son père l'avait laissé à
Paris avec quelque argent pour l’entretenir aux écoles, en
attendant de l’emmener à Toulouse, mais, après une halte à
Lyon, ce dernier se rendit seul dans la ville des Jeux floraux.
Voilà donc le jeune étudiant abandonné dans l'immense cité.
On comprend qu’il n’ait pu y rester longtemps ainsi isolé. Il
se décide à gagner Caen, en Normandie, avec l’idée d’y
apprendre un métier. Tout de même, le séjour à Paris, où il
revint si souvent par la suite, avait contribué efficacement à
compléter sa culture générale. Combien il regretta, dès lors,
de n’avoir pu réaliser sa vocation studieuse! Écoutez les con-
fidences mélancoliques qu’il nous a faites dans ces vers :
Oncques je n’eu l’aisance,
Le temps, ne la puissance,
Comme j'ay eu le cœur,
De vacquer à l'étude :
Tousjours ingratitude
À dérobé mon heur.
L'aucteur des vers ne m’a donné pouvoir
De caresser les filles de Mémoire.
Cela voyant, j’ay le mestier éleu
Qui m'a nourry en liant des volumes.
Ainsi ne pouvant estre
Poete, ecrivain ne maistre,
J'ay voulu poursuivir
MÉLANGES. 127
Le trac, chemin ou trace
Par où leur bonne grace
Je pourray acquérir.
Que, sous les myrtes élyséens, son ombre se console; qu’elle
nous laisse réjouir de ce pis aller! L'homme qui a rempli la
tâche que vous savez n’a guère à regretter de n’avoir pas écrit
des volumes, qui aujourd’hui peut-être dormiraient, comme
tant d’autres, ignorés. Et puis, Mesdames et Messieurs, si
Plantin avait pu choisir le métier d’auteur, nous ne nous
retrouverions pas ensemble, tout à l’heure, dans laccueillant
logis de la place du Marché du Vendredi, où le conte de la
Belle au bois dormant va devenir une vérité, et ce serait dom-
mage, vous en conviendrez.
Au reste, quoi qu’il en ait dit, notre imprimeur a pu réaliser
son rêve de poésie : d’abord, par le rôle qu’il a laissé jouer,
même dans son art, à l’imagination, rôle qui nous donne le
secret de son succès, et ensuite en faisant tout simplement des
vers. Vous n’ignorez pas qu’on a pu éditer un volume de ces
« Rimes », dont le célèbre sonnet : « Avoir une maison com-
mode, propre et belle », programme de solide raison et d’équi-
libre plutôt épicurien, demeure comme une perle toujours
admirée. Il aimait l'emploi des images dans le style; jugez-en
par cet extrait de la préface mise en tête de son premier livre
imprimé, livre d'éducation, notons-le en passant, L'éducation
d'une fille de noble maison, trad. de langue toscane en françois.
15SS :
« Suivant la coustume d'un jardinier ou laboureur qui, pour
singulier présent, offre à son seigneur les premières fleurs des
jeunes plantes de son jardin ou métairie, je vous présente,
Monsieur, cestuy premier bourjon sortant du jardin de mon
imprimerie; vous suppliant de le recevoir, comme il vous est
de bon cœur présenté. »
Cette dédicace est adressée au receveur de la ville d'Anvers.
Personne ne s’est, en son temps, plus activement intéressé
aux questions de langue ni à la recherche de la juste forme lit-
téraire. Il était, ne l’oublions pas, du pays où l’on parle le
meilleur français de France. Ses dictionnaires, ses grammaires,
ses livres classiques innombrables traduisent ses préoccupa-
tions relatives à la noble science du langage. Un érudit pari-
sien, qui prépare une thèse sur les grammairiens du xvie siècle,
128 MÉLANGES.
me disait, il y a quelques jours, que Plantin avait porté son
attention sagace sur les plus délicats problèmes de l’ortho-
graphe française : on le verra bientôt. Nul n’ignore ici tout ce
qu’il a fait, d'autre part, pour la connaissance de la langue fa-
mande. Il n’est peut-être pas inopportun de rappeler avec quelle
ardeur et quelle conscience un Français a travaillé à cette tâche
de linguistique.
Voilà donc notre Tourangeau installé à Caen, l’Athènes nor-
mande. Il semble qu’une fée prévenante et quelque peu nar-
quoise, ayant à le promener à travers la France, l’ait ainsi
conduit par la main à toutes les sources du savoir et du goût
artistique, sans toutefois l'y laisser jamais puiser à sa soif, qui
était grande. À quelle époque vint-il à Caen? Selon toute vrai-
semblance, entre 1535 et 1540, plutôt vers la première de ces
dates ; années ardentes, décisives, de progrès scientifique et de
fermentation religieuse. Le Collège royal vient d’être fondé par
François Ier (1530) : le grec, l’hébreu, les langues orientales, le
latin classique, les mathématiques, l’éloquence et bientôt la
philosophie antique conquièrent le droit de cité dans la capi-
tale. Publications de textes et traductions se multiplient : les
deux premiers livres du roman rabelaisien paraissent alors,
créant, suivant le mot de Chateaubriand, les lettres françaises
(1532-1534).
A Caen, ville universitaire, ne l’oublions pas, Plantin entra
comme apprenti chez Robert Macé II, à la fois imprimeur et
relieur, homme instruit, d’une vertu peu commune, d’une
grande affabilité, de mœurs pures et, avec cela, d’une solide
érudition. Il apprit avec ce maître les deux états d’imprimeur
et de relieur. Faut-il penser qu'il puisa aussi chez Macé, dont
les attaches protestantes ont été affirmées, — peut-être sur des
indices assez vagues, — les premiers germes des idées mys-
tiques qui jouèrent plus tard dans sa vie intérieure un rôle très
particulier et qui posent encore des problèmes si délicats à
résoudre?
Un événement heureux vint embellir et égayer cette pre-
mière étape professionnelle : en 1545 ou 1546, Plantin épousa
Jeanne Rivière ou de la Rivière, qui vivait à Caen. Il suffira de
dire que sa femme fut digne de lui et qu’elle donna à son foyer,
avec une série de gracieuses filles, le plus complet bonheur.
On sait peu de chose sur Jeanne et encore moins sur ses ori-
gines, qui furent également modestes. Il est utile de contem-
MÉLANGES. 129
pler, au musée Plantin, l’admirable portrait dû au maître
suprême de la peinture flamande, traduisant une œuvre plus
ancienne, pour apprendre à la connaître. Que d'énergie, de
ténacité, de sens des réalités, de raison judicieuse révèle cette
physionomie expressive et forte! Mesdames, Messieurs, je ne
crois pas exagérer en disant que le ménage de Christophe
Plantin semble hien réaliser, dans la plénitude du terme, le
vrai ménage français, trop souvent injustement jugé par notre
faute, ce ménage fait de confiance réciproque, d’ordre parfois
méticuleux, d’attachement aux traditions et d’activité bien
réglée. Il y eut toujours entre ces deux êtres une véritable col-
laboration.
Peu après son mariage, en 1546, Plantin vint se fixer de nou-
veau à Paris. L’aînée de ses enfants, sa fille Marguerite, vit le
jour à ce moment. Il resta dans la grande ville jusqu’en 1549,
achevant sa formation technique et profitant des ressources
merveilleuses que la capitale offrait aux gens avides de cul-
ture encyclopédique. Les années voisines de 1550 constituent
une période presque unique dans notre histoire : celle qui voit
s'épanouir toutes les conquêtes de la Renaissance, avant le
grand déchirement des guerres de religion. A cet heureux
moment, la sociabilité atteint son plus parfait développement :
élégance de manières, politesse des mœurs, recherches de la
forme harmonieuse, goût de plus en plus affiné. C’est alors que
Jean Goujon dresse sa fontaine des Nymphes, où il unit la
beauté antique retrouvée à la beauté française vivante. Ron-
sard prélude à ses Odes, qui sont sur le point de révolutionner
le monde des lettres en formulant un nouvel idéal poétique. Il
n’est pas inutile de rappeler ces choses pour marquer com-
ment un Plantin, dont toute la production révèle un sens
artistique si sûr et un goût si ferme, a pu s'initier de bonne
heure au goût impeccable que nous admirons dans la typogra-
phie et l'illustration de ses livres.
Il faut avouer pourtant que cette période de la vie de Plan-
tin nous demeure assez obscure. J’admettrais volontiers qu’il
s'établit dès lors à son compte, soit comme relieur ou comme
fabricant d’objets artistiques de cuir et de maroquin. On sait
par ailleurs, grâce à sa correspondance, qu’il avait acquis à Pa-
ris, avant son départ pour la Flandre,une maison située en la rue
Saint-Jean-de-Latran, près de Saint-Benoist-le-Bétourné, cher
à Villon, devant le collège de Cambrai, à l’enseigne de « Saint-
REV. DU SRIZIÈME SIÈCLE. VIII. , 9
130 MÉLANGES.
Christophe », son patron. Il y a là une donnée caractéristique
dont on n’a pas suffisamment tiré parti : entre 1546 et 1549,
Pancien écolier de Lyon et d'Orléans est devenu propriétaire;
il a pignon sur rue. Le fait est d'importance. Il nous permet
de conjecturer d’une manière fort plausible les relations du
futur imprimeur. Celles qu’il entretient avec plusieurs lecteurs
royaux deviennent aussi très explicables, puisqu'il n’avait que
la rue à traverser pour aller entendre les maîtres de grec et de
langues orientales. Son expérience des hommes et des affaires
se développe et il acquiert des sympathies qui lui vaudront,
une fois installé à Anvers, des collaborateurs dévoués comme
aussi des auteurs qu’il fut heureux d’éditer : tels un Belon, un
Rondelet, un Ronsard, un Grévin, un Postel, un Antoine Du
Moulin, un La Boderie, un Guillaume des Autelz, un Pierre
Du Val et tant d’autres savants ou brillants esprits. Faut-il
spécifier encore que la colonie flamande de Paris était consi-
dérable, active, entreprenante, et que les contacts que Plantin
put avoir avec ses membres furent sans doute pour quelque
chose dans la décision qu’il prit d’aller se fixer à Anvers en 1549?
Il arrive, on ne sait à la suite de quelles circonstances, dans
votre accueillante cité, Mesdames et Messieurs, vers l'âge de
trente ou trente-cinq ans, armé de pied en cap, prêt pour la
lutte, et déjà pourvu de ce génie d'organisation, de cette sorte
de divination audacieuse et virile qui allaient faire de lui un
chef d’entreprise incomparable. Pendant cinq ou six ans, il
s’adonna à la profession de relieur et de maroquinier, exécu-
tant des boîtes, des gaines, des coffrets aux incrustations écla-
tantes qui commencèrent sa réputation. Il s’occupait égale-
ment du commerce des livres et des estampes.
Mais il lui fallait un champ d'action plus vaste. En 1555, une
blessure très grave lui rend le travail manuel moins facile.
C'est alors qu’il commence, d’abord timidement, la série de
ses impressions, qui se prolongea jusqu’à sa mort, arrivée en
1589, sans interruption, dépassant, à certains moments, le
chiffre annuel de cinquante. Il est à noter qu’il publia surtout,
durant la première période de son activité d’imprimeur, des
ouvrages originaux ou traduits qui avaient obtenu une vogue
marquée en France : Ronsard, Belon, l’Amadis de Gaule. Mais
comment prétendre vous offrir un dénombrement quelconque?
Toute liste d'auteurs, même sommaire, nous conduirait jus-
qu'aux approches de la nuit.
MÉLANGES. 131
La diffusion des éditions plantiniennes dans notre pays fut
toujours considérable. Nous voyons, par les comptes et par la
correspondance du maître, que la France resta pour lui, si
vous me passez l'expression, comme un marché d'élection.
Les preuves de ce fait sont innombrables. Un seul exemple
suffira. 11 y a quelques semaines à peine, je visitai la petite
ville bretonne de Vitré. Savez-vous quelle denrée précieuse ses
marchands y rapportaient, chaque année, de leurs lointaines
pérégrinations en Flandre? Des éditions plantiniennes. Elles
abondent encore dans la bibliothèque de cette vieille cité.
Ajoutez à cela que sa première patrie lui donna tout un
groupe de savants pour collaborer à ses éditions savantes, des
illustrateurs émérites tels qu’un Ballain, des graveurs de poin-
çons tels que Guyot, de Paris, Hautin, de la Rochelle, Guil-
laume Le Bé, de Paris, Robert Granjon, de Lyon. Nos grands
marchands de papier de Troyes et de la Rochelle furent ses
fournisseurs attitrés, notamment pour son chef-d'œuvre, la
Bible polyglotte. Ses principaux correspondants parisiens
étaient Arnaud Langelier et Martin Lejeune. En 1567, Plantin
installa une succursale de sa maison à Paris : Au Compas d'or,
rue Saint-Jacques, — véritable voie sacrée des libraires et des
imprimeurs, — près des Mathurins, là où se trouve actuelle-
ment la boutique du Puits-Certain, à cent mètres du Collège
de France. Son compagnon d’enfance, Porret, la géra d’abord,
puis son gendre Gilles Beys, le mari de sa fille Madeleine.
Après dix ans, notre Anversois céda cet établissement à Michel
Sonnius. Deux autres de ses filles vécurent à Paris, pour y
recevoir une éducation particulière. Madeleine s’y remaria au
libraire Périer. Son gendre, le Lillois Van Ravelinghen, était
un élève des lecteurs royaux. Quant à Plantin lui-même, nous
savons qu’il venait fréquemment dans la capitale. Est-il besoin
de rappeler qu’au moment où des poursuites furent engagées
contre lui, vers 1562, pour cause de religion, il y resta vingt
mois entiers? Cela vous montre que la grande ville demeura,
en tout temps, chère à son cœur. En 1566, de vives instances
furent faites auprès de lui pour l’amener à se fixer à Paris.
Comment Plantin parvint-il à faire face à tant de tâches et
d'obligations ? C’est ce qu’on a vraiment peine à concevoir. La
production du Compas d’or s'applique, vous le savez, à l’en-
semble des connaissances humaines. Elle suppose, de la part
de celui qui l’a réalisée, une compétence encyclopédique, une
132 MÉLANGES.
application qui n’a point connu de répit, une conscience per-
pétuellement en éveil. Songez à l’immensité de la tâche qu’im-
plique la seule Bible polyglotte. Science, correction, ampleur
et charmes artistiques : il a réussi à tout mener de front.
Aucune branche des études d’alors n’est absente des annales
plantiniennes : théologie, patristique, controverses, liturgie,
philosophie, droit, sciences historiques et politiques, morale,
éducation, sociabilité, lexicographie, grammaires, livres clas-
siques, géographie, art militaire, archéologie, anatomie, méde-
cine, pharmacopée, physique, astronomie, botanique, textes
orientaux multiples, grecs, latins, français, flamands, espa-
gnols, italiens, anglais, livres de poésie, romans, contes, litté-
rature populaire, hippologie, et jusqu’à la chiromancie, la gas-
tronomie et la confiserie : toute la science est représentée dans
ce répertoire à jamais mémorable. Quelle nomenclature élo-
quente et émouvante dans sa simplicité!
Par une rencontre qui mérite d’être relevée, cet homme, dont
la puissance de volonté et l’invincible énergie, en face des plus
grandes difficultés, voire même des périls, nous frappent
d’étonnement, cet homme a connu, par ailleurs, toute une
existence spirituelle qu'il a vécue avec une intensité extraordi-
naire. Oui, cette vie interieure, dont le monde moderne, trop
absorbé par la matière, semble ressentir cruellement la perte,
— et c'est peut-être le secret de son persistant malaise, —
Plantin l’a développée dans sa plénitude. Ses rapports avec les
églises mystérieuses de France et des Pays-Bas, et spéciale-
ment avec la famille de la Charité, nous montrent en lui un
rêveur sentimental, presque un illuminé. L'homme d'entreprise
au regard aigu et positif se doublait donc d’un véritable mys-
tique. Chez lui, quand on scrute ses propos et ses actes, nulle
trace de vanité. Comme toutes les fortes âmes de son siècle,
comme Rabelais, comme Montaigne, comme l’auteur du théâtre
shakespearien, venus à cette idée par un autre chemin, il eut
toujours à un haut degré le sentiment du peu de chose que
représente l’homme au milieu de l'univers. Il pratiquait la
modestie et même le renoncement, et son plus cher désir était
d'inculquer ces sentiments, par l’éducation, à ses enfants. Sa
correspondance nous apporte, à cet égard, des précisions sai-
sissantes. Que de grandeur, Messieurs, dans cette humilité d’un
homme d’action par excellence!
Et c’est justement parce qu’il a été ainsi un cœur enthou-
MÉLANGES. 133
siaste, une âme imaginative, un poète à sa manière, que ce
prodigieux entrepreneur d'éditions captive encore tous ceux qui
l’étudient. Nous pouvons admirer sa vie comme un chef-
d'œuvre véritable, comme l’accomplissement d’un beau dessein
fermement poursuivi pour l’utilité générale, en dépit des dit-
ficultés et surtout des épreuves qui ne lui furent pas épargnées.
Son ardeur, sa robuste confiance nous apparaissent d’autant
plus dignes de louanges qu’elles ont été, en somme, désinté-
ressées : un but supérieur le guida toujours. Il n’a cherché
avidement ni le succès ni l’argent, et la gloire lui est venue par
surcroît. Peut-être pourrions-nous demander à cette carrière
exemplaire de précieuses leçons, nous qui avons tant besoin,
au lendemain de l’immense crise, de revenir à l’idéal sauveur
et au labeur fécond. Nous vous remercions, Messieurs les
membres du Comité et Messieurs les membres de la munici-
palité d'Anvers, de nous avoir fourni l’occasion, grâce à ces
fêtes charmantes, de revenir à ce grand modèle.
Mesdames, Messieurs, je le redis en terminant : la France a
le droit d’être fière du fils qu'elle a donné à la Belgique. Il a
su unir en sa personne, par un harmonieux accord, le génie
de sa première patrie à celui de sa patrie adoptive. La posté-
rité proclame qu’il a bien mérité de l’humanité, de la science
et de la recherche de la vérité. Suprême récompense, son nom,
son nom glorieux, à la lueur des événements récents, qui ont
vu la Belgique et la France mêler leur sang le plus pur, devient
comme un magnifique symbole d’entente intime, indestruc-
tible, et de labeur fraternel : Labore et Constantia, à travers
les siècles.
Abel LEFRANC.
UN LIVRE DE LA BIBLIOTHÈQUE
DE RONSARD.
À notre connaissance, on n’a pas encore essayé de reconsti-
tuer la bibliothèque de Ronsard, comme on l’a fait, par exemple,
pour Montaigne et pour Racine. Il y aurait cependant intérêt
à connaître les volumes sur lesquels le grand poète s’est pen-
ché, où il a pu glancr des idées ou trouver des inspirations.
134 MÉLANGES.
Par malheur, les livres portant son ex-libris sont extrêmement
rares!. Il n’est donc pas inutile d’attirer l’attention sur l’un d’eux
qui semble avoir jusqu'ici passé inaperçu.
Ce n’est pas, à vrai dire, un de ces ouvrages dont le contenu
puisse alimenter la rêverie d’un lyrique. Mais cet in-folio évoque
assez curieusement un épisode bien connu de la vie du chantre
des Amours. Il s’agit, en effet, d'une belle édition de cinq trai-
tés latins sur la minéralogie publiée à Bâle, chez Froben, en
1546. Tous les cinq sont l’œuvre du père de cette science, le
Saxon Georges Agricola (Bauer), savant qui jouit d’une renom-
mée très grande dans le monde scientifique de la Renaissance,
et que Bacon tenait encore en particulière estime?. L’exem-
plaire que nous avons sous les yeux a appartenu jadis à la biblio-
tèque publique de la ville de Hambourg, ainsi que l’atteste le
cachet suivant, au verso de la page de titre : Bibl. Hamburg.
publica. — Duplum venditum. I] passa ensuite dans la collec-
tion du baron de Stassart, écrivain et bibliophile belge de la
première moitié du siècle dernier, et il appartient aujour-
d’hui à la bibliothèque de l’Académie royale des sciences et des
lettres de Belgique.
Ce volume porte, sur le titre même, la signature autographe
de Ronsard tracée de cette écriture caractéristique qui ne per-
met pas un instant d’en mettre en doute l’authenticité. Mais
ce n’est pas tout : au-dessus du nom du poète, une autre men-
tion apparaît, biffée avec soin, d’une plume qui s’obstine à la
rature, très lisible cependant : Ex Bibliotheca Jacobi Greuini,
Medict Parisiensis. Cet ex-libris est, lui aussi, autographe. Il
suffit, pour s’en convaincre, de le comparer aux fac-similés de
l'écriture de Grévin donnés par M. Pinvert?. Notre exemplaire
avait donc été la propriété de l’auteur des Esbahis avant de
passer dans la bibliothèque de Ronsard. Or, chacun sait quelle
querelle devait séparer ces deux poètes d'abord amis. Pour
avoir, en 1563, pris part avec Florent Chrestien à la furieuse
1. M. Paul Laumonier veut bien nous faire savoir qu'il n’a ren-
contré, au cours de ses savantes recherches, qu'un seul ouvrage por-
tant la signature du poète. Le nôtre serait donc le second connu.
2. « … Etiam Georgius Agricola, scriptor recens, diligenter admo-
dum in mineralibus » (De augmentis scientiarum, livre III,
chap. v).
3. Jacques Grévin (1538-1570), étude biographique et littéraire,
Paris, Fontemoing, 1898, p. 48, 65 et 339.
MÉLANGES. 135
levée de boucliers dont fournirent l’occasion les Discours sur
les malheurs de ce temps, Grévin se trouva brouillé à mort avec
son maître, qui effaça les éloges qu’il lui avait précédemment
adressés.
J'oste Grevin de mes escrits,
déclare-t-il en 1572, lui qui avait jadis comparé ce poëte à Phé-
bus, et qui le citait encore, en 1560, dans ses Jsles fortunées,
au nombre de ses familiers les plus chers.
NEA s-
2 GEORGII AGRI 2e
COLAE
De ortru & caufis fubterraneorum Lib.v
Denaturacorumquæ effluuncexterra, Lib.rrit
De natura fofsilium Lib.x
Deueteribus & nouis metallis Lib.zss
Bermannus, fiue De re metallica Dialogus.
interpretatio Germanica uocum rei metallicæ,
addito Indice fœcundifsimo,
Outre ces signatures, notre exemplaire contient encore une
cinquantaine de notes marginales, toutes de la main de Grévin.
La plupart intéressent le livre V du traité De ortu et causis
subterraneorum. Ce sont, du reste, de simples « manchettes »
résumant en quelques mots latins la partie voisine du texte
d'Agricola. Elles attestent avec quelle attention le poète-méde-
cin avait étudié ces pages du savant minéralogiste. Il y est, en
effet, traité des divers métaux, et ce sujet passionnait en Grévin
l’homme de science qui allait exposer ses recherches dans ses
Deux livres des venins (1568). Mais bien avant cette date il avait
déja demandé à Agricola des armes pour la retentissante que-
relle de l’antimoine, dans laquelle il s’était jeté à corps perdu. Il
136 MÉLANGES.
invoquait son témoignage dès 1556, dans son premier Discours.
sur les vertus et facultez de l’antimoine. À propos du borax
(chrysocolla), il y renvoyait le lecteur à deux endroits différents
du traité De natura fossilium. Ces deux passages sont soigneu-
sement annotés dans notre volume : l’un porte en marge la
mention Chrysocolla; à l’autre, où Agricola cite Dioscoride,
Grévin n’a pas manqué d’ajouter la référence précise : Lib. 9
de re metallica".
C’est donc ici un des ouvrage techniques qu’il utilisait pour
ses polémiques savantes et ses recherches médicales. Comment
a-t-il été amené à s’en dessaisir en faveur de Ronsard? Il faut
sans doute nous résigner à l’ignorer. Il n’en est pas moins
intéressant de voir le poète des Amours admettre dans sa biblio-
thèque et marquer de son nom un livre traitant de matières
qui n’ont avec le lyrisme qu’un rapport trés lointain. C’est qu’il
y avait chez lui des curiosités d'homme de la Renaissance,
que ne rebutait point le latin massif des plus lourds traités.
En ce qui concerne la minéralogie, il a prouvé çà et la dans
ses vers qu’il en avait tout au moins quelque teinture. N’évoque-
t-il pas, dans son Hymne des Astres, le dur travail du mineur
et les tentatives des alchimistes ?
L'un va dessous la terre, et fouille les métaux
D'or, d’argent et de fer, la semence des maux,
Que Nature n’avoit, comme très sage mère
(Pour nostre grand profit), voulu mettre en lumière,
Puis devient alchimiste et multiplie en vain
L'or ailé qui si tost luy vole de la main.
(Blanchemain, t. V, p. 280.)
Dans son Hymne de l'Hyver, d'autre part, il chante cette
« Philosophie » qui
va dessous terre aux crevaces béantes
Tirer l'argent et l'or et chercher de sa main
Le fer qui doit rougir en nostre sang humain.
(T. V, p. 203.)
1. Le texte du premier Discours sur l’antimoine a été inséré par
Grévin dans son traité sur les poisons, dont il constitue le chap. xxiv
du livre Il. Je n'en ai sous les yeux que la traduction latine par
Jérémie Martius (Anvers, Plantin, 1571), où ce passage se trouve à
la page 259.
MÉLANGES. 137"
Et il n’est pas moins caractéristique de le voir emprunter aux
Superstitions de l’alchimie cette jolie comparaison qui rapproche
de la fabuleuse « pyralide » son âme ardente qui ne vit que
dans le feu d’amour :
On dit qu’en ces fourneaux, où le métail liquide
Se coule à la chaleur, se voit la Pyralide,
Animal né du feu, qui se nourrist en feu;
Il mourroit sans le voir, sa bruleure est sa vie,
Et le feu seulement est toute son envie.
Je luy ressemble, hélas!…
(T. IV, p. 268.)
Ne lui reconnût-on d'autre intérêt, notre exemplaire aurait
du moins celui-là d’attirer l'attention sur le fait que l’amant
de Cassandre paraît bien avoir eu des clartés plus vives qu’on
ne l’aurait cru sur des matières qui, à première vue, ne sem-
blaient guère devoir retenir et attacher un poète lyrique. Il
pose, en quelque manière, la question des connaissances scien-
tifiques de Ronsard. C’est là un sujet fort négligé jusqu'ici et
qui mériterait peut-être d’être étudié de près par l’un ou l’autre
de nos « ronsardisants ».
Gustave CHARLIER.
UN VOCABLE SHAKESPEARIEN :
HONORIFICABILITUDINITATIBUS.
On sait que ce mot se rencontre dans la scène 1 de l'acte V
de Peines d'amour perdues (Love's Labours Lost) du théâtre
shakespearien et qu’il a suscité déjà de nombreux commen-
taires depuis cent cinquante ans. On n’a pas encore cité un
exemple fort curieux de l'emploi de ce mot qui se rencontre
dans un ouvrage du xvie siècle. Il s’agit de la Table de l'ancien
philosophe Cèbes, natif de Thebes, et auditeur Daristote, en
laquelle est descripte et paincte la voye de l'homme humain
tendant à vertus et parfaicte science. (A la fin du privilepe :)
Achevé d’imprimer (à Paris, par Geofroy Tory) le cinquiesme
jour d'octobre l’an 1529. Cette traduction, qui comprend,
outre le Tableau de Cebes, un certain nombre de dialogues de
138 MÉLANGES,
Lucien, est l’œuvre de Geofroy Tory. Je compte présenter
prochainement une étude plus détaillée de ce livre. Il suffira
de citer ici le passage qui concerne le célèbre mot shakespea-
rien. On le trouve à la page 5 du prologue de Tory : « … Mais
toutesfois j'en doute, que telle forgerie de motz cornuz et
exquis fust descendue ou precipitée de la langue latine en la
nostre, car il s’en est trouvé et s’en treuve encore aujourdhuy
maintz qui pensent avoir fait grosse besoigne s’ilz ont escript
en langue latine ung mot estrange et long à outrance. Comme
celluy qui dist, et ce neantmoins ingenieusement : Conturba-
buntur Constantinopolitani innumerabilibus sollicitudinibus. Et
l’autre, nommé Hermès, qui mettoit tant sa felicité à escripre
en motz longz et exquis qu’il en fut gaudy et batu de son bas-
ton, quant ung autre ingenieux homme composa contre luy en
motz affectez et longz d’une brasse de syllabe ce distiche qui
s'ensuit :
Gaudet honorificabilitudinitatibus Hermes,
Consuetudinibus sollicitudinibus.
Je dis vouluntiers cecy en passant affin qu’on ne se attende
point trouver motz inusitez en ce vostre petit livre. Je sçay
qu’il fut jadis ung homme saige et philosophe qui dist ung
jour à son amy : Loquere verbis presentibus, et utere moribus
antiquis, c’est-à-dire : Parle en langaige commun et viz selon
bonne meurs anciennes. » On voit que l'examen de ce petit
livre n’est pas moins intéressant pour l'étude du second livre
de Rabelais que pour celle du théâtre shakespearien.
Abel LEFRANC.
CHRONIQUE.
— La Liberté du 3 janvier publie cette chanson de Maurice
Boukay à la gloire de maître François :
LA CHANSON DES POÈTES.
François RABELAIS.
I.
Voici le maître de l’école
Où la gaîté s'institua!
Grandgousier rit de Picrochole;
Frère Jean, de Gargantua!
Pantagruel rit de Panurge;
Panurge rit des Lanternois'
Et de l’humeur noire on se purge
Aux récits de maître François!
IL.
Marauds, ne lisez point ce livre!
Ne l'ouvrez point, vieux matagots,
Ni vous que la fureur enivre,
Teutons, Lettons, Goths, Ostrogoths!
Mais lisez-le, pour vos étrennes,
Gens de province et de Paris,
Et vous chasserez les migraines,
Pour douze mois, de vos esprits!
IIL.
Ne lisez point ces gais chapitres,
Oisons bridés, mulets geignards,
Cerfs limoniers, dindons bélitres,
Lièvres cornus et veaux cornards!
Mais lisez-les, gentilles dames,
Dont la joie est le seul désir;
Et vous délecterez vos âmes,
Si tel est votre bon plaisir!
140 CHRONIQUE.
IV.
Chats-fourrés, chicaneurs superbes,
Ces couplets pour vous ne sont point,
Vous qui mangez nos blés en herbes,
Et nous mettez si mal en point!
Mais chantez-les, citoyens libres,
Buvez sec à tous les refrains!
Et vous rajeunirez les fibres
De votre cœur et de vos reins!
V:
Potards, fabricants de pilules,
Docteurs, marchands d’émollients,
Avec ces joyeuses formules
Vous guérirez tous vos clients!
Escholiers, à la belle étoile,
Chantez ces mirifiques lais!
Et vous aurez dans votre moelle
La vigueur du bon Rabelais!
VE
Voici le maître de l’école
Où la gaîté s’institua!
Grandgousier rit de Picrochole;
Frère Jean, de Gargantua!
Pantagruel rit de Panurge!
Panurge rit des Lanternois!
Et de l'humeur noire on se purge
Aux récits de maître François!
Maurice Bouxary.
LE QUATRIÈME CENTENAIRE DE CHRISTOPHE PLANTIN A Tours.
— Nous avons relaté dans notre dernier numéro les fêtes et
solennités académiques qui ont eu lieu à Anvers au mois d’août
dernier en l’honneur de « l’architypographe » Plantin. Trois mois
après, la ville de Tours célébrait le quatrième centenaire de la
naissance en Touraine du fameux imprimeur. (Deux communes
des environs de Tours, Montlouis et Saint-Avertin, se disputent
l'honneur de l'avoir vu naître : ce qu’il y a de certain, c’est qu’il
était Tourangeau (Turonensis) et qu’il passa les premières
années de sa vie en Touraine.)
CHRONIQUE. 141
Le dimanche 14 novembre, la municipalité de Tours recevait
à l'hôtel de ville une délégation belge, qui comprenait M. de
Vos, bourgmestre d'Anvers; M. Terlinden, professeur à l’Uni-
versité de Louvain, délégué du ministre belge des sciences et
des arts; M. Charles Weyler, échevin des beaux-arts d'Anvers;
M. Caroly, président de la Société royale d'encouragement des
beaux-arts; M. Maurice Sabbe, conservateur du musée Plan-
tin-Moretus ; M. le comte Moretus de Bochault, un descendant
de Plantin ; M. le Dr Tricot-Royer, président du Cercle médical
d'Anvers.
Le soir, une séance académique eut lieu à l'hôtel de ville
sous la présidence de M. le bourgmestre d'Anvers et de M. le
maire de Tours. M. Sabbe y décrivit le musée Plantin-Moretus
et M. Vitry y parla des Flamands en Touraine au xve et au
xvie siécle. Ils y furent nombreux. C'est, au xive siècle, le musi-
cien Jean Okeghem, maître de chapelle de Louis XI; puis les
peintres Copin-Delf, qui exécuta des décorations murales à
Saint-Martin; Lallemand dit le Liégois, Conrart et Henry Vul-
cap, qui vivaient à Chinon au début du xvie siècle ; maître Emery
Franck, d'Anvers; Jean Clouet, de Bruxelles, qui se maria en
1485 à Tours, où devait naître son fils Janet, le portraitiste de
la cour de France. À Amboise, les décorations sculpturales
de la chapelle Saint-Hubert sont probablement l’œuvre des
tailleurs d'images Pierre Minard, Casin d'Utrecht, Cornille de
Nesve, qui travaillaient sur les chantiers du château au moment
même où Charles VIII ramenait d’Italie une colonie d’artistes
et d'artisans. Le milieu dans lequel vécut le jeune Plantin
« était donc pénétré, en même temps que d'éléments italiens,
d'éléments septentrionaux, particulièrement flamands, qui
purent contribuer à le diriger plus tard, lorsqu'il quitta les
rives de la Loire et du Cher, vers sa nouvelle patrie d’adop-
tion ».
Un concert de musique à « capella » du xveet du xvie siècle,
par la Schola cantorum Saint-Odon, sous la direction de
M. E. Van de Velde, termina cette soirée.
Le lendemain, la Societé archéologique de Touraine recevait
la délégation belge dans son charmant hôtel de la place Foire-
le-Roi, qui fut construit au début du xvie siècle pour Phi-
libert Babou de la Bourdaisière, l’argentier de François Ier,
le grand-père de cette Françoise Babou qui fut l’Astrée de
Ronsard (cf. Rey. du XVIe siècle, p. 136). Dans ce vieux
142 \ CHRONIQUE.
logis de style franco-italien, M. Hennion, conservateur du
Musée des beaux-arts, et M. Briand, conservateur du Musée des
antiquités de Touraine, avaient organisé une exposition d’im-
pressions des Plantin et Moretus. Après une visite au Musée
des beaux-arts, les fêtes se terminèrent par une brillante soi-
rée de musique et de danse offerte par M. le consul de Bel-
gique à Tours.
PUBLICATIONS RELATIVES A PLANTIN. — Le quatrième cente-
naire de Plantin a suscité quelques études relatives au maître
imprimeur anversois. Nous donnons ci-dessus un article de
notre président, M. Abel Lefranc, sur Christophe Plantin et la
France. I] a paru dans un volume édité par le musée Plan-
tin-Moretus, à Anvers : Fetes données en 1920 à Anvers et à
Tours à l'occasion du quatrième centenaire de la naissance de
Chr. Plantin. Discours et séances. Ce recueil comprend, en
outre, un article de M. Maurice Sabbe sur la Typographie
à Anvers avant et après Plantin; M. Sabbe y montre com-
ment la ville d'Anvers était devenue au xvie siècle le centre
d’une large industrie typographique qui se distingua par ses
éditions d’ouvrages géographiques, ses impressions musicales,
ses graveurs.
Chr. Plantin se trouva à l'aise dans cette ville d'Anvers où
fleurissait l’esprit d'entreprise, comme le montre M. H. Pirenne
dans une étude sur l’Importance économique et morale d'An-
vers à l’époque de Plantin. Il comprit les ressources que cette
ville offrait à l’imprimerie. Avant lui les ateliers n’employaient
que trois ou quatre presses : sa maison occupa jusqu’à cent
soixante ouvriers et vingt-deux presses. Plantin fait de l’im-
primerie une véritable industrie, qu’il mène selon des méthodes
hardies, répondant aux grèves par le lock-out, se lançant dans
de grandes entreprises {son chiffre d’affaires annuel atteignait
un million de francs), usant du crédit.
C'était aussi un homme de science et un homme d'art en
même temps qu’un homme d'affaires, ainsi que le montre
l’article du R. P. Kruitwagen sur la Vie et l’Œuvre de Chr.
Plantin.
Ilexerça une influence considérable, par son expérience, son
goût, son autorité, sur ses collaborateurs, que M. P. S. Allen
a fait revivre dans son tableau du Cercle de Plantin.
Ce recueil d'articles se termine par un compte-rendu des
fètes du quatrième centenaire de la naissance de Chr. Plantih.
CHRONIQUE. 143
Le Musée du livre (siège social : 46, rue de la Madeleine,
à Bruxelles) a publié, de son côté, sous la direction de
M. Maurice Sabbe, sept études sur Plantin, en un ouvrage
magnifiquement illustré et composé avec les caractères origi-
naux de l’officine plantinienne. Signalons parmi les hors texte
des reproductions de portraits de Plantin, de Jeanne Rivière,
de Moretus Ier, de Martin Plantin, de Juste Lipse, d'Ortelius,
par Rubens; une planche de l’ouvrage consacré par de la
Serre à l’entrée de Marie de Médicis à Bruxelles, etc.
Les articles sont consacrés à Plantin et à son imprimerie au
xvie et au xvue siècle. Le R. P. Henri Moretus y a étudié
Édition plantinienne des Annales de Baronius. Les Rimes de
Plantin font l’objet de deux articles : l’un de M. Sabbe, l’autre
de M. Georges Mongredien. Ce dernier est consacré au fameux
sonnet du Bonheur de ce monde. On sait que ce sonnet parut
pour la première fois en 1694, non signé. On l’a attribué à Saint-
Évremond; mais cette attribution est à rejeter. De ce sonnet on
a retrouvé dans les papiers de Plantin des exemplaires sur
feuilles volantes remontant à l’année 1579 : jusqu’à preuve du
contraire, on peut présumer qu’il est de Plantin.
Les articles de M. le baron Rudbeck sur Plantin relieur
_ et de A. J. J. Delen sur les Artistes collaborateurs de Plantin,
” de M. de Backer sur la Visite de Marie de Médicis à l’impri-
merie Plantin-Moretus achèvent de nous faire connaître la
multiple activité de Plantin et de son admirable architypogra-
phie. J. P.
L’ISLE SONANTE ET LE Ve Livr&. — M. Jean Plattard, ren-
dant compte de la réimpression de l'édition Moland par
M. Henri Clouzot, pose cette question : « Quelles parties de
l'Isle sonanie et du Cinquiesme et dernier livre de Pantagruel
sont authentiquement de lui [Rabelais]? Autant de questions
qui restent encore sans réponse sûre. »
Il n’y a guère de problème historique qui soit susceptible
d'une « réponse sûre ». Toutefois, en ce qui concerne l’authen-
ticité de l’Jsle sonante, on me permettra de rappeler que, dans
l'étude critique que j'en ai faite! je suis arrivé aux conclusions
suivantes :
L'Isle sonante, le manuscrit du Ve livre conservé à la Biblio-
1. L'Isle sonante, réimpr. pour la Société des Études rabelaisiennes
par Abel Lefranc et Jacques Boulenger.
144 CHRONIQUE.
thèque nationale et les éditions dérivent tous d’un même ori-
ginal. Cet original, c'était l’ébauche du Ve livre que Rabelais
avait laissée. Elle se composait de parties tout à fait achevées et
rédigées, d'extraits faits et de copies prises par Rabelais pour être
utilisées, de notes diverses d’où le plan de l’œuvre se dégageait
clairement. Tout cela a été trouvé dans ses papiers, sans doute.
Un imprimeur pressé, après une mise au point, a publié les
chapitres du début, les seuls (?) peut-être qui fussent achevés :
c’est l’Jsle sonante. Plus tard, on a repris et refait le tout : c’est
le Cinquiesme livre. On trouve dans le livre V quelques-unes
des plus admirables pages de l’œuvre rabelaisienne, comme la
visite aux chats fourrés et le discours du « gueux de l’hos-
tiaire ». D’autre part, le plan plus ou moins secret de l’œuvre
y est parfaitement respecté (voir les Navigations de Pantagruel
d'A. Lefranc). Je n’ai examiné de près que l’Jsle sonante, mais
je suis persuadé que, pour le reste du livre, l'étude de
M. Sainéan, notamment, justifiera mes conclusions.
Jacques BouLENGER.
Cimais ou simois. — Au t. II, 3e fasc., de la Revue du
X VIe siècle, p. 335, M. Sainéan donne au mot cimais ou simois,
employé par d’Aubigné, le sens de langes ou berceau : il signi-
fie en réalité punaise.
Le mot patois, encore actuellement très usité, est cimet, que
les paysans qui le traduisent en français énoncent simois. Il y
a encore un proverbe ou un dicton connu des vignerons qui
dit, à propos du raisin muscat, en particulier du muscat noir
dont la saveur spéciale est très marquée : « Le muscat sentis à
cimet », c’est-à-dire « a le goût de punaise », et l’on conte
une jolie histoire du président Bonzom (dont je garantis
l'authenticité, car elle me fut contée sur le moment par son
fils).
Le président avait une jeune domestique fraîchement débar-
quée de ses montagnes ariégeoises et qui habitait une man-
sarde vermineuse : elle se présente un matin, très rouge, dans
le cabinet de son maître et lui fait, avec confusion, laveu
ci-après : « Monsieur, je suis pleine de six mois. » On juge de
l’émoi du bon président!
Si, d’ailleurs, il restait quelque doute sur la signification du
mot dans les vers cités de d’Aubigné, je rappellerai un autre
CHRONIQUE. 145
vers de Scaliger où il dit que le lion et la punaise respirent le
même air :
Spirat leoni ac cimici aura communis. \
(Poemata. Hipponax, p. 441, In monotam.)
Dr De SANTI.
À L’UniversiTÉ DE Lizire. — M. Roger Charbonnel, docteur
ès lettres, fait actuellement à la Faculté des lettres un cours
sur « les traits distinctifs du génie méditerranéen ». Il ÿ étudie,
notamment, la conception particulière que les représentants
les plus qualifiés de l’esprit helléno-latin, jusqu’à l’âge clas-
sique, se sont faite de l’amour, de la justice, de l’honneur et
de la personnalité morale. Il a eu l’occasion d’y établir une
définition nuancée du naturalisme de la Renaissance, com-
plétant tout ce qu’il en avait dit dans ses ouvrages sur la Pen-
see italienne au XVIe siecle et sur la Morale de G. Bruno, et
amorçant ainsi les conférences qu’il a, par la suite, données à
l’Institut des hautes études de Bruxelles.
UN CYCLE DE CONFÉRENCES SUR LA RENAISSANCE FRANÇAISE.
— L'Institut des hautes études de Belgique (67, rue de la Con-
corde, à Bruxelles}, sur l’initiative de M. Van den Borren, biblio-
thécaire du Conservatoire royal de musique à Bruxelles, et de
M. Spaak, avocat à la Cour d'appel de Bruxelles, directeur du
théâtre de la Monnaie, a organisé, avec le concours de notre pré-
sident M. Abel Lefranc, un cycle de conférences sur la Renaïis-
sance française pour l’année académique 1920-1921.
Les principales manifestations de l’activité littéraire, artis-
tique, philosophique, religieuse, économique de cette grande
époque de notre histoire ont été étudiées au cours de ces
conférences, dont nous donnons ici le programme :
L'architecture, la sculpture, la peinture pendant la première
Renaissance. — L'art français a la fin de la Renaissance, par
M. Paul Vitry.
La philosophie et la religion au temps de la Renaïssance, par
M. Roger Charbonnel et M. Renaudet.
La musique française de la Renaissance, par M. Henry Pru-
nières.
L'histoire et l'économie politique en France au temps de la
Renaïssance, par M. Henri Hauser.
La littérature française de la Renaissance (Marot; Rabelais
REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VIII. 10
146 CHRONIQUE.
et la Renaissance; Part de Rabelais; Ronsard; la Pléïade), par
M. J. Plattard.
Ces conférences publiques ont été suivies avec intérêt par
l'auditoire ordinaire de l’Institut des hautes études de Bel-
gique, qui est à l’Université libre de Bruxelles ce que sont à
la Faculté des lettres de Paris l’École des Hautes-Études et
l’École des hautes études politiques et sociales. La Revue du
X VIe siecle se félicite que nos amis belges aient choisi comme
champ d'études de la civilisation française l’époque à laquelle
elle a voué son admiration et son labeur. Elle adresse ici l’ex-
pression de sa plus cordiale gratitude aux promoteurs et orga-
nisateurs de cette manifestation de sympathie pour nos lettres
françaises.
RABELAIS A RoME. — Dans un récent volume, M. André
Maurel, dont on connaît les charmants ouvrages : Petites
villes d'Italie, Paysages d'Italie, etc., a entrepris d’étudier
l’Art de voyager en Italie (Hachette, 1920). Ce livre se com-
pose de deux parties : l’une consacrée à la théorie et l’autre à
la pratique. Dans la première, l’auteur étudie successivement
Rabelais, Gœthe, Ruskin et Stendhal. Nous conseillons vive-
ment la lecture de ces pages rétrospectives à tous ceux qui
veulent visiter la péninsule. L’étude consacrée à Stendhal est
assurément la plus importante et la plus fouillée, celle que
nous préférerions, s’il nous fallait marquer un choix. Le cha-
pitre relatif à Rabelais (pages 9 à 34) se lit avec agrément.
M. Maurel a eu l’excellente idée de nous donner une esquisse
rapide de l’aspect extérieur de la Rome du temps de Rabelais.
On en jugera par cet intéressant extrait qui concerne le palais
des papes et la basilique de Saint-Pierre : « Le Vatican, où
Rabelais dut se rendre tout d’abord, ne possédait pas l’énorme
aile de droite, l’aile carrée qu’habite le pape, ni celle du fond.
Seule existait l’aile des loges, des chambres, qui formait la
façade. Avec ses tours nombreuses, le Vatican était un château
fort plus qu’un palais. La cour Saint-Damase n'existait pas, la
colonnade de Bernin non plus, bien entendu. Les galeries qui
relient le Vatican au Belvédère, en revanche, existaient, d’un
côté tout au moins; là s’entassaient toutes les trouvailles
antiques que se disputaient les neveux ou les fils des papes
pour se meubler et s'enrichir. Mais le jardin où le pape faisait
pousser ses salades s’étendait sans interruption du palais à la
CHRONIQUE. 147
niche du Belvédère; une gravure de Dupérac nous en donne
l’image fidèle : il n’avait pas encore été coupé en deux par la
bibliothèque. La chapelle Pauline était en construction.
« Saint-Pierre, lui, est en sommeil. Depuis 1520, depuis la
mort de Raphaël, on n’y a guère touché. On hésite toujours
sur le point de savoir si on lui donnera la forme de la croix
grecque de Bramante ou de croix latine de San Gallo. Ce
n’est qu’à son troisième voyage que Rabelais trouvera Michel-
Ange chef des travaux.
« Au forum, Rabelais ne rencontre que des bœufs à la
pâture; émergent seulement les trois colonnes du temple des
Dioscures, que l’on prend pour le temple de Jupiter Stator,
lequel se trouvait en réalité là où est l’Arc de Titus. Le Qui-
rinal, place et palais, n'existait pas. En revanche, Rabelais
voyait tels qu’ils sont restés le palais Giraud et celui de la
Chancellerie, le palais Farnèse, qui ne sera fini qu'en 1589,
après quatre-vingts années de travaux, les églises San Pietro
in Montorio sur le Janicule, de la Pace et de l’Anima au
Champ-de-Mars. La place Navone existait, maïs sans ses fon-
taines. La place Santi Apostoli, où habitait Rabelais et où se
déroula la Sciomachie, n’a guère changé, elle du moins. On y
voyait déjà un palais Colonna, différent de celui d’aujourd’hui;
il était de la première Renaissance. Mais, dans les jardins de
ce palais, Rabelais put voir un temple de Sérapis qui fut
démoli en 1610. Le Colisée servait toujours de carrière inépui-
sable... »
On interrompt à regret cette énumération, si parlante pour
les rabelaisants; ils pourront, au reste, se reporter au volume.
Sur la jeunesse de Rabelais, M. Maurel a commis quelques
confusions qu’il lui eût été facile d’éviter. Ainsi, il fait vivre
(p. 11) Rabelais « à Maillezay » quand il résidait à Fontenay-
le-Comte. De même, il ne faut pas dire que le Chinonais
publia, en 1548, les deux premiers livres (?) du Quart Livre.
En revanche, le cercle d’ « humanistes, de passionnés d’anti-
quailles, de chasseurs au marbre inconnu », au milieu duquel
évolua l’auteur de Gargantua, est décrit avec beaucoup de
précision (p. 23 et suiv.) Somme toute, étude utile et
attrayante, que nos confrères liront avec plaisir. — A. L.
RECTIFICATION. — Rendant compte dans le dernier numéro
de notre Revue de l’édition des Œuvres completes de Ronsard
148 CHRONIQUE.
de notre confrère M. Laumonier, je regrettais, p. 261, qu'il se
fût borné à annoter la vie de Ronsard par Marty-Laveaux au
lieu d’en donner une nouvelle rédaction. Il paraît que les exi-
gences de l'éditeur ont imposé cette forme bâtarde et fâcheuse
de la notice biographique.
P. 259. Mes remarques sur l'Hymne à la nuit, l’'Ode à son
lict et à Phæœbus lui vouant ses cheveux portent à faux : j'ai
pris, en effet, pour la date de leur publication, la date du texte
de la dernière édition où elles parurent du vivant de Ronsard.
J'ai oublié, en consultant le t. VI, l’avertissement donné dans
la préface du t. 1, p. 1v. Je crains bien que d’autres lecteurs ne
commettent la même inadvertance: il aurait été prudent de
rappeler, dans le titre courant, par exemple, la date de publi-
cation des pièces retranchées contenues au t. VI. On ne sau-
rait prendre trop de précautions pour prévenir en pareille
matière les défaillances de l’attention. M. Laumonier m’objecte
que j'aurais dû consulter la Table des matieres où encore son
Tableau chronologique de$ œuvres de Ronsard : sans doute!
mais je lui aurais su gré de me dispenser de cette peine et
d’épargner mon temps. Les travaux d’érudition ne perdent rien
à se rendre commodes et faciles.
Au reste, mes doutes subsistent sur les raisons qui ont
amené Ronsard à retrancher de son œuvre quelques-unes de
ses pièces. Elles sont d’ordre esthétique, dit M. Laumonier.
Elles devraient donc être sensibles à tous les gens de goût :
or, on n'aperçoit pas pour quels motifs a été retranchée, par
exemple, l’ode en dialogue de Ronsard et des Muses, qui passe
à juste titre pour une des plus admirables du poëte et par l’élé.
vation du sentiment et par la beauté de la forme?
La suppression de l’épitaphe de Rabelais est également diffi-
cile à expliquer. On peut hésiter sur le sentiment qui a inspiré
ce poème à Ronsard. Notre confrère M. Jacques Boulenger,
par exemple, est fort loin de l’interpréter comme M. Laumo-
nier.
« Voici quelques fragments de cette épitaphe :
Si d’un mort qui pourri repose
Nature engendre quelque chose
Une vigne prendra naissance
De l'estomac et de la pance
CHRONIQUE. 149
Du bon Rabelais, qui boivoit
Tousjours cependant qu’il vivoit.
La fosse de sa grande gueule
Eust plus beu de vin toute seule
(L’espuisant du nez en deus cous)
Qu’un porc ne hume de lait doux.
Jamais le soleil ne l’a veu,
Tant fût-il matin, qu'il n’eust beu,
Et jamais au soir la nuit noire,
Tant fut tard, ne l’a veu sans boire.
Car, alteré, sans nul sejour,
Le gallant boivoit nuit et jour.
Mais quand l’ardante canicule
Ramenoit la saison qui brule,
Demi-nus se troussoit les bras
Et se couchoit tout plat à bas
Sur la jonchée, entre les taces,
Et parmi des escuelles grasses
Sans nulle honte se touillant,
Alloit dans le vin barbouillant
Comme une grenouille en la fange.
« Etc.
« M. Laumonier pense que c’est bien à tort que le médecin
Jean Bernier, à la fin du xvrre siècle, affirmait que Ronsard a eu
l’intention d'attaquer Rabelais dans cette épitaphe. Il ne voit
dans ces vers qu’un « badinage dénué d’acrimonie », et même
il y voit un « témoignage de la sympathie » du poète des Odes
pour l’auteur de Gargantua. Et il ajoute que les deux pages de
Michelet (Histoire de France, éd. Lemerre, t. XI, p. 131-132),
où leur opposition se trouve marquée, sont « stupéfiantes »
et « dénotent, outre une folle imagination, un réel défaut d’es-
« prit critique ».
« Pour ce qui est de l’imagination de Michelet, on l’accorde.
J'entends bien qu'il ne faut pas prendre cette épitaphe au tra-
gique et qu’elle s'inspire des épigrammes anacréontiques de
Anthologie :
L'homme sot qui lave sa pance
D'autre breuvage que du vin
Mourra d’une mauvaise fin,
déclare théologalement Ronsard lui-même en un autre endroit.
RRV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VII. 10*
150 CHRONIQUE.
« Et:
Boivon, le jour n’est si long que le doy,
Je perds, amy, mes soucis quand je boy :
Donne-moy viste un jambon sous la treille. .
« Et:
De moy puisse la terre
Engendrer un lierre, etc.
« Et:
Quand la mort me voudra tuer
À tout le moins, si je suis digne
Que les dieux me daignent muer
Je le veux estre en fleur de vigne.
« Et puis dans une ode à Remi Belleau :
Tu es un trop sec biberon
Pour un tourneur d’Anacréon,
Belleau.….….
« Tout de même, il y a une belle différence entre le ton
qu'il sait garder dans ces poésies-là et le tableau qu’il fait de
Rabelais, vautré comme un porc sur la « jonchée », c’est-a-
dire sur l’herbe, la paille dont on a jonché le sol sous les pieds
des buveurs, — entre les tasses et les écuelles sales, — où sans
nulle vergogne il se « touille », « barbouillant » dans le vin
comme une grenouille en la fange. C’est sur un autre ton que
Ronsard exhorte à boire son ami Belleau :
... Après le trespas,
Ombre tu ne boiras là-bas
Que je ne sçay quelle ombre noire.
Mais non, ne boy point, mon Belleau
Si tu veux monter au troupeau
Des Muses..……
« J'admets que ce ne soit pas de la haïne, ni même peut-
être de l’antipathie, mais, à coup sûr, ce n’est pas de l’admira-
tion que Ronsard fait paraître par son épitaphe pour l’homme
à la « grande gueule ». M. Laumonier estime que l’on doit
voir dans ces vers « l’expression d’une admiration person-
« nelle ». Il est bien difficile de suivre ici M. Laumonier. Et
comment, d’ailleurs, le fier Ronsard n’éprouverait-il pas un
CHRONIQUE. 151
vif dédain pour la littérature populaire de Maître François?
Sans doute, il est lui aussi hellénisant, épicurien, voire grand
mangeur et bon biberon; mais il chante sur un autre ton, et
la veine familière, le style parlant et « vulgaire », les dictons
de Rabelais, tout cela devait sembler bien ignoble à un poète
convaincu comme il l’est de la hiérarchie des genres. A tout le
moins l’épitaphe, que Ronsard supprimera dédaigneusement
de ses œuvres en 1586, laisse-t-elle deviner le mépris condes-
cendant du poète pindarique pour le romancier populaire. »
Je me rallierais volontiers à l'opinion de M. Boulenger.
Quelque affinité qu’il y ait eu entre le tempérament de Ron-
sard et celui de Rabelais, les doctrines littéraires de celui-là
ne lui permettaient guère de manifester de l’admiration pour la
verve populaire et grossière du chantre de Gargantua, du
grand Panurge et de frère Jean. Sans doute, comme le disait
déjà Sainte-Beuve, cette épitaphe est plutôt « bachique que
satirique », et le mérite de M. Laumonier est d’avoir trouvé
les modèles de cette poésie bachique. Mais si elle n’est pas une
manifestation d’hostilité, elle n’est pas davantage un témoi-
gnage d’admiration de Ronsard pour Rabelais.
Quelle que soit d’ailleurs l’interprétation que l’on en donne,
je ne vois pas pour quelles raisons « esthétiques » Ronsard l’a
retranchée de ses œuvres. JP:
« LES QUILLES EN GASCOGNE » (Gargantua, ch. 1). — Dans
Opinion du 7 mai, M. Joseph de Pesquidoux donne une des-
cription précise et pittoresque du billard de quilles. Ce jeu,
qui est encore en honneur en Gascogne, est celui auquel
Rabelais fait allusion à la fin du ch. 1: de Gargantua, à propos
de la généalogie et antiquité de Gargantua, découverte en un
tombeau. Ceux qui l’ouvrirent y trouvèrent neuf flacons, en
tel ordre qu’on « assied les quilles en Gascogne, desquels celui
qui au milieu était, couvrait un gros, gras, grand, gris, joli,
moisi livret, plus, mais non mieux sentant que roses. »
LE BASQUE DE PANURGE. — On sait que Rabelais fait parler
Panurge en de nombreuses langues, dont le basque. Ce basque
dut lui être fourni, pense-t-on, par quelques-uns de ces
laquais originaires de Mauléon ou de Saint-Jean-Pied-de-Port
qui étaient volontiers au service des grands d’alors. L’ortho-
graphe du texte basque de Rabelais est assez fantaisiste et
arbitraire. Et que veut-1l dire exactement?
152 CHRONIQUE.
Un érudit en langue euskarienne, M. J. Vinson, vient d’en
donner, après de consciencieuses recherches, la traduction!
dans la revue basque Gure Herria. La voici :
« Monseigneur (grand seigneur), en tous maux il faut
remède; être comme il faut, c’est le difficile. Je vous ai tant
prié! Faites qu’il y ait de l’ordre dans notre propos où cela
sera, sans fâcherie, si vous me faites venir mon rassasiement.
Après cela, demandez-moi ce que vous voudrez. Il ne vous
fera pas faute de faire même les frais de deux, s’il plaît à
Dieu. » :
Ajoutons que ces paroles de Panurge forment le premier
texte basque qui ait été imprimé. (Renaïssance, 7 mai 1921.)
L'INFLUENCE DE LA PLÉIADE EN IÎrauie. — Sous ce titre : 11
Chiabrera e la Pleiade francese (Turin, Bocca frères, 1920),
M. Ferdinando Neri vient de publier une bonne étude de
l'influence de notre Pléiade sur la poésie lyrique italienne dans
la seconde moitié du xvie siècle.
Il a rassemblé d’abord tous les documents qui attestent l’in-
fluence de Ronsard en Italie. Dès 1559, Castelvetro le premier
en fait mention. Bartolomeo Del Bene, protégé de Catherine de
Médicis et pendant vingt ans gentilhomme de Marguerite de
France, duchesse de Savoie, célèbre en vers italiens la gloire
du « gentiluomo Vandomese ». Autour de la duchesse de Savoie
on découvre d’autres poètes français qui ont vanté Ronsard en
Italie.
Le poète Gabriello Chiabrera (1552-1638) avait connu à Rome
dans sa jeunesse Marc-Antoine Muret, qui lui révéla Ronsard.
Dans ses vers lyriques, publiés en 1599, M. Neri découvre de
nombreux emprunts à Ronsard : types de strophes, mètres,
détails de versification, etc. Sa poétique est celle de la Pléiade,
telle que J. Du Bellay l’a exposée dans la Deffense. À l'exemple
de Ronsard, Chiabrera imite Pindare et Anacréon. Il s'inspire
encore de quelques poèmes de Remy Belleau sur les pierres
précieuses, des Météores de Baïf, etc.
La documentation de cet ouvrage est riche et solide; l’exa-
men toujours si délicat des problèmes d’influences et d'emprunts
est conduit avec circonspection. Les questions de versification
sont traitées avec délicatesse. Grâce à M. Neri, nous connais-
1. M. Vinson en avait donné la primeur dans la R. É. R., t. II,
p. 276.
CHRONIQUE. 153
sons maintenant la fortune de Ronsard en Italie et nous cons-
tatons que si nos poètes de la Renaissance doivent beaucoup aux
poètes italiens, ils ont aussi l’honneur d’avoir serv? de modèles
à quelques-uns d’entre eux. J. P.
INVENTION ET RÉALITÉ DANS LA LITTÉRATURE DU XVIC SIÈCLE.
— Sous ce titre, notre président, M. Abel Lefranc, a donné dans
la première semaine d'avril, à Gand, à Anvers et à Bruxelles,
une conférence qui a été fort appréciée du public universitaire
et lettré.
Constatant le regain de vogue dont l’histoire littéraire jouit
depuis la fin de la guerre, M. A. Lefranc s’est attaché à déter-
miner ce que lecteurs, auteurs, auditeurs demandent à la litté-
rature. La vie, l'humanité, les éléments biographiques, voilà ce
qui intéresse particulièrement de nos jours dans les œuvres
littéraires. Derrière les fictions, on recherche la réalité, et l’in-
terprétation des textes apparaît souvent renouvelée par ces
recherches d’érudition. C’est le cas de Gargantua, des naviga-
tions de Pantagruel, des poèmes d’amour de Marot, des sonnets
de Ronsard, etc. Il est rare qu’on ne découvre pas de rapports
intimes entre les œuvres et leurs auteurs. Une exception,
toutefois, se rencontre dans William Shakespeare : la thèse de
M. Lefranc, qui assigne pour auteur au théâtre shakespearien
non William Shakespeare, mais William Stanley, sixième comte
de Derby, ramène et cas dans la règle générale.
RABELAIS A LA SCÈN&. — « Enfin le Rabelais de l’Escoutaire
a vu les feux de la rampe, en cette même ville de Montpellier
où triompha jadis,'en 1878, le Pain du péché d’Aubanel. Le
Pain du péché était écrit en provençal, le Rabelais l'est en dia-
lecte montpelliérain. Le succès de cette pfèce-a été grand, dit
la chronique. Cela n’est pas pour surprendre Orion, qui, par
hasard, périgrinant il y a peu de jours en ces parages, eut la
bonne fortune d'assister à une répétition de ladite pièce. Il y
avait là, dans la salle toute pleine d'ombre, Marsal, Pons et
Jean Amade. L'effet fut considérable. Le vers de l’Escoutaire
s'envole d’un bel essor et chante bien. Sa tirade verveuse sans
verbiage ni flafla, loin de retarder l’action, à l’occasion la lance
à fond de train et dicte le geste. Toute cette œuvre est très
théâtre. Pas une fois elle n'est cabot. Les acteurs, amateurs
aussi bien que professionnels, secondérent d’un zèle fort intel-
ligent l'inspiration du poète.
res
154 CHRONIQUE.
Dommage seulement que le protagoniste, Rabelais lui-même,
n'ait payé davantage de sa personne et de son talent, que visi-
blement il ménageait. Dans l'interprétation d’un tel person-
nage, il fallait une certaine exubérance hautement lyrique, de
la matoiserie et nonosbtant de l'éclat dans la facétie, une ron-
deur généreuse, du coup de gueule et de la pétarade parfois,
presque toujours de l’élan. Car il y a bel et bien tout cela dans
l’œuvre puissante et charmante de l’Escoutaire. L'artiste ne
s’en est pas assez souvenu. »
(Action française du 30 mai.)
— Notre confrère M. F.-Ed. Schneegans a publié dans la
Romania (octobre 1920) le poème du Mors de la pomme, une
des variations les plus curieuses que le xve siècle nous ait lais-
sées sur le thème de la Danse macabre. C’est essentiellement
une œuvre d'édification, un sermon sur ce texte : « Tous faut
mourir pour une pomme, » passé en proverbe à cette époque.
Chaque strophe de ce poème de 500 vers est terminée par un
verset latin emprunté aux Psaumes; le défilé des victimes de la
mort, — frappées chacune en pleine action, — est placé entre la
scène de la désobéissance d’Eve et d'Adam et l’annonce de la
Rédemption par la passion du Christ. Toute intention satirique,
toute ironie, tout sarcasme est banni de ce poème d'un caractère
purement édifiant. Il nous reporte aux origines de la danse
macabre. De l’auteur on ne sait rien : c’était un homme « pieux,
de talent plutôt médiocre, mais au courant des interprétations
allégoriques des textes sacrés, des parallèles et rapprochements
ingénieux élaborés par les théologiens du moyen âge ». — J. P.
Livres NOUVEAUx. — De MM. Fernand Fleuret et Louis
Perceau, Les œuvres satyriques complètes du sieur de Sigogne,
extraites des Recueils et manuscrits satyriques, avec un discours
préliminaire, des variantes et des notes. Paris, FI HARREANE des
curieux, 4, rue de Furstenberg, 1920.
Le discours préliminaire est une étude étendue de la biogra-
phie de Sigogne et de son œuvre. On y trouvera des aperçus
intéressants sur l'indépendance de Sigogne à l'égard de
Mathurin Régnier, sur les caractères de son style et de sa
langue et sur les diverses influences italiennes et françaises
qu’il a subies.
— De notre confrère M. Hugues Vaganay, Les plus belles
fleurs de la légende dorée de Jacques de Voragine, évesque de
= = a _”
‘PE
CHRONIQUE. 155
Gennes, ornées de figures du temps. Paris, à la Sirène, 7, rue
Pasquier, 1920. (Légendes de saint Antoine, saint Sébastien,
sainte Agnès, saint Julien, sainte Agathe, saint Benoît, de
Pilate, de sainte Marie l’Égyptienne, saint George, saint
Alexien, sainte Marguerite, sainte Cristine, saint Christofle,
sainte Marthe, sainte Justine, saint François, sainte Thais,
sainte Cécile, sainte Catherine, saint Nicolas, saint Sil-
vestre).
— De notre confrère M. L. Sainéan, Le langage parisien au
XIXe siecle. Facteurs sociaux. Contingents linguistiques. Faits
sémantiques. Influences littéraires. Paris, E. de Boccard, 1, rue
de Médicis, 1920.
Vaste enquête sur le langage populaire parisien de nos
jours. Les spécialistes de la linguistique diront la valeur des
théories et des idées exposées au cours de ces recherches sur
la langue vulgaire : aux amateurs d’argot parisien, à tous ceux
qui s'intéressent aux singularités de notre langue, elle offre
une foule de faits et de documents très curieux.
— De notre confrère M. Maurice Du Bos, Un carteron de
balades de Christine de Pisan. Petite bibliothèque surannée,
Paris, Liverre, 7, rue de l’Éperon, 1921.
— De notre confrère M. Gustave Cohen, deux gros ouvrages
dont nous rendrons compte dans le prochain fascicule : Mys-
tères et moralités du manuscrit 617 de Chantilly, publiés pour
la première fois et précédés d'une étude linguistique et litté-
raire.
Écrivains français en Hollande dans la première moitié du
XVIIe siècle. Paris, É. Champion, 1920.
— De M. J.-W. Marmelstein, dans la Neophilologiese Biblio-
theek (Groningue et la Haye, 1921) une Étude comparative des
textes latins et français de l'Institution de la religion chres-
tienne par Jean Calvin, dont nous entretiendrons prochaine-
ment nos lecteurs.
— De M. C. H. C. Wright, professeur de langue et littéra-
ture françaises à Harvard University, un volume publié dans
les « Harvard studies in romance languages » : French Clas-
sicism, 1920. Un bon tiers de cet ouvrage est consacré à la lit-
térature du xvre siècle. M. Wright y étudie les bases de notre
classicisrhe, les théories de la Pléiade, le classicisme de la
Renaissance dans Ronsard et les premiers auteurs de tragé-
156 CHRONIQUE.
dies, enfin l’esprit classique chez les philosophes et moralistes,
particulièrement chez Montaigne, chez Michel de l’Hospital,
moraliste en action, chez Guillaume du Vair.
— Dans la Collection des chefs-d'œuvre méconnus (Paris,
Bossardi, les Mémoires de Marguerite de Valois, avec une intro-
duction et des notes de M. Paul Bonnefon.
La même collection comprendra parmi les œuvres du
xvie siècle : les Propos rustiques, de Noël du Fail; les Sonnets
à Hélène, de Ronsard; le Traité des reliques et l'Excuse à
Messieurs les Nicodémites, de Calvin; les Amours d’Alcidon,
d’Honoré d’Urfé, etc.
QUESTIONS.
— Au début de l’Heptaméron de la reine de Navarre, il est
dit que les « bains des montz Pirénées commencent d'entrer
en leur vertu... le premier jour de septembre ».
De même, il est fait allusion dans les Mémoires de Margue-
rite de Valois à une « saison » pendant laquelle les eaux de Spa
ont plus d'efficacité que pendant le reste de l’année.
Pourrait-on citer d’autres textes du xvie siècle relatifs à la
« saison » de l’année dans laquelle les eaux thermales passaient
pour avoir toute leur vertu curative?
— On connaît de Jean de la Haye le Commentaire de
Marsille Ficin, Florentin, sur le Banquet d'amour de Platon,
faict François par Syÿmon Silvius, dit J. de la Haye, valet de
chambre de treschrestienne princesse Marguerite de France,
royne de Navarre, avec privilège du roy. On les vend à Poic-
tiers, à l’enseigne du Pélican. 1546.
Quels rapports y a-t-il entre ce Jean de la Haye et Simon
Dubois l’imprimeur? Est-ce le mème qui a publié la Margue-
rite des Marguerites ? Hélène HARviITT.
Le gérant : Jean PLaTrAR»D.
NOGENT-LE-ROTROU, IMPRIMERIR DAUPELEY-GOUVERNEUR.
TABLEAU CHRONOLOGIQUE
DES
PUBLICATIONS DE MAROT
{4° et dernier article.)
QUATRIÈME PARTIE.
LES PUBLICATIONS POSTHUMES.
Que Marot ait collaboré ou non à l'édition de Constantin,
elle était encore très incomplète. Parmi les pièces qui restaient
inédites, certaines prendront place directement dans les édi-
tions des Œuvres qui vont continuer à se succéder en grand
nombre. Mais, pour la plupart, elles paraïîtront dans des pla-
quettes ou dans des recueils collectifs. Il importe de préciser,
autant que possible, les circonstances de la publication de
chacune d’elles. Car, pour beaucoup des œuvres posthumes
attribuées à Marot, se pose un problème très délicat d’authen-
ticité.
Nous nous occuperons d’abord des pièces qui ont paru dans
des plaquettes ou dans des recueils collectifs2.
À. — PUBLICATIONS SÉPARÉES.
1544 (décembre).
Le recueil de vraye poesie françoyse prinse de plusieurs
1. Voir Revue du AVI: siècle, t. VII, p. 46, 206: t. VIII, p. 80.
2. Quelques-unes de ces publications ne sont pas datées. Nous les
mentionnerons, sans oublier toutefois que telles d'entre elles sont
peut-être antérieures à la mort de Marot.
REV. DU SBIZIÈME SIÈCLE. VIII. II
158 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
poetes les plus excellentz de ce regne. A Paris, avec privilege
du Roy pour cinq ans, chez Denys Janot (1544)1.
L’achevé d'imprimer est du 10 décembre 1544. Ce recueil
apportait au moins cinq pièces inédites de Marot, l’une signée
de son nom et les quatre autres non signées. Savoir :
Traduction d’une épigramme de Martial, « vitam qui faciunt
beatricem », par Clément Marot,
Voicy, amy, si tu le veulx sçavoiri
et quatre autres imitations de Martial :
Ysabeau, lundy, m’envoyastes
Macée me veut faire à croire
S'il m'en souvient, vieille au regard hideux
Pauline est riche et me veut bien.
Ces cinq pièces se retrouveront dans le recueil des épi-
grammes imitées de Martial publiées à Poitiers en 1547.
Mais l'intérêt de ce recueil vient surtout de ce que, comme
la plupart des pièces qu’il contient ne sont pas signées, on a
cherché plus tard à en attribuer la paternité à Marot. On s’est
fondé sur cette constatation que plusieurs des pièces non
signées sont effectivement de Marot, les unes déjà recueillies
dans ses Œuvyresi, les autres encore inédites. Lenglet du Fres-
1. Bibl. de l’Arsenal, B. L. 7231, réserve. Ce recueil a été repro-
duit en 1550, à Lyon, par Temporal (Catal. Rothschild, n° 309); en
1555, à Paris, par la veuve Rigault, et, avec des additions, en 1559,
à Lyon, par Rigault. C’est l'édition de Rigault qui a été réimprimée
en 1869, à Genève, par Paul Lacroix.
2. Cette pièce reparaîtra dans un recueil donné à Lyon, chez
Nicolas Bacquenois, en 1548, sous ce titre : Le Livre de plusieurs
Pieces, c'est à dire faict et recueilli de divers autheurs comme de
Clement Marot, et autres (reproduit à Paris la même année chez
Langelier). Ce n’est pas, comme on l’a cru (Catal. Rothschild,
n° 803), une pièce inconnue et négligée par toutes les éditions des
Œuvres de Marot. C’est une autre forme, et d’ailleurs incorrecte,
de l’épigramme CCXXI de l'édition Jannet, dont on lira plus loin
un incipit différent (Recueil d'épigrammes de 1547). C’est le texte de
ce recueil qui a été reproduit dans les éditions ultérieures.
3. Quatre sont dans ce cas :
« Amy Creman, on t’a fait le rapport » (1542)
« Les cerfz en ruth pour les biches se battent » (1538)
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1544). 159
noy en a pris prétexte pour insérer dans son édition de Marot
un grand nombre de ces pièces qui ne lui paraissaient pas
indignes de son poète. Il n’affirmait pas au reste qu’elles
fussent de lui. Mais, de son édition, elles ont passé dans
d’autres éditions, et voici en quels termes, d’une piquante
intrépidité, Paul Lacroix venait à s'exprimer sur leur compte
en 1869 : « On ignore quel est l’éditeur de ce recueil qui s’an-
nonce comme emprunté aux poëtes les plus excellents de ce
règne et qui est composé pour la plus grande partie de pièces
inédites ou nouvellement imprimées de Clément Marot. Beau-
coup de ces pièces n'avaient pas encore été recueillies par
Clément Marot lui-même dans la première édition complète
de ses Œuvres qu'il venait de faire paraître à Lyon, à l’en-
seigne du Rocher (1544). Nous ne pouvons aujourd’hui appré-
cier les motifs qui l’empêchèrent de les admettre dans cette
édition. Quoi qu’il en soit, un ami qui les possédait manus-
crites et qui les avait rassemblées probablement à la cour, où
elles couraient de bouche en bouche, se crut autorisé à les
mettre au jour sans en nommer l’auteur, que tout le monde
devait reconnaître à la lecture de ses vers. Le nom de Clément
Marot se montre seulement deux ou trois fois au commence-
ment du recueil et dans le courant du volume. C’en était assez
pour attirer l’attention et piquer la curiosité des amateurs de
vraie poésie française. L'éditeur, néanmoins, pour justifier le
titre qu’il avait adopté, a glissé dans son recueil quelques
pièces qui n'étaient pas de Clément Marot, et il a même fait
figurer plusieurs noms à côté de celui du prince des poètes
contemporains. »
Il est possible que, parmi les nombreuses pièces anonymes
de ce recueil, quelques-unes soient effectivement de Marot, car
il appert que l’éditeur a eu connaissance de pièces de Marot
encore inédites. Mais rien ne nous permet d'indiquer les-
quelles lui appartiennent, et le fait qu'elles n’ont pas été
recueillies dans les éditions contemporaines nous invite à une
« Meur en conseil, en armes redoutables » (1538)
« Un doulx nenny avecq un doux soubzrire » (1538)
La première de ces quatre pièces, — où le nom de Creman est
substitué au nom de Cravan qu'on lit dans l'édition de Dolet de
1542, — présente d’assez nombreuses variantes.
160 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
extrême prudence. Plusieurs de ces pièces ont été restituées
à leurs auteurs. C’est ainsi, par exemple, que vingt-quatre
d’entre elles sont extraites de la Poësie françoise de Charles
de Sainte-Marthe, qui avait été publiée en 1540 (voir Ruutz-
Rees, Charles de Sainte-Marthe, p. 138, note).
Nous indiquerons ci-dessous celles qui, avant Lacroix,
avaient été formellement attribuées à Marot et réunies à ses
Œuvres (voir à la date de 1731). En ce qui concerne les con-
temporains, en dépit des fantaisies de l’éditeur moderne, rien
ne donne à penser qu’ils ont fait honneur du Recueil à Marot.
1545. Avril!.
Le balladin et dernier œuvre de maïistre Clement Marot.
Imprimé à Paris le dixieme jour davril mil cinq cens qua-
rante cinq.
Voirray je poinct a mon gré bien dancer
Le Balladin est précédé d’une dédicace, qui peut-être n’est
pas de Marot et dont voici l’incipit :
Noble seigneur, puissant et magnanime
A la fin du Balladin, on lit :
« Ycy mourut. »
Le Balladin, qui sera réimprimé deux fois en 1549 à la suite
1. Cette même année 1545 a paru le recueil intitulé : Le Jardin
d'honneur contenant plusieurs apologues, proverbes et dictz; moraux
avec les histoires et figures... (A Paris, Etienne Groulleau.) On y
trouve, sans nom d’auteur, un certain nombre de pièces de Marot,
mais toutes avaient été publiées déjà. Par exemple :
« Voicy amy (si tu le veux sçavoir) » (1544)
« Au moys de may que l’on seignoit la belle » (1535)
« Un gros prieur son petit filz baisoit » (1544)
« Treschere seur si ie sçavoys où couche » (1532)
Beaucoup d’autres pièces s’y rencontrent qui, bien qu’elles ne
soient pas de Marot, lui seront attribuées dans l'édition de Lenglet
du Fresnoy. Elles sont prises au recueil de Denys Janot publié l’an-
née d’avant et dont nous avons parlé précédemment.
La Bibliothèque nationale possède la réédition de 1550 (Rés.
PYe 206).
2. Bibl. de l'Arsenal, B. L. 6425; bibl. de Versailles.
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1546). 161
de deux Colloques d'Érasme traduits par Marot (à Paris, chez
Guillaume Thiboust; à Lyon, par Jehan le Converd!{}, se trouve,
non paginé, à la fin d’une édition des Œuvres publiée chez de
Tournes sous la date erronée de 1546 et dont nous reparlerons
plus loin2. Ce n'est pourtant qu’exceptionnellement# qu'on le
rencontre dans les éditions antérieures à celle de Niort, chez
Portau, 1596. L'esprit d’intolérance que les guerres de religion
vont développer n’était pas pour faire apprécier le Balladin, et
les premiers éditeurs de Marot penseront servir sa mémoire
en même temps qu’ils sauvegarderont leurs propres intérêts en
laissant cette pièce dans l’ombre.
1546.
L'Epistre de M. Malingre, envoyee a Clement Marot : en
laquelle est demandee la cause de son departement de France.
Avec La responce dudit Marot. Icy trouverez une louenge de
France & des Bernoys, avec un noble rolle d'aucuns Francoys
habitans en Savoye, & deux Epitaphes de Clement Marot. Nou-
vellement imprimé a Basle, par Jaq. Estange, ce 20. d'Octobre
15461.
On trouve ici le Huictain de Marot a Malingre.
L'Epistre & l’Epigramme
A la fin, on lit : « De Genève, le 6 de janvier 1543. »
Dizain de CI. Marot envoye audit Malingre, demourant a
Yverdon.
Je ne suis pas tout seul qui s’esmerveille
À la fin, on lit : « De Génève, ce 5 de May 15465 » (?).
1. Voir Catalogue Yémeniz, 1867, n° 1721.
2. Dans cette édition, il est suivi d’un sonnet de l’auteur :
« Retirez-vous, bestiaux eshontez »
3. Ainsi dans l'édition de Rouen 1583.
4. Catal. Rothschild, n° 3248. Cette plaquette a été réimprimée en
1868 par Edwin Tross (Bibl. nat., Ye 4367). Les deux épigrammes de
Marot ont été reproduites par Herminjart (Correspondance des
réformés, t. VIII, p. 20$).
5. On a proposé de lire 1543.
162 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
1547 (septembre).
Epigrammes de Clement Marot faictz a limitation de Mar-
tial; plus, quelques aultres œuvres dudict Marot, non encores
Imprimees par cy-devant. Poictiers, Jehan et Enguilbert de
Marnef frères. M: D:XLVIT!.
L’achevé d’imprimer est du 27 septembre 1547. Le privilège,
accordé pour cinq ans, est daté de Compiègne, 13 novembre
1545. À l’exception de quelques épigrammes déjà publiées,
tout le contenu de cette brochure était inédit.
Ad Cæsarem. Do. li. 8. 53.
Magna licet toties tribuas, majora daturus
Au Roy.
Quoy que souvent tu faces d’un franc cœur,
De Catella Publii. Li. 1. 110.
Issa est passere nequior Catulli
De la chienne de la Royne Elienor.
Mignonne est trop plus affectée
Ad seipsum. Li. 10. 47.
Vitam quæ faciunt beatiorem
De soy-mesmes.
Marot voicy (si tu le veux savoir)
De la tristesse de s'Amiei.
C'est grant pitié de m’Amie qui a
1. Bibl. de l’Arsenal, B. L. 6423 4. Je ne connais aucun autre exem-
plaire de cette brochure.
! La plupart des pièces qui la composent reparaîtront, comme on
le verra ci-après, dans l'édition des Œuvres de Marot publiée à
Lyon chez Jean de Tournes en 1549, et aussi éparses et sans nom
d'auteur, dans un recueil intitulé : Le Paragon des ioyeuses inven-
tions de plusieurs poètes de notre temps... Rouen, chez Robert et
Jehan du Gort, 1554 (bibl. de l’Arsenal, B. L. 2736).
2. Les références à Martial sont données encore pour cette pièce et
pour les suivantes. Comme on les trouve dans l’édition Jannet, nous
jugeons superflu de les reproduire.
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1547). 103
D'une qui se vante.
Vous estes belle, en bonne foy,
À Anthoine.
Si tu es paouvre, Anthoine tu es bien
De Jehan Jehan.
Tu as tout seul, Jehan Jehan, vignes & prez
A Hilaire.
Des que tu viens là ou je suis
Dizain.
Riche ne suis, certes je le confesse
À une layde.
Tousjours vouldriez que je l’eusse tout droit,
Jehan, je ne t'ayme point, beau syre
D'ung abbé.
L'abbé ha ung proces à Romme
D'ung advocat ignorant.
Tu veulx que bruyt d’advocat on te donne
Autrement.
Quand d’un chacun la voix bruit et resonne
Jamais Alix son feu mary ne pleure
Quand Monsieur je te dy, Roullet
A Ysabeau.
Ysabeau, Lundi m'envoyastes!
Jadis Cathin tu estois l’outrepasse
D'une vieille.
S'il m’en souvient, vicille au regard hydeux ?
De Macé Longis.
Ce prodigue Macé Longis
1. Pièce déjà parue anonyme dans le Recueil de vraies poésies
ci-dessus mentionné (1544).
2. Pièce déjà parue anonyme dans le Recueil de vraies poésies
ci-dessus mentionné (1544).
164 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Autrement.
C'estadire, sans me coupper
Macee me veult faire acroyre!
De Pauline.
Pauline est riche & me veult bien
D'ung mauvais rendeur.
Cil qui mieulx ayme par pitié
Dessouz l’arbre ou l’ambre degoute
Du savetier.
Toy qui tirois aux dentz vieilles savattes
D'un mauvais poëte.
Sans fin (paovre sot) tu t’amuses
De la convalescence du Roy.
Roy des François, François premier du nom
Autres œuvres composées par ledict Marot :
Avantnaissance du troisieme Enfant de madame, Madame la
Duchesse de Ferrare.
Petit enfant, quelque sois, fille ou filz
Epistre perdiüe au jeu contre Madame de Pons.
Dame de Pons, Nyÿmphe de Parthenay
Epistre a Madame de Soubyse partant de Ferrare pour s'en
venir en France.
Le clair Soleil sus les champs puisse luire
Mommerie de quatre jeunes Damoïselles faicte de Madame de
Rohan a Alençon. |
Prenez en gré, Princesse, les bons zelles
D'Ysabeau.
Ysabeau, ceste fine mousche
1. Cette pièce (et la suivante) avaient paru déjà sans nom d’auteur
dans le Recueil de vraies poésies francaises (1544).
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1547). 165
EE
Huictain.
J'ay une lettre entre toutes eslite
Dizain.
Une dame du temps passé 1
Du retour de Tallard a la court.
Puis que voyons a la Court revenue
Huictain.
Plus ne suis ce que jay esté?
Response au huictain precedent.
Ne menez plus tel desconfort
Sur le mesme propoz.
Pourquoy voulez vous tant durer
À Anne.
Le cler Soleil par sa presence efface
Dizain.
Malheureux suis, ou a malheureux maistre
Epitaphe de feu Madame de Maintenon.
Cy gist l’espouse au Mary venerable
D'elle mesmes.
Cy gist qui fut de Maintenon la Dame
De la fille de Vaugourt.
Vaugourt parmy sa domestique bende
Dizain au Roy, envoyé de Savoye, 1543.
Lors que la peur aux talons met des esles
À ung sien amy. .
Contemple ung peu, je te prie, & regarde
À Monsieur Pelisson, president de Savoye, 1543.
Excuse, las, president tresinsigne
1. Pièce déjà publiée sans nom d’auteur dans le Petit Traicté de
1538 (voir cette date).
2. Le huitain avait paru sans nom d’auteur parmi plusieurs autres
pièces de Marot, dès 1542, dans le recueil intitulé : « La Fleur de
poésie française » (voir ci-dessus).
166 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
A un jeune Escolier docte griefvement malade.
Charles, mon filz, prenez courage
Epistre en laquelle Margot
Se lieve sur le maistre argot,
Pour tancer, comme une insensee,
Le gros Hestor qui la laissée.
Mercy Dieu, gentil pannetier!
Epigramme.
Si mon seigneur, mon Prince et plus que Pere
A une malcontente, d'avoir esté sobrement louee et se plaignant
non sobrement.
Pour tous les biens qui sont deçà la Mer
Nous ignorons qui est l’éditeur de ce recueil, d’où et com-
ment lui sont venues ces pièces qu’il donne comme étant de
Marot. L'une au moins d’entre elles, la dernière, paraît bien
n'être pas de Marot. Voici ce qu’on lit à ce sujet dans le Mena-
giana (t. II, p. 197 de l’édition de 1715) : « L’élégie à une mal
contente est imitée de l’Arétin. Je sais bien que cette élégie
fait la 27° et dernière de celles de Marot dans quelques édi-
tions, mais c’est un quiproquo. Elle est très certainement de
Saint-Gelais. Un manuscrit de ses poésies, ancien et de bopne
main, où elle est rapportée, ne permet pas d’en douter. Clé-
ment Marot n’a rien imité ni traduit de l’Arétin. » Et La Mon-
noye rendit à Saint-Gelais l'élégie à une mal contente dans
l'édition de cet auteur qu’il publia en 1719. Aucune voix à ma
connaissance ne s’est élevée contre une restitution qui paraît
peu contestable2. Pour d’autres parmi ces pièces nous aurons
des doutes à formuler.
1. Cette pièce ne sera recueillie pour la première fois que dans
l'édition Guiffrey (t. Il, 1875). Elle avait paru déjà sans nom d’au-
teur, avec des variantes importantes, dans le Petit Traicté de 1535,
et elle figure dans un manuscrit composé à la même date à Ferrare
(Catal. Rothschild, t. IV, n° 2964). Le manuscrit 20025 de la Biblio-
thèque nationale l'attribue formellement à Marot. Voir aussi le
manuscrit 203 de la bibliothèque de Soissons, fol. 57.
2. Voir l'édition de Saint-Gelais par Prosper Blanchemain, t. I,
p. 19.
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1549). 167
Avant 15489.
Colloque d'Erasme traduict de latin en françois par Clément
Marot, intitulé : « Abbatis et eruditæ. »
Colloque d'Erasme traduigt [sic] de latin en françois par
Clement Marot, intitulé : « Virgo uio6yauéc » (sans lieu ni
date).
Au début :
Qui le scavoir d’Erasme vouldra voir
Et de Marot la ryme ensemble avoir
Lise cestuy colloque tant bien faict,
Car c’est d'Erasme et de Marot le faict.
Puis commence le colloque :
Quel mesnage, dame Ysabeau
Avant le second colloque on trouve :
Au lecteur :
Amy lecteur, sois adverty
Qu’au latin n’a rien d’advantage
Que ce qui est icy verty
Par Marot en nostre langage.
Incipit :
Bien aise suis de voir la fin
Cette édition paraît antérieure aux deux éditions publiées en
1549 à Paris, chez Thiboust, et à Lyon, chez Jehan Converd.
Pour les mêmes raisons que le Balladin, les Colloques, durant
tout le xvie siècle, ne seront pas insérés dans les Œuvres de
Marot. Ils n’y prendront place qu’en 1731, dans l'édition de
Lenglet du Fresnoy.
1549 (septembre).
Traductions de latin en françoys, imitations et inventions
nouvelles, tant de Clement Marot que d'autres des plus excel-
lens poëtes de ce temps. À Paris. Avec privilege du roy. De
1. Bibl. nat., Rés. Ye 1573.
168 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
imprimerie d’Estienne Groulleau, demeurant en la rue Neuve
nostre Dame, à l’enseigne Saint Jean Baptistef.
Le privilege est daté du dernier jour de septembre mil cinq
cens XLIX.
Les trente-sept premières pièces, dont nous allons repro-
duire les incipit, sont attribuées par l’éditeur à Marot, car,
après la trente-septième, on lit la mention : « Fin des épi-
grammes de Marot. » On constatera d’ailleurs que les initiales
de Clément Marot apparaissent à plusieurs reprises dans cette
partie. Dix-neuf de ces pièces, et notamment les neuf pre-
mières, passeront dans l'édition des Œuvres de Marot publiée
par Roville à Lyon en 1550 (voir ci-dessous). Les autres sont
reproduites dans l’édition de Lenglet du Fresnoy (1731)2.
Epigrammes de Martial, traduit; par Clement Marot.
In Detractorem, Mar. lib. 5.
Adlatres licet usque nos, et usque
A Estienne Dolet.
Tant que voudras jette feu et fumée
De Sertorio, lib. 3.
Rem peragit nullam Sertorius, inchoat omnes
Hunc ego quum futuit non puto perficere
D'un Lymosin.
C'est grand cas que nostre voisin
Ad Martialem, lib. 5. :
St tecum michi chare Martialis
A. F. Rabelais.
S'on nous laissoit noz jours en paix user,
1. Une réimpression de ce recueil a été donnée par Groulleau
l’année suivante (achevé d'imprimer du 15 novembre 1550), et c’est
le titre de cette réimpression qui est reproduit ci-dessus (Bibl. nat.,
Rés. Yc 1646. Catal. Rothschild, n° 808). Je n'ai pas pu consulter la
première édition, mais il y a lieu de supposer qu’elle est identique
à la seconde. 5
2. Les unes et les autres se retrouvent dans le recucil intitulé :
Le Paragon des ioyeuses inventions de plusieurs poëtes de nostre
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1549). 169
Lib. 11. In Faustum.
Nescio tam multis quid scribas, Fauste, puellis
Hoc scio quod scribit nulla puella tibi.
Du Curé. Imitation.
Au curé, ainsi comme il dit,
Responce pour le Roy de Navarre à ma Dame d’Orsonvil-
liers, au huictain J'ay joué rondement. par C. Marot
Si la queuë ay coupée
Au Roy pour estrenes.
Ce nouvel an Françoys, ou grace abonde,
Au Roy encores pour estre remis en son estat.
Si le Roy seul sans aucun y commettre
C. Marot à L. D. D. F. Luy estant en Italie.
Sonnet.
Me souvenant de tes graces divines
De frere Thibaud.
Frere Thibaut, pour souper en quaresme,
De l'an 1544.
Le cours du ciel, qui domine icy bas
D'un usurier, pris du latin.
Un usurier à la teste pelée
D'un Adyocat jouant contre sa femme et de son clerc.
Un advocat jouoit contre sa femme
Du lieutenant de B.
Un lieutenant vuidoit plus volontiers
D'un Moyne et d'une vieille.
Le Moyne un jour jouant sus la riviere
D'un orgueilleux emprisonné, pris du latin.
T'esbahis tu dont point on ne souspire
temps... Rouen, chez Robert et Jehan du Gort, 1554 (bibl. de l’Ar-
senal, B. L. 2736).
170 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
D'Annette et Marguerite.
Ces jours passés je fu chez la Normande!
À une vieille pris sur ce vers :
Non gaudet veteri sanguine mollis amor
Veux tu vieille ridee entendre
Du tetin de Cataut.
Celuy qui dit bon son tetin
De messire Jan confessant Janne la Simple.
Messire Jan confesseur de fillettes
D'un Cordelier.
Un Cordelier d’une assez bonne mise
D'un amoureux et de s’amye.
L'autre jour un amant disait
A une dame de piemont, qui refusa six escuz de Marot pour
coucher avec elle et en voulait avoir dix.
Ma dame, je vous remercie
Epitaphe de feu Messire Artus Gouffier, grand maiïstre de
France, pris du Grec de Lascaris.
Patroclus fut d’Achilles regretté
Epitaphe de Philippe, mere du dit seigneur grand maistre,
pris du Græc de Cinerius.
Souz ceste tumbe cy
Du petit Pierre et de son proces en matiere de mariage.
Le petit Pierre eut du juge option
De Nanny.
Nanny desplaist et cause grand soucy
D'un Oury.
Un ouÿ mal accompagné,
1. Cette pièce a été, sur la foi du manuscrit de Saint-Gelais, res-
tituée à Saint-Gelais par La Monnois dans son édition de Saint-
Gelais de 1719. Le texte y présente quelques variantes.
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1549). 171
Les souhaitz d'un Chanoine.
Pour tous souhaitz ne désire en ce monde
De Robin et Catin. :
Un jour d’yver Robin tout esperdu
À Anne.
L’heur ou malheur de vostre cognoissance!
D'une qui alla voir les beaux peres.
Une Catin sans frapper à la porte
D'un escolier et d’une fillete.
Comme un escolier se jouoit
De sa maistresse.
Quand je voy ma maistresse
Quatre epigrammes du mesme autheur faitz pour les Perrons
de la forest de Chasteleraud, au tournoy et triumphe de la
reception du duc de Cleves :
Pour le Perron de Monsieur de Vendosme.
Tous chevaliers de queste avantureuse,
Pour le Perron de Monsieur d'Anguien, dont la superscrip-
tion estoit telle : Pour le Perron d'un chevalier qui ne se nomme
point.
Le chevalier sans peur et sans reproche,
Pour le Perron de Monsieur de Nevers.
Vous chevaliers errans, qui desirez honneur
Pour le Perron de Monsieur d'Aumale, qui estoit semé des
lettres. L. et F.
C’est pour la souvenance d’une
Viennent ensuite 111 pièces, fort instructives pour qui veut
étudier l’école de Marot et l’influence croissante des modèles
latins sur notre poésie nationale à cette époque, et qui sont:
1. La même pièce se retrouve, avec les quatre derniers vers chan-
gés, parmi les œuvres de Saint-Gelais (édition Blanchemain, t. II,
p. 53), et elle figure avec des variantes dans le manuscrit dit du
marquis de la Rochethulon.
172 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
précédées du titre que voici : Autres epigrammes de plusieurs
auteurs tant de leur invention que pris du latin.
De ces 111 pièces, 85 sont accompagnées d'initiales. Trois
fois nous rencontrons les initiales de Marot :
Epitaphe nouveau de Martin par C. M.
Cy gist Martin qui pour saouller Alix
Epitaphe d'Erasme, pris du latin... par C. M.
Le grand Erasme icy repose
Epitaphe de Messire Jan Olivier, evesque d’Angiers, traduict
ainsi qu'on dit par C. M.
Te veux-tu enquerir, viateur, qui je suis
Nous verrons plus loin les réserves qu’il y a lieu de faire sur
Pauthenticité de ces épitaphes et d’une grande partie des autres
pièces attribuées à Marot par ce recueil.
1549.
La Complainte d'un pastoureau chrestien
a été publiée en 1549 à Rouen, chez François Martial!. Elle
reparaîtra à Paris, en 1558, dans une plaquette dont voici le
titre :
Le riche en pauvreté, joyeulx en affliction et content en
souffrance, composé par Marot et trouvé parmy ses aultres fac-
tures à Chamberry. Plus la complainte d’un pastoureau chres-
tien. Paris, Estienne Denise, 15582.
1552.
Lamand verd envoye ses epistres a ma Dame Marguerite
Auguste, Reveues et remises en leur entier par feu Clement
Marot. Ensemble plusieurs lettres missives amoureuses, com-
plainctes, Balades, Rondeaux. À Lyon, par Pierre de Tours,
M:D:LIIS.
1. Voir le manuel de Brunet, t. III, « article Marot ».
2. Catal. Rothschild, n° 2859.
3. Bibl. de Versailles, fonds Goujet.
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1555). 173
On lit, au verso du titre : Clement Marot sur la devise de
Jean le Maire de Belges, qui est, de peu assez.
De peu assez ha cil qui se contente,
Parmi les pièces, presque toutes anonymes, qui suivent les
Epistres de l'Amant vert, on trouve au moins un rondeau de
Marot publié dès 1532.
Toutes les nuictz je ne pense qu’en celle
Cela ne prouve en aucune manière ni que Marot a revu les
Epistres de l’Amant verd, ni que le huitain placé en tête de
l'ouvrage est vraiment de lui. On ne doit pas oublier toutefois
qu’il avait formé le projet de rééditer un certain nombre d’an-
ciens auteurs français et qu’il en avait reçu mission du roi. Le
Maire de Belges, auquel il avait tant d'obligations, a fort bien
pu être un de ceux auxquels il a d’abord songé.
1555.
Œuvres de Louïze Labé Lionnoize. Lion, par Jan de Tournes,
15553,
1. Voici ce huitain qui n’a été recueilli par aucune édition, et
dont l’authenticité, d’ailleurs, n’est aucunement certaine :
De peu assez ha cil qui se contente,
De prou nha rien, celluy qui nest content.
Estre content de peu est une rente,
Qui vaut autant que or, & argent contant.
Ce nest pas tout sesjouyr en comptant
Force ducatz, si le desir ne cesse :
Qui en desir temperé est contant,
Bien dire peut que il ha vraye richesse.
Contentement passe richesse.
2. Aucune pièce nouvelle n’est à relever dans un recueil qui paraît
en 1552 et qui contient plusieurs œuvres de Marot : Recueil de tout
soulas et plaisir pour resjouir et passer temps aux amoureux, comme
epistres, rondeaux, balades, epigrammes, dixains, huitains, nouvel-
lement composé. Paris, Jean Bonfons, 1552.
3. Bibl. nat., Rés. Ye 1651. Il n’y a rien d'inédit dans la Dialec-
tique de Pierre de la Ramée qui a paru la même année et où l’on
trouve un certain nombre de pièces de Marot. En 1557 a été publié
REV. DU SKRIZIÈMR SIÈCLE. VIII. 12
174 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Parmi de nombreuses pièces anonymes écrites par des
poètes du temps en l'honneur de Louise Labé, des Estrenes
qui ne sont accompagnées d’aucune initiale ont été attribuées
à Marot :
Louïze est tant gracieuse et tant belle
Ton lut hersoir encor se resentoit
Blanchemain, dans son édition de Louise Labé (1875), est
très affirmatif à ce sujet, mais on pourra constater que les
arguments qu’il allègue sont fort peu probants. « Elles sont,
dit-il, tout à fait dans le goût de Marot, qui a chanté Louise,
et doivent lui être attribuées. » Il reste acquis seulement que,
d’après un témoignage contemporain, Marot a célébré la belle
cordière. Mais il est possible que les pièces qu’il lui a adres-
sées soient aujourd’hui perdues; peut-être aussi n’a-t-il fait
mention d’elle que dans un sonnet dont nous parlons ailleurs.
Boy, dans son édition de Louise Labé ({t. I, p. 194), a contesté,
avec beaucoup de raison, les attributions de Blanchemain (voir,
dans l'édition de Boy, t. I, p. 157, le texte d’après lequel nous
sommes en droit de penser que Marot a chanté Louise Labé).
Avant 1558.
Antoine Blanc publie à Turin Le riche en pauvreté, joyeulx
en affliction….
J'ay pris plaisir d'ouïr les phantaisies
Il ne m'a pas été possible de rencontrer cette édition!. Sur
une réimpression de 1558 à Paris, cf. ci-dessus (année 1549).
1560.
Les Contredicts du seigneur du Pavillon des Lorriz…
A. Couillard aux faulses et abusives propheties de Nostrada-
à Lyon l'ouvrage suivant : Les joyeuses et plaisantes epistres,
balades, rondeaux, epigrammes et facetieux epitaphes de Clement
Marot, poete royal. De son temps le parangon des poetes françois.
Lyon, par Benoist Rigaud et Jean Saugrain, 1557 (Bibl. de l’Arse-
nal, B. L. 6422). Là non plus il n’y a aucune pièce inédite à relever.
1. Voir Brunet, Manuel du libraire.
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1545). 175
mus… adjousté quelques œuvres de Michel Marot. Paris,
C. l’Angelier, 1560!.
On trouve pour la première fois dans cette publication
lEpistre a son amy Antoine Couillart, seigneur du Pavillon.
O mon amy Antoine
Elle a été réunie pour la première fois aux Œuvres de
Marot dans l'édition de Niort, 1596. Guiffrey, au t. III, p. 320
de son édition, élève, après Colletet, des doutes relativement
à l’authenticité de cette pièce, que Michel Marot dit avoir
trouvée à Chambéry dans le cabinet de son père.
B. — LES ÉDITIONS POSTHUMES DES ŒUVRES.
1545.
Il serait superflu, au point de vue qui nous occupe, d’entre-
prendre une investigation à travers toutes les très nombreuses
éditions de Marot qui ont été publiées depuis sa mort. On en
compte une soixantaine jusqu’à la fin du xvre siècle, où le plus
souvent nous n’aurions à relever que des erreurs ou des fan-
taisies de typographes. Nous nous arrêterons seulement à
quelques éditions qui ont apporté des modifications impor-:
tantes. La première paraît être l’édition publiée chez Jean de
1. Bibl. nat.
2. Parmi les recueils de la fin du siècle qui contiennent des
œuvres de Marot, il faut signaler surtout la Récréation et passe-
temps des tristes (Paris, 1573; Rouen, 1595; réimprimée à Paris en
1862 par Jean Gay). Des pièces très nombreuses de Marot qu'on y
rencontre, les unes avaient paru dans les éditions de ses œuvres à
des époques très diverses, les autres, en plus grand nombre, viennent
des recueils que nous avons eu occasion de mentionner. Parfois
elles y étaient formellement attribuées à Marot, parfois elles ne lui
seront attribuées qu’à une époque ultérieure. Peut-être d’autres
pièces de ce même recueil, que nous n’avons pas relevées, appar-
tiennent à notre auteur, mais, comme le recueil est anonyme, il ne
nous apporte sur ce sujet aucune information.
On trouve encore des pièces de Marot, mais toutes connues déjà,
dans l'Œuvre chrétienne de tous les poètes françois, recueillie des
œuvres de Marot, Ronsard... Lyon, Thibaud Ancelin, s. d. (Bibl. de
l’Arsenal, B. L. 17296).
176 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Tournes en 1549. Pourtant quelques pièces avaient été recueil-
lies avant cette date.
En 15451, des éditions parisiennes, celle de du Chemin par
exemplei, inséraient à la fin l’Eglogue sur la naissance du filz
de Monseigneur le daulphin
Confortez moy, Muses Savoysiennes
déjà publiée à part en 1544.
1546.
On relève dans une édition publiée chez du Chemin, en
15463, le Chant royal : |
N’est-il fascheux icy longuement vivre
et le Petit devis chrestien :
Christ est-il mort? Ouy certainement
Mais ces pièces religieuses, publiées déjà en 154r dans une
édition d'Anvers, où nous ignorons comment elles sont parve-
nues, ne figureront que par accident dans les éditions ulté-
rieures et leur authenticité est fort contestable.
Là on trouve également, outre deux psaumes ajoutés, deux
pièces qui seront parfois attribuées à Marot dans quelques
éditions ultérieures :
Cantique de Moysei.
Escoutez cieulx, et prestez audience d
Du salut par Jesuschrist.
Que gaignes tu dy moy chrestien.
En revanche, nous retrouverons habituellement désormais
deux pièces, dont l’une était inédite, et qui sont réunies à
1. L'édition de Constantin, à l’enseigne du Rocher, sous la date de
1545 (Bibl. nat., Rés. Ye 1491-1492), n’est que l'édition de l’année pré-
cédente avec un titre rafraîchi.
2. Bibl. nat., Ye 1486. Voir aussi l’édition Bogard, Ye 1457-1488.
3. Bibl. nat., Ye 1489-1490. Voir aussi l'édition de Paris, Bogard,
1546 (Bibl. nat., Ye 1500-1501).
4. Cette traduction est de Bonaventure Des Périers, ainsi que
l'indique une édition de 1545, qui donne les deux psaumes ajoutés
à CI. le Maistre lyonnois, et à Estienne Pasquier.
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1546). 177
Pœuvre de Marot pour la première fois dans une édition beau-
coup plus importante, publiée chez Jean de Tournes, avec un
« avis de l’imprimeur au lecteur bénévole » daté « de Lyon ce
xvi d'octobre M: D'‘XLVI 1 ». Ce sont :
19 Parmi les épigrammes, p. 416 :
Contre l'inique, à Antoine du Moulin Masconnois et Claude
Galland.
Fuyez, fuyez (ce conseil je vous donne)
20 A la fin, p. 560 :
Congratulation a Monseigneur, Monsieur François de Bour-
bon, seigneur d'Anguyen (publiée 15441).
L'édition de 1544 qui, la première, avait supprimé la divi-
sion de l’œuvre de Marot en Adolescence, Suyte et Recueil,
conservait des indications relatives à la provenance de chaque
pièce. Ces indications disparaissent pour la première fois dans
la présente édition, et, avec elle, tout moyen pour le lecteur
de se faire quelque idée de la chronologie des Œuvres de
1. Les œuvres de Clement Marot, de Cahors, vallet de chambre
du roy. À Lyon par Jean de Tournes. M. D. XLVI. — Les traduc-
tions de Clement Marot, vallet de chambre du roy.
2. Bibl. nat., 1496-1497. Catal. Rothschild, n° 611. Je crois, avec
MM. Cartier et Chenevière (Revue d'hist. litt. de la France, t. III,
p. 218 et suiv.), que l'édition donnée par Roville sous la même date,
et qui présente les mêmes pièces (collection du marquis de la Garde;
voir, à ce sujet, Baudrier, Bibliographie lyonnaise, t. IX, p. 129), n’a
inséré ces pièces que postérieurement à la publication de de Tournes.
D'autre part, le manuel de Brunet signale une autre édition de Jean
de Tournes sous la date de 1546 (deux parties comptant respective-
ment 596 et 304 pages). Cette édition se trouve à la Bibliothèque
nationale, sous la cote Ye 1498-1499. Si l’on acceptait pour elle la
date de 1546 qu'elle porte etfectivement au titre, il faudrait admettre
que, dès cette date, Jeun de Tournes avait publié toutes les pièces
qui paraîtront dans l'édition Roville de 1550. Mais 1° elle est beau-
coup plus complète que l’édition que le même de Tournes donnera
en 1549; 2° elle présente tous les caractères des éditions faites sur
le modèle de l'édition Roville de 1550, notamment de l'édition de
Tournes de 1553 (bibl. de l’Arsenal, BL 6415), et elle est par consé-
quent postérieure à 1550; 3° elle est en caractères italiques, et j’ap-
prends de M. Cartier que de Tournes n’a jamais imprimé en carac-
tères italiques. Elle doit donc être une contrefaçon, et très
probablement une contrefaçon de beaucoup postérieure.
178 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
L
Marot. Voici l’avis dans lequel l'éditeur explique les raisons
de cette innovation :
L’Imprimeur au lecteur benevole. Salut.
Saine & discrete opinion eut celuy amy lecteur qui premier redi-
gea les œuvres de nostre Marot en l’ordre que, depuis, plusieurs en
le suyvant ont approuvé. Et ne doubte point que, si l’Autheur ne fust
esté alors au nombre des vivants, qu'il eust achevé ce a quoy je me
suys apres luy advisé. C’est que (ainsi qu'est vray semblable) nostre
feu Clement voyant au commencement partie de ses labeurs estre con-
fusement meslees parmy dautres pires assez & exposees a la curio-
sité du peuple toujours affame de nouveaute par l’avarice (possible)
daucuns ou bien (& mieux) par limpatiente affection des amys de
son honneur : & ne sachant deuement soubz quel plus commode titre
les mettre en evidence, estant elles sans aucune continuité ains de
diverses pieces, leur donna ce nom dadolescence pour excuser
l’aage ou il avoit travaillé & nous laisser toujours a desirer quelque
chose de mieux venant en maturité. Depuis ayant composé maintes
autres choses, toutesfois d’un mesme ordre, c’est a dire qu'en la
seconde edition sienne, qu'il meit en lumiere soubz le nom de Suyte,
il y avoit aussi bien opuscules, Elegies, Epistres, Ballades, chantz
divers, Rondeaux, chansons, Epigrammes, Estrenes, Epitaphes, Cime-
tiere, complainctes, Oraisons, comme encore depuis a la derniere
fournee intitulee Recueil & sembleroit proprement a ceux qui ne
l'ont cogneu de face que jamais il ne soit sorti hors de jeunesse, et
soit esté (comme depuis a nostre grand prejudice) ravy en ses pre-
miers ans. Mais certes si j'eusse voulu differer davantage a executer
cette mienne juste intention, jeusse non seulement faict injure aux
cendres du defunct ains grandissime tort a tous ceux qui ont &
delicate oreille & bon jugement, mesmement à qui lha plus clair-
voyant que moy. Car qui bien goustera ce qu'il ha faict sur ses
derniers jours, 1l trouvera l'invention, la matiere, le style de bien
loing differentz de ses premices en subtilité, doctrine & gravité. Et
pour ce, voyant que par louvrage de la mort nous sommes frustrez
de plus esperer de luy davantage de ce qu’il nous a laissé a l’imi-
tation des antiques, qui ont meis toutes les veilles et travaux de
Maro son predecesseur soubz un nom general (bien qu'il y ait
parmy assez d'œuvres de grande estendue). Ainsi je tay pareillement
icy osté tous autres imperieux tiltres (soubz la paix toutefois du
trépassé) et suivi seulement l’orde qu’il a toujours tenu, au soula-
gement de toy lecteur comme je le desire à ton contentement.
De Lyon, ce xvi d'octobre M D XLVI.
On remarquera que le ton de cette préface est celui d’un
homme qui paraît avoir connu Marot. Je crois, en effet, qu’elle
est d’un ami de Marot, d'Antoine du Moulin, ou à tout le
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1546). 179
moins qu’Antoine du Moulin a préparé l’édition qui nous
occupe. Dans son excellente notice sur Antoine du Moulin!,
M. Cartier a établi que cet ami de Marot a été attaché à la
maison de Jean de Tournes depuis 1544 et qu’il a collaboré à
un grand nombre d’ouvrages imprimés par lui entre 1544 et
1551. M. Cartier a reconnu dans cette édition de Marot les
particularités d'orthographe qui distinguent les publications
dues à Antoine du Moulin. Ajoutons que La Croix du Maine
déclare que cette même année 1546 du Moulin publia une
édition de Marot. Il est vrai que, d’après La Croix du Maine,
cette édition aurait été donnée chez Roville. Mais le lapsus
est évident : collaborateur attitré de Jean de Tournes, du
Moulin ne pouvait guère, à cette époque précise, offrir son
aide au concurrent de Jean de Tournes. Voici d’ailleurs, pour
lever tous les doutes, comme la signature d'Antoine du Mou-
lin : il se nomme à deux reprises. L’épigramme intitulée jus-
qu’alors À deux jeunes hommes qui escripvoyent à sa louenge
prend pour la première fois comme titre À Antoine du Moulin
masconnois et Claude Galland... Nous avons vu les mêmes
noms au titre de l’'épigramme contre l’Inique, parue ici pour la
première fois. Dans les deux cas, l'édition que Roville donne
concurremment avec celle de Jean de Tournes ne les repro-
duit pas2. C’est que du Moulin tenait à faire connaître ses
relations avec l’illustre poète qui venait de mourir. La men-
tion de son nom n'avait pas le même intérêt pour Roville.
S'il est exact que du Moulin a préparé l’édition imprimée
par Jean de Tournes en 1546 et dont l’exécution a été très
particulièrement soignée, son autorité nous est un argument
pour considérer comme authentiques les pièces posthumes
qu’il a admises dans cette édition. Nous pourrons l’invoquer
même pour donner plus de crédit aux pièces parues pour la
première fois dans les éditions de 1544 et de 1545 et qui se
retrouvent toutes dans celle de 1546. Les témoignages conte-
nus dans l'avis au lecteur méritent également une attention
particuliere. Enfin, les considérations que nous venons de
faire valoir semblent bien pouvoir être invoquées également
1. Voir la Revue d'histoire littéraire de la France, t. II (1895) et
t. [II (1896), et en particulier, à la page 218 du t. IIL l'article XII
de la bibliographie d'Antoine du Moulin.
2. Voir l’édition Roville, t. 1, p. 420 et à la fin.
180 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
en faveur de l’édition de 1549; et par conséquent pour les nou-
veautés importantes de 1549 aussi nous pouvons faire appel à
l’autorité d'Antoine du Moulin.
1547.
Une édition publiée en 1547 par Roville, et qui n’est autre
que l’édition donnée par le même Roville en 1546!, avec addi-
tion des pièces nouvelles publiées par Jean de Tournes la
même année, bien qu’elle n’apporte aucune pièce inédite,
mérite d’être signalée pour son avis au lecteur qui paraît
répondre à l’avis précédemment cité de l’édition de Jean de
Tournes. La première partie de cet avis reproduit l’épitre
liminaire de 1544, mais la fin en est originale: :
Entre lesquels œuvres tu trouveras aucuns autres dudict Marot
qui n’ont jusques ici present esté imprimez. Lesquels, toutesfoys,
n'avons mys en tel ordre pour le present mais en la fin desdiczt
œuvres, comme pourras veoir, à cause qu’'esperons recouvrer le
demeurant de ses œuvres et apres suyvre nostre ordre aux autres
impressions que pourrions faire par cy après.
Puysque l’autheur n’a reprouvé en son vivant telle bonne ordon-
nance, ne aussi chose qui fust en ses dicts œuvres, qui, premiere-
ment, furent imprimez avec telle disposition, sembleroit estre pre-
sumption grande à qui vouldroit changer ou remuer tel ordre, veu
que luy mesmes, en son vivant, l’avoit agreable. Et le tout, bening
lecteur, à ta consolation, pourveu que tu le prennes en aussi bonne
part, comme curieusement je t’y ay voulu complaire. Et à Dieu.
1549.
| L'édition publiée à Lyon, chez de Tournes, en 1549, est
1. Bibl. nat., Rés. Ye 1564. — Baudrier écrit au sujet de cette édi-
tion dans sa Bibliographie lyonnaise : « Jean de Turnes ayant
publié la même année une édition des œuvres du même auteur,
contenant en plus l'églogue sur la Naïssance du fils de Monseigneur
le Dauphin et le Panégyrique à M. d'Anguyen, Rouillé s’empressa
de rafraîchir la sienne et d’intercaler les deux pièces ci-dessus dans
les exemplaires invendus. »
2. Voir Baudrier, Bibliographie lyonnaise, t. IX, p. 130. |
3. Les œuvres de Clément Marot de Cahors, vallet de chambre
du Roy. À Lyon, par Jean de Tourne. M.D.XLIX. (Bibl. nat., Rés.
Ye 149).
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1549). 181
précédée d’un avis au lecteur instructif qu’il importe de
reproduire entièrement! :
Au Lecteur benevole. Salut.
Ja n’est besoing, Amy Lecteur, que davantage je te travaille les
oreilles a te ramentevoir en quel ordre je tavois par mes précedentes
éditions reduit toutes les œuvres de nostre feu Marot. Car tu as peu
voir, comme encores tu verras suyvamment le fil auquel jay cousu la
plus expediente facilite, que j’ay sçu excogiter, pour te soulager a
rechercher laquelle que tu voudras de tant de diverses pièces de ses
labeurs : que je croy que tu auras receu autant agreable, comme
trouve aisé a ta commodité, a laquelle j’ay tousjours tasché de com-
plaire. Et pour ce faire resequay tous ces injurieux tiltres, et non
gueres moins propres après sa mort, que par luy vivant ils furent
tolerables souz l’esperance que chacun attendoit toujours de luy
quelque meilleure chose, comme il eust toujours meilleuré sur le
meurissement de ses ans, sil eust survescu nostre expectation. Et
mesmement qu'en le filant en cest ordre nuement, et sans autre
tiltre, que general, je ne pourrois faillir à luy accroistre son auto-
rité envers la posterité, qui ne l’aura peu congnoistre de face,
comme elle le congnoistra perpetuellement de nom, et de vertu.
Et cuydois certainement (après que j’eus longtemps écouté si
rien eschapperoit de la main d’Amys siens après son decès, et
principalement de ceux qui ne se voudroient derober une telle
injure que de luy celer aucune chose sienne en son absence) avoir
clos et plié le dernier cayer de ses vertueuses Vcilles, et par les der-
niers avoir planté but à tout espoir de ne rien voir davantage de
luy. Mais la curieuse solicitude de ses plus fidèles mha fait arracher
cette colonne que j'avois fichée si asseurément au désespoir d’un
chacun, et me l’ha fait transporter plus oultre. Car de tant m'est
bien advenu, que depuis peu de jours en ça j'ay recouvert plusieurs
choses de luy; lesquelles tu jugeras asseurement venuës de sa forge,
si tu les daignes lire aux lieux où j’ay chacune colloquée sur le der-
nier de son rang, ainsi que l’ordre cy-après le declarera, si tu veux
prendre la peine de confcrer les ordres des presents aux derniers,
que je te mys en avant. Et tout ce ay-je fait, à celle fin, que la delec-
tation dicelles te puisse esmouvoir a en rechercher d'autres siennes
pour les mettre au nombre de celles cy; & si tu en estois davanture
saisi de quelques-unes, de ne vouloir estre si injurieux au deffunct,
et si ingrat au monde de les priver tous deux ensemble d’un bien si
desirable. Et de ma part, pour l'obligation que je t’auray avec tout
le reste du monde, j'esforceray davantage ce desir, qu'en ce faisant
tu allumeras en moy, de veiller tousjours plus intentivement a ton
1. Cité dans l'édition de Lenglet du Fresnoy, t. IV, p. 377.
182 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
utilité, comme tu peux voir, que j'ay entendu en l’honneur du
defunct toute ma possibilité a illustrer sa Metamorphose de figures
assez jolyment taillées : pour le moins telles, que jay peu pour te
animer, et satisfaire à vouloir coronner l’œuvre de toute affection,
ainsi qu'il est deu au mérite de l’Autheur, & à ta delectation.
De Lyon ce xx. d’Aoust 1549.
A la fin des épîtres, on trouve :
L'amant despourveu de son esperit escrivant a samye, voulant
parler le courtisan.
Madame, je vourayme tant
Le titre de cette pièce sera ainsi corrigé dans l'édition
Roville de 1550 :
Epistre du beau fils de Pazy, par aultre que Marot.
À la fin des épigrammes :
À madame de la Barme pres de Nécy en Genevois.
Adieu ce bel œil tant humain
Salutation du camp de Monsieur d’Anguien a Sirisoles.
Soit en ce camp paix pour mieux faire guerre.
A la fin des épitaphes :
Epitaphe de Monsieur de Langey.
Arreste toy lisant
Mais si l'édition de 1549 marque un enrichissement considé-
rable par rapport aux éditions précédentes, c’est surtout parce
qu'elle insère tout le contenu du petit recueil publié à Poitiers
én 1547, qui désormais fera partie intégrante de l'œuvre de
Marot. Elle n’a pas toute la nouveauté qu’on lui attribuait
lorsqu'on pensait inédites toutes les pièces qu’elle présente en
fin de volume. Mais il ne fait guère de doute que c’est le même
éditeur qui a préparé les deux éditions de 1546 et de 1549. Si
donc ce que nous avons dit au sujet de l'édition de 1546 est
fondé, l’autorité d'Antoine du Moulin donne un grand crédit
à la publication de 1547, sur laquelle nous étions sans rensei-
gnements, et que l’attribution à Marot de l’Elégie à une mal con-
tente devait nous rendre très suspecte. Nous ne demanderons
certes pas à du Moulin de nous garantir l’authenticité de cha-
cune des pièces en particulier. À moins d'admettre qu’il était
Fr:
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1549). 183
l’intime confident de tous les travaux du poète, nous ne pou-
vons pas imaginer que du Moulin était au courant de ses plus
fugitives productions; qu’il pouvait dire : telle imitation de Mar-
tial est bien de Marot, cette autre n’en est point. Or, aucun
témoignage ne nous invite à supposer entre eux une intimité
aussi étroite. Ne lui demandons de nous apprendre que ce qu’il
est en mesure de savoir. Du Moulin donne place dans son édi-
tion à l'Elégie à une mal contente et à l'Epitre du beau fiz de
Pasy, que je persiste à croire étrangères à Marot!. Mais c’est
néanmoins pour le recueil de 1547 une présomption d’authen-
ticité singulièrement précieuse à nos yeux qu’un ami de Marot,
soucieux de sa réputation, cinq ans seulement après sa mort
l'ait proclamé authentique.
Une pièce, et une seule, — l’Epistre de Margot à son ami
Hector, — a été laissée de côté par Antoine du Moulin. A
première vue, il serait légitime d’en conclure que du Moulin
l’a jugée d’une authenticité au moins douteuse. Il faut observer
cependant qu’elle est d’un ton fort libre et que, à la différence
des autres pièces libres du même recueil, elle n’a pas l’excuse-
d’être de Martial. La facture d’ailleurs en est faible et trahit
une œuvre de jeunesse. Comme nous avons vu que plusieurs
manuscrits l’attribuent formellement à Marot, j'incline à pen-
ser qu’elle pourrait bien être de lui, et c’est dans le recueil de
1547 que j'irai, de préférence, en chercher le texte, qui présente’
des variantes nombreuses. Si un doute subsiste incontestable-
ment en ce qui concerne cette pièce, en tout cas il ne s'étend
pas aux autres pièces du même recueil. Leur authenticité
paraîtra même d’autant mieux confirmée par le témoignage de
du Moulin si l’on attribue à un scrupule d'authenticité, plutôt
qu’à un scrupule de décence, l’omission de l’Epistre de Mar-
got. À ce témoignage nous en verrons tout à l’heure se joindre
un autre non moins autorisé.
Ainsi l'édition de 1549 marque une date importante dans
l’histoire de l'œuvre de Marot. Elle a servi de modèle à de
nombreuses éditions, notamment à l'édition donnée par
Mésière à Paris en 1551.
1. Un doute subsiste cependant en ce qui concerne l’épître du
beau-fils de Pazy : la pièce a été condamnée par l'autorité. Serait-ce
pour ce motif que Fontaine l’a déclarée d’un autre que Marot? :
184 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
1550".
Peu après cependant (1550), une autre édition allait paraître,
cette fois chez Guillaume Roville, plus riche que celle de Jean
de Tournes, et qui allait aussitôt s’imposer comme modèle à
d’autres imprimeurs.
Elle est due à la collaboration de Charles Fontaine, le dis-
ciple de Marot, qui signe de son anagramme « Hante le Fran-
çois » le huitain suivant composé à la louange de son maître.
On voudra bien, en le lisant, ne pas oublier que nous sommes
à l’époque où Ronsard et du Bellay proclament leur mépris
pour les modernes et prêchent l’imitation exclusive des anciens.
Lisez Latins, Grecs et Italiens,
Lisez ce livre, & confessez sans doute
Marot passer maintz autheurs anciens,
Quand de ses vers la grand douceur on gouste :
Son œuvre entier, qui tant petit vous couste,
Porte ces deux & proufit et soulas :
Brief, qui le lit, & aussi qui l’escoute,
Telle plaisir prend que jamais n’en est las.
Voici, d’autre part, l’avis au lecteur où l’imprimeur fait con-
naître les nouveautés de son édition :
Pource, amis Lecteurs, que par cy-devant je vous avois baillé les
œuvres de Marot assez bien ordonnées et comparties, chacune
matière en son lieu, non selon ma seule opinion, mais selon le
jugement d’autres mieux entendus : & que j'ay congneu que tel
ordre a esté bien reçu, et aussi que plusieurs autres l'ont suivi,
cela m'a donné courage d'essayer de mieux faire, et prier les amis
de l’autheur de m’y aider : a l’un desquelz me suis adressé, expert
et entendu en la poésie francoise, pour avoir avis de luy, lequel non
seulement m'en a donné conseil, mais luy-mesmes s’est offert, pour
l'amitié qu’il avoit porté a l’Autheur, de m'aider a le revoir et
racoustrer de la sorte, comme le pourrez voir en lisant qui est beau-
1. Les œuvres de Clément Marot de Cahors, vallet de chambre du
Roy. Reveues et augmentées de nouveau. A Lyon, chez Guillaume
Roville, à l’'Escu de Venise. 1550. — Un exemplaire de cette édition
se trouve à la bibliothèque de Châteauroux. J'ai suivi l'édition de
Roville, 1551, qui en est l’exacte reproduction (bibliothèque de la
Société de l’histoire du protestantisme français, KR. 12331; biblio-
thèque Méjane à Aix). :
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1550). 185
coup mieux que par cy devant : tant de l'orthographe que de la
ponctuation, et autres choses dignes d’estres emendées. En outres,
j'ay recouvré, partie par son moyen, partie par autres, aucunes
Epistres et Epigrammes de l’Autheur, lesquelz avons joinctz avec
les autres sur la fin d’iceux, chacun en son rang. Aussi avons aperceu
quelques Epigrammes faictz a l’imitation de Martial, qui estoient
meslez avec ceux de son invention, comme celuy à Geoffroy Brus-
lard, à Benest, à Merlin de Saint Gelais, à Monsieur Castellanus,
de Martin et de Catin, des Poëtes francois à Salel, lesquelz avons
mis en leur rang avec les autres faictz aussi a l’imitation de Mar-
tial, qui ont esté imprimez par cy devant à part, et hors du corps
des œuvres : lesquelz tous ensemble avons mis incontinent après
les autres Epigrammes de son invention, combien qu’aucuns pour-
roient par avanture dire qu’ilz eussent mieux esté avec les traduc-
tions ; mais toutefois au jugement de plusieurs seront mieux en cest
endroit, même que ce n'est point totalement traduction, avec ce
que sont toutes matières plaisantes, et presque toutes d’une couleur
et suite. Nous avons pareillement mis les Oraisonsaprès les Pseaumes,
nous semblant chose plus convenante que d’estre au lieu où elles
estoient par cy-devant : aussi que la pluspart sont traductions.
Vous trouverez le translat des deux premiers Livres de la Metamor-
phose orné de plusieurs belles figures appropriées selon que la
Matière le requeroit. Nous avons osté les tiltres de l’Adolescence,
Suite et Recueil, hors du corps de l’œuvre, pour ne le trop charger,
et pour n’estre chose trop necessaire, et les avons seulement laissez
en la table, pour le contentement d’aucuns, qui seroieut peut estre
curieux de scavoir le divers temps des compositions. Pourtant nous
esperons que chacun demourra satisfaict de notre petit labeur,
lequel prendrez en gré, en attendant d’autres livres en François
que bien tost verrez en lumiere (Dieu aydant), dont le premier sera
les Dialogues de Leon medico Hebreo, de la nature d'Amour, tra-
duitz de l’Italien, lesquelz vous donneront recreation et contente-
ment, pour la belle matiere y contenué, et non par cy-devant traic-
tée en nostre Langue Françoise. Et adieu.
Charles Fontaine se soucie donc tout particulièrement de
mettre chaque pièce mieux en sa place. Et c’est ainsi que, non
seulement il opère les quelques transpositions que sa préface
vient d'annoncer, mais qu’il distribue dans les diverses parties
les œuvres que l'édition de 1549 publiait pêle-mèle en fin de
volume. Ami de l’auteur, probablement au courant de ses tra-
vaux, il se soucie aussi de la question de l’authenticité des
pièces qu’on lui attribue, et ceci est pour nous d’un intérêt
particulier. Il se restitue à lui-même l’Epître à Sagon et à la
186 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Hueterie, que toutes les éditions antérieures donnaient à Marot,
et il y fait de nombreuses corrections; il déclare, en opposition
avec du Moulin, que l’Epître du beau fil; de Pazy est d’un
autre que Marot.
De la sorte, il contrôle pour nous le témoignage d'Antoine
du Moulin touchant les pièces du recueil de Poitiers de 1547.
Il le confirme, sauf pour une pièce : l’Epistre au président
Pélisson, que je ne retrouve ni dans l’édition de 1550 ni dans
les éditions suivantes données par Roville. On était un peu sur-
pris d’ailleurs de voir à la date de 1543 Marot s'engager à écrire
des rondeaux et des ballades, deux genres auxquels il a renoncé
depuis longtemps. Bien que la question conserve quelque
obscurité, il sera sage de douter de l'authenticité de cette
épître, puisque Fontaine la regardait comme apocryphe. Or,
c’est de cette épître seule que Guiffrey a déduit ce qu'il a dit
d’un premier séjour fait par Marot en Savoie, en 1542, avant
l’année passée à Genève. Il n’y a donc plus de raison de croire
à ce premier séjour, qui, d’ailleurs, s’accordait mal avec le
témoignage de Calvin!. Toutes les autres pièces du recueil de
1547 sont regardées par Fontaine comme authentiques.
Au surplus, sauf peut-être une pièce, l'Epistre au roy pour
luy recommander Papillon, poete françois, estant malade, que
je n'ai rencontrée encore nulle part avant cette date :
Me pourmenant dedans le parc des muses
les enrichissements nombreux qu’apporte Fontaine à l’édition
précédente ne sont pas des inedita. Ce sont des pièces données
l'année d’avant dans le recueil d'Étienne Groulleau, dont nous
avons parlé ci-dessus. Il semble même très probable qu'il les
prend dans le recueil de Groulleau, ou à tout le moins à la
même source que le recueil de Groulleau les avait emprun-
tées : l’ordre est le même, avec seulement quelques variantes
dont la raison est apparente; les divergences de texte, qu’un
examen rapide m’a fait apercevoir, m'ont semblé pouvoir s’ex-
pliquer par des négligences de typographe.
Mais sur les quarante pièces que Groulleau attribuait à
1. On trouvera le texte de Calvin dans Hermingard, Correspon-
dance des réformés, t. VIIL, p. 218. On observera qu'on désignait toute
la Suisse romande du nom de Savoie (voir l'épître de Malingre à
Marot, Ibid., p. 203), que de Genève Marot pouvait fort bien entre-,
tenir des relations étroites avec les Savoyards, avec lesquels l’Epistre
à un sien ami nous le montrera lié.
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1550). 187
Marot, dix-neuf seulement passent dans l’édition de Charles
Fontaine. Ce sont, outre les neuf premières, celles dont les
incipit suivent :
Un lieutenant vuidoit plus volontiers
T'esbahis tu dont point on ne souspire
Ces jours passez je fus chez la Normande
Veux tu, vieille ridée, entendre
Ma Dame je vous remercie
Nenny desplait et cause grand soucy
Un ouy mal accompagné
Un jour d’yver Robin tout esperdu
L’heur ou malheur de vostre cognoissance
Quand je voy ma maistresse
Il est visible que nous sommes en face d’un choix volon-
taire. Fontaine suit une à une les pièces, acceptant celle-ci,
rejetant celle-là. Telle pièce passe dans son recueil, alors que
celle qui la précède et celle qui la suit sont négligées. On ne
pourrait écarter l’idée d’un choix volontaire, semble-t-il, qu’en
recourant à une hypothèse bien peu vraisemblable : Fontaine
aurait suivi non le recueil de Groulleau, mais un manuscrit
qui se serait trouvé lacéré par endroits. Mais il faudrait
admettre encore que dans ce manuscrit chaque pièce occupait
un feuillet spécial : comment comprendre autrement que la
pièce Au lieutenant de B soit conservée, tandis que l’épigramme
qui la précède manque, et aussi celle qui la suit immédiate-
ment, et que celle d’après, Annette et Marguerite, est conservée?
S'il y a eu choix, à voir tant de pièces un peu lestes, parmi
celles qui n’ont pas été reprises, on est tenté de formuler une
hypothèse : c’est qu’un souci de décence a guidé Charles Fon-
taine. Il a pu craindre de faire tort à la mémoire de son ami
en multipliant les pièces lascives.
Outre qu’un pareil scrupule conviendrait mieux à notre
temps qu’à celui de Marot, je crois bien que cette hypothèse
ne s'accorde guère avec les faits. Certaines pièces admises par
Fontaine sont d’un ton fort libre : par exemple l’Épigramme
à une dame de Piémont, dont on a lu le titre tout à l’heure;
par exemple encore l’Épigramme de Robin et Catin. Inverse-
ment telles des pièces qu’il écarte ne pouvaient pas faire scan-
dale, ainsi les deux premières : De l’an 1544 et D'un usurier.
188 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Si Charles Fontaine laisse de côté certaines pièces, c’est
donc, très probablement, qu'il ne les croit pas de Marot. Je ne
prétends pas que son autorité, non plus que celle d'Antoine
du Moulin, emporte nécessairement la certitude. Il se peut
fort bien qu’ils n'aient pas connu toutes les épigrammes de
leur ami. Nous les voyons l’un et l’autre donner à Marot des
pièces qu’on a depuis cru devoir restituer à Saint-Gelais. Mais
enfin nous avons par Charles Fontaine le témoignage d’un
contemporain exceptionnellement bien placé pour être informé
de la question, et dont l’attention, — nous l’avons constaté, —
est orientée au moment où il travaille sur le problème de l’au-
thenticité. Nous serions évidemment imprudents de n’en pas
tenir le plus grand compte et de lui préférer le témoignage
intéressé de l’éditeur, d’ailleurs anonyme, auquel est dû le
recueil de Groulleau.
C. — PuBLICATIONS DIVERSES DEPUIS LA FIN DU XVIC SIÈCLE.
1596.
On voit par ce qui précède que l'édition publiée à Niort, en
1596, chez Portau, par les soins du docteur Mizières, est loin
de présenter l’importance qu’on lui attribue d'ordinaire.
Presque tout ce qu’on y trouve était recueilli dans les Œuvres
de Marot dès 1550. Elle n’apporte aucune pièce inédite. Impri-
mée à la fin du siècle, au moment où s’apaisent enfin les pas-
sions des guerres religieuses, elle se borne à réunir quelques
pièces que les imprimeurs avaient jugé sage d'oublier dans les
recueils où elles avaient d'abord paru. Elle y joint quatre
pièces liminaires, qu’on avait estimé inutile de reproduire, et
l'Épître à Couillart, qui n’avait été publiée qu’en 1560.
Voici l’énumération de ces additions telle qu’on la lit au
verso du titre :
1. L'Epistre en prose de Clement Marot à Estienne Dolet du
dernier jour de juillet mil cinq cens trente huict.
1. Bibl. nat., Rés. Ye 1526-1527; bibl. de l’Arsenal, B. L. 6427; Cata-
logue Rothschild, n° 614. En voici le titre :
Les Oeuvres de Clement Marot, de Cahors en Querci, Vallet de
Chambre du Roi. Reveues [sic], augmentées de plusieurs choses, et
disposées en beaucoup meilleur ordre que ci devant [sic]. Plus
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1506). 189
2. L’Epistre en prose dudit Marot, du 12e d’aoust 1530, à un
grand nombre de frères qu’il a, tous enfants d’Apolloni.
3. L'Epistre en prose dudit Marot à messire Nicollas de Neuf-
ville, chevalier, seigneur de Villeroi, sur son opuscule du Temple
de Cupido {nous avons remis ces trois epistres de l’autheur tant
pource qu’elles donnent à cognoistre entre autres choses certaines
particularitez notables qui servent tant à maintenir ses œuvres
en leur entier par les Imprimeurs que pour voir quel estoit son
style en prose).
4. L'Epistre d’Estienne Dolet, avec ses annotations en marge
sur l'Enfer dudict Marot.
5. L'Epistre dudit Marot à son ami Antoine Couillart, sei-
gneur du Pavillon, avec un Epigramme de Michel Marot, fils
unique dudit CI. Marot.
6. Quatre Epigrammes, dont le rer est de ne craindre point
la mort, qui se commence : Pourquoy voulez-vous tant durer;
le 2° est aux amateurs de la saincte Ecriture; le 3e sur l'or-
donnance que le roy fit pour bastir a Paris avec proportion; le
4° sur le dit d’un théologien.
7. Le Sermon du bon Pasteur et du mauvais, pris et extraict
du dixiesme chapitre de S. Jean, par Clement Marot1.
8. Le Balladin dudit Marot, [qui] a esté corrigé en plusieurs
lieus ou n’i avoit point de sens : ou bien il estoit perverti.
Ainsi l'édition de 1596 marque un premier effort, à la vérité
bien timide, pour remonter aux textes contemporains de Marot.
C’est par là qu’elle vaut, et non par la révélation d'œuvres
inédites. Pourtant, en ce qui concerne l’ordre des pièces,
Mizières s’accorde toute liberté de le modifier à sa guise. L’un
des grands mérites de son édition, aux yeux de Mizières, c’est
précisément de réformer l’ordre défectueux de Marot. L'avis
au lecteur qu’il place en tête de son volume est celui de
l'édition Constantin (1544), avec de légères modifications. Mais
Thomas Portau y joint un passage où il s'explique sur cette
question de l’ordre des pièces et qu’il faut reproduire :
L'ordre adopté est « pareil (pour le regard de la disposition des
quelques Oeuvres de Michel Marot, fils dudit Marot. A Niort, par
Thomas Portau. 1506.
1. C’est l’épître dédicatoire de l’Adolescence de 1532.
2. Voir, ci-dessus, les années 1539 et 1541.
REV. DU SBIZIÈME SIÈCLR. VIII. 13
190 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
tiltres principaux cy-dessus nommez et specifiez) à celui des der-
nières éditions de Paris, Lion, et Rouen, excepté que nous avons
mis les Chansons après les chants divers, et les Rondeaux devant
les Epigrammes, comme poëmes plus conformes en leur matiere;
mais de beaucoup changé en mieux, soit pour le rang et dignité
des personnes mentionnées par le Poète, soit pour la suite et con-
nexion des matières contenuës sous chacun d’iceux; mesmement ès
Epîtres, Ballades, Chants divers, Chansons, Rondeaux, et sur tout
ès Epigrammes, qui ont esté distribuez en huit ordres, dont :
«Le 1. contient les Epigrammes aux Rois, Princes, Gentils-hommes,
Seigneurs, Officiers et autres gens de Court, avec aucuns Epi-
grammes de diverses choses qui se font à la Court, comme Tour-
nois, Mommeries ou Mascarades, Blasons et choses semblables.
Item quelques Epigrammes aux Villes.
« Le 2. les Epigrammes aux hommes doctes, comme Medecins,
Poëtes et autres, et mesme à quelques ignorans.
« Le 3. les Epigrammes aux Roines, Dames et Damoiselles de la
Court, et à quelques autres femmes notables, et d’autres de vile
condition.
« Le 4. Ses Amours d'Anne.
« Le 5. Ses Amours de Diane.
« Le 6. Ses Amours a diverses Dames.
« Le 7. Les Amours d’aucuns autres que de luy.
a Le 8. Les Epigrammes à l’imitation de Martial : ayant sollicité et
fait ainsi disposer le tout à M. François Mizières, Poictevin, D. M.
mon ami, qui aimant la mémoire de l’Autheur et la Conservation
de ses œuvres, plus graves et moins lascives, en a voulu prendre la
peine, par manière de recreation et relasche d’autres estudes plus
sérieuses, s’estant en outres efforcé d’amplifier et esclaircir une
bonne partie des petits tiltres ou suscription de chacun poëme ou
sujet, par l'addition qu’il y a faite des circonstances convenables, à
scavoir à qui, de qui, de quoy, en quel lieu, en quel temps, et l’oc-
casion pourquoy, ils ont esté escrits : voire autant qu'il peut
apprendre par l’histoire de ce temps-là, et par l’édition d’Estienne
Dolet de l’an 1543 et autres precedentes, selon lesquelles ils ont
esté restituez, là où ils avoient esté ostés par quelques Imprimeurs,
qui tronquent trop hardiment les escrits des Autheurs, et en ostent
leurs epistres liminaires, ou Prefaces : empeschans par là que les
lecteurs ne comprennent plus aisement leur intention, avec l’ordre
et procedure qu'ils tiennent en leurs livres, que presque toujours ils
descouvrent en leurs dites Prefaces ou Epistres. Voilà ce que j'avois
a te dire, ami Lecteur, sur l’ordre qu'on a gardé en la disposition
de ce livre. » |
On voit que Thomas Portau, en un temps où la monarchie
absolue se restaure sur les ruines causées par les guerres de
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1643). 191
religion, se montre très préoccupé de hiérarchie : l’essentiel
est que le roi passe avant ses sujets; et il mettra Marot au pas
de l'étiquette. Mais l'étiquette n’est malheureusement pas son
seul souci : il prétend rapprocher les unes des autres les pièces
qui se rapportent à un même personnage. Et ceci comporte
une interprétation de l’œuvre de Marot. La commence le dan-
ger : les groupements de pièces qu’il opère au profit d'Anne et
au profit de Diane serviront de point de départ, semble-t-il,
aux interprétations légendaires et aux chronologies fantaisistes
de Lenglet du Fresnoy.
Car, sur la vie de Marot et sur les circonstances dans les-
quelles il a écrit, François Mizières n’a aucune information
particulière. L’unique source de son savoir, c’est celle à laquelle
nous pouvons puiser encore comme lui : les éditions contem-
poraines. Il ne nous apporte pas une tradition orale. À exami-
ner ses annotations, on s’en convainc rapidement. Mais il
importait de le dire, car Mizières ne sait guère faire le départ
“entre ce qu’il sait et ce qu'il suppose.
1648.
Des pièces de Marot se rencontrent en assez grand nombre
dans les recueils collectifs de poésie du xvne siècle; mais parmi
celles que lui donne M. Lachèvre, — dont nous suivons ici les
très utiles dépouillements, — plusieurs, qui, d’après l’incipit,
paraissent être des pièces nouvelles, sont en réalité des variantes
de pièces déjà connues. Sur les douze pièces qui figurent dans
le Jardin des Muses de 16433, deux sont dans ce cas :
Épigramme contre un sot.
J'en entendis l’autre jour une
1. Parmi les six pièces des Satires bastardes et autres Œuvres
folastres du cadet Angoulevent (1615) que M. Lachèvre attribue à
Marot sur la foi de l'édition Jannet, deux avaient paru seulement
dans le recueil de Groulleau de 1549, et leur authenticité est par
suite tout à fait suspecte. Ces six pièces se retrouvent dans des
recueils qui dérivent de celui-là. M. Lachèvre a en outre signalé
une pièce de plus dans le Cabinet satirique de 1618 (c'est, avec des
variantes, l’épitre de Margot mentionnée ci-dessus dans le recueil
d'épigrammes de 1547) et une dans les Délices satiriques de 1620.
Voir Lachèvre, Les recueils collectifs de poésies libres et satiriques
publiés depuis 1600 jusqu'à la mort de Théophile (16206), p. 293.
2. Jardin des Muses où se voyent les Fleurs de plusieurs aggréables
192 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Version différente de l’épigramme LXIII, publiée en juil-
let 1538.
Bren, laissez moi ce disoit une
Épigramme de Martial.
Un jour le bon Pierre s’en vint
Imitation par un inconnu de l’épigramme CCXXXI de
Marot, publiée en 1547.
Cil qui mieux ayme par pitié!
1661.
Les deux pièces qu'on lit dans la Fine galanterie du temps
de 16612, toutes deux données comme « remarquées par Sca-
ron », ne répètent au contraire aucune des pièces publiées à
ma connaissance sous le nom de Marot, et je ne sais d’après
quelle autorité elles lui sont attribuées.
Épitaphe.
Cy gît Servot la tourangelle
.… Épigramme.
Quand maistre Pierre d’Alesso
1698.
C’est surtout dans le Recueil de Barbin (1692)5 que les pièces
de Marot se font nombreuses : soixante-dix, dont six avaient
paru déjà dans le Jardin des Muses.
poésies. Recueillies de divers Autheurs, tant anciens que modernes.
À Paris, chez Antoine de Sommaville (1642 ou 1643) (bibl. de l’Ar-
senal, Rés. 7267).
1. On lit d’ailleurs dans le Jardin des Muses : « Comme l'épi-
gramme de Martial contre un débauché; ce mesme presque par
Marot. »
2. La Fine galanterie du temps, composée par le sieur Faure. À
Paris, chez Jean Ribou.……. (1661) (bibl. de l’Arsenal, 6857). Voir
Lachèvre, Bibliographie des recueils collectifs de 1597 à 1700, t.II,
P. 115.
3. Recueil des plus belles pièces des Poëtes françois tant anciens
que modernes, depuis Villon jusqu'à M. de Benserade. À Paris, chez
Claude Barbin..., 1692, 5 vol.
es
RE
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1731). 193
Mais aucun des incipit relevés par M. Lachèvre n'est à
signaler.
En revanche, dans le Recueil des plus belles épigrammes des
poëtes françois depuis Marot (1698!), où sont citées quinze épi-
grammes de Marot, il faut mentionner l’incipit :
A Guillaume, ainsi comme il dit
Variante de l’épigramme CCXXXVI, publiée en 1549 :
Au curé, ainsi comme il dit3
Il eût paru intolérable au xvne siècle de conserver « un curé »
comme héros de cette pièce très libre, et la seule variante
qu’on y relève consiste dans le changement de personnage.
17815.
Œuvres de Clement Marot, valet de chambre de François Ier,
roy de France, revues sur plusieurs Manuscrits, & sur plus de
quarante editions; et augmentees tant de diverses Poësies veri-
tables que de celles qu'on lui a faussement attribuees : avec les
ouvrages de Jean Marot, son Pere, ceux de Michel Marot, son
fils, & les pièces du Different de Clement avec François Sagon :
accompagnées d'une Peface Historique et d'Observations cri-
tiques. À La Haye, chez P. Gosse & J. Neaulme. M.DCC.XXXI
(4 volumes in-40 ou 6 volumes in-12).
Cette édition très importante est due à Lenglet du Fresnoy,
qui signe du pseudonyme « le chevalier Gordon de Percel ».
On trouve au début une « liste des pièces particulières à cette
édition ». Parmi les cinquante-trois numéros que contient
cette liste — sans parler des cinq numéros consacrés à Jean
Marot et à Michel Marot — on peut distinguer :
A). Des textes servant à l’intelligence du texte de Marot,
1. Recueil des plus belles épigrammes des poëtes françois depuis
Marot jusqu'à présent, avec des notes historiques et critiques, et un
Traité de la vraye et de la fausse Beauté dans les ouvrages d'esprit,
traduit du latin par M. de Port-Royal. A Paris, chez Nicolas le
Clerc, rue le Quay des Augustins..…. (1698).
2. Dans plusieurs de ces cas, l'éditeur du xvn° siècle a visiblement
accommodé Marot au goût des contemporains.
3. L'édition de Moetjens à La Haye (en 1702), la première après
celle de 1615, n’apporte aucune pièce inédite.
194 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
mais qui ne sont pas de lui. Tels sont : les préfaces de diverses
éditions, les pièces relatives à sa querelle avec Sagon, des bla-
sons composés à son imitation, d’autres pièces composées à
son imitation ou à son sujet, une notice historique sur les
œuvres de Clément Marot, et une chronologie où l’on trouve
des renseignements utiles à côté de beaucoup d'indications
fantaisistes.
B). Des pièces de Marot ou attribuées à Marot, déjà impri-
mées, mais qui ne figuraient pas dans l’édition publiée à La
Haye, en 1702, chez Moetjens (2 volumes).
C). Quelques pièces inédites.
Ces dernières seules nous intéressent à proprement parler.
Nous indiquerons pourtant aussi, en les distinguant par un
astérisque et en rappelant la date de leur première publication,
les pièces de la catégorie B.
* Epitre Dedicatoire du Temple de Cupido au Roy Fran-
çois Ier, en prose & en vers, de l'an 1515, tirée de la première
edition de ce petit ouvrage qui est gothique.
* Dixieme Opuscule, ou le Riche en pauvreté; Joyeux en
affliction, et content en souffrance, imprimé séparément a Turin
après la mort de Clement Marot, chez Antoine Blanc; puis a
Paris en 1558 et enfin dans cette édition.
* Onzieme Opuscule, ou la Complainte d'un Pastoureau Chre-
tien en forme d'Eglogue rustique, imprimé séparément in-r16 a
Rouen par François Martial 1549 puis in-16 a Paris chez
Estienne Denise 1558.
* Adieux aux Dames de Paris, pièce supposée; pour mettre
avant l'Epitre XII, tirés de l'Edition de Paris in-16 chez De-
nys Janot 1538, Et de celle d'Anvers de Steels 1539 où ils
sont differents\. -
* Epitre 44, ou troisième du Cog a l’Asne, tirée de l'Edition
d'Anvers chez Steels en 1539.
Epitre 45, ou quatrième du Cog a l’Asne, tirée du manus-
crit 443, de ceux de M. Baluzc, aujourd'hui dans la Biblio-
thèque du Roi Tres Chretien.
Puisque sçais la rebellion
1. Voir ci-dessus, édition de Juste, décembre 1534.
2. Au sujet des divers manuscrits qui nous ont conservé cette
épitre, cf. l’édition Guiffrey, t. IIL, p. 451.
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1731). 195
* Epitre 60, à son amy Papillon contre le fol amour, tirée
des Poësies d'Antoine Heroet & autres.
Cantique XXI de Clement Marot en 1536 à la Roine de
Navarre, tiré d’un manuscrit de M. Baluze, dont copie aussi
manuscrite se trouve dans la Bibliothèque de S. E. M. le comte
Hoym Ambassadeur de S. M. Polonoise en France; dans son
exemplaire des œuvres de CI. Marot, Edition in-8 d'Anvers de
Jean Steels 1539.
Plaigne les morts qui plaindre les voudra;
* Chant XXII. La Mort du juste et du Pecheur, tiré des Edi-
tions des Œuvres de CI. Marot in-16. Paris chez Guillaume
Thibout 1548, & de l'Edition de la Haye chez; Moetjens1.
* Rondeau 69, ou plutot vers très mauvais affichez a Paris sur
l'exil du Docteur Noel Beda, tiré de diverses editions.
* Rondeau 70, ou response de Clement Marot a l'escripteau
cy-dessus, tiré des mêmes editions.
* Dixain qui parait de Clement Marot sur le même sujet, tiré
des mêmes editions®.
* Vingt neuf Epigrammes de Clement Marot, tirees de diffe-
rens recueils ou Editions particulieres\ de Marot, depuis lEpi-
gramme 252 jusques a l'Epigramme 280.
1. Voir, 1543, les Problèmes d'amours.
2. C’est le chant royal publié pour la première fois en 1541 dans
une édition des psaumes donnée à Anvers.
3. Pour ces trois pièces, voir l’Adolescence clémentine, publiée par
Juste en décembre 1534.
4. En voici les incipit :
« Le cours du Ciel qui domine icy bas »
« Un usurier a la tête pelée »
« Un advocat jouoit contre sa femme »
« Un Moyne un jour jouant sus la rivière, »
« Celui qui dit bon ton tetin, »
« Messire Jan confesseur de fillettes »
« Un cordelier d’une assez bonne mise »
« L'autre jour un amant disoit »
« Le petit Pierre eut du Juge option »
« Pour tous souhaits ne desire en ce monde »
196 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Les 16 premières de ces pièces (252-267; Jannet, épi-
grammes 250-265) sont tirées du recueil d’Estienne Groul-
leau 1554 (voir ci-dessus 1540), les 3 suivantes (268-270, Jan-
net 266-268) ont paru pour la première fois dans une édition de
l’Adolescence de 1537. Les numéros 271 et 272 (Jannet 269 et
270) ont paru dans le Villon de 1533. Pour le Remede contre la
peste (273, Jannet 271), voir l’ Adolescence de Jean Boullé, 1534.
La pièce au Roi François, qui figure au no 274 (Jannet 272),
Plaise au roy congé me donner
est la seule pièce inédite de cette série. Lenglet du Fresnoy
dit qu’elle est « tirée d’un manuscrit de M. Baluze qui est
aujourd’huy dans la Bibliotheque du Roy! ». L’épigramme 275,
De Helene de Tournon, figure dans les épigrammes de l'édition
de 15382 et déjà, sans nom d'auteur, dans le Petit traité de
« Une catin, sans fraper à la porte »
« Comme un escolier se jouoit »
« Vous chevaliers de queste avantureuse »
« Le chevalier sans peur et sans reproche »
« Vous chevaliers errans qui desirez honneur »,
« C’est pour la souvenance d’une »
« Vous vous plaignez de mon audace »
« Du baiser qu’avez soudain pris, »
a De ce qui ne chet sous un prix »
« Peu de Villons en bon scavoir; »
« Si en Villon on trouve encore a dire »
« Recipe assis sur un banc »
« Plaise au Roy congé me donner »
« Au mois de May que l’on saignoit la belle, »
« Collin s’en allit au Lendit »
« Pour un seul coup, sans y faire retour »
« Si scavoir veulx les rencontres plaisantes »
« Des bons propos cy-dedans contenus »
« Un gros garçon qui crève de santé. »
1. Voir Catalogue Rothschild, n° 2503.
2. Il est inexact, malgré l'allégation de Lenglet du Fresnoy, qu velle
manque aux éditions suivantes des Œuvres de Marot.
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1731). 197
1535; l’épigramme 276 (Jannet 273), Sur quelques mauvaises
manières de parler du temps de CI. Marot (que Lenglet du
Fresnoy prend dans l’édition de Rouen, 1615), est évidemment
très postérieure au temps de Marot; 277 (Jannet 274), Du jeu
d'amours, vient du recueil d’Estienne Groulleau, 1554 (voir
1549); 278 et 279 (Jannet 275 et 276) sont les deux épigrammes
publiées au début et à la fin de la traduction des apophtegmes
par Macault {voir 1539); enfin 280 (Jannet 277), Contre un cen-
seur ignorant, n’est très probablement pas de Marot. Voici la
note de Lenglet du Fresnoy au sujet de cette pièce :
M. de la Monnoye, dans ses remarques sur les Menagiana, t. Il,
p. 236, dit que cette épigramme est de Clément Marot ou de Rous-
seau. L’alternative est singulière, si l’on a égard à la différence des
temps; mais, comme Rousseau est le copiste des autres poètes
anciens, on peut dire, sans craindre de se tromper, que, quand il y
a une jolie pièce dans Rousseau, elle est pour la pensée et pour le
fond de quelque autre écrivain; il ne prête ordinairement que la
versification.…
* Trois epitaphes savoir les XV. XVI. & XVII. tirez de divers
recueils ou Editions de Clement Marot".
L’épitaphe XV : Epitaphe nouveau de Martin, vient du recueil
de Groulleau 1554 (voir 1549). L’épitaphe XVI : Epitaphe de
Martin, a été prise dans l’Adolescence d'Anvers, 1539, où elle
figure d’ailleurs parmi les pièces qui ne sont pas données
comme étant de Marot. L’épitaphe XVII : Du frère Cordelier
Semydieux,que Lenglet du Fresnoy dit avoir prise dans une édi-
tion de Bonnemère, figure dans les éditions de Roffet dès 1533.
* Cimetiere XXXII. XXXIII. & XXXIV. ou Epitaphe d’Ar-
tus de Gouffier, de Philippe de Montmorenci & d'Erasme tirées
d'un recueil imprimé. 11 s’agit du recueil de Groulleau. (Voir
ci-dessus, année 1549.)
* Preface en prose de Clement Marot sur sa Traduction des
amours de Leandre et Hero tirée de l'Edition originale de Gri-
phius, in-8o, 1541.
1. En voici les éncipit :
« Cy gist Martin qui pour saouler Alix »
« Cy gist après qui debout et assis»
« Cy gist le Cordelier Semidieux »
198 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
* Colloque d’Erasme, intitulé Abbatis & Eruditæ, traduit en
vers François par Clement Marot. Imprimé in-16 à Paris sans
date; mais vers le milieu du xvie siècle!.
* Autre Colloque d'Erasme intitulé Virgo misogamos traduit
en vers François par CI. Marot. Imprimé avec le précédent.
* Prière avant le repas. Tirée des éditions de Bonnemère,
1538, et Denis Janot1.
Nostre bon père tout puissant
* Huitain sur le salut par Jésus-Christ. Tiré des éditions
in-16 de Paris, chez Jean Thiboust, 1548, et de celle de Pierre
Gauthier, Paris, 1551.
* Poësies attribuées à CI. Marot. Tirées des éditions de Bon-
nemère et de quelques autres; il y a vingt-deux pièces, parmi
lesquelles est le Rondeau Nostre Maistre Geoffroy Brulard et
l’'Epitaphe de Martin, que je crois de Clément Marot.
Ce sont les pièces dont nous avons signalé la présence dans les
éditions de Boullé, de Juste, de Roffet, etc., entre 1534 et 1538.
Aucun indice, autre que des impressions de goût, ne permet
de mettre à part des autres pièces le Rondeau Nostre Maistre
Geoffroy Brulard. ni l’Epitaphe de Martin déjà mentionnée
ci-dessus par Lenglet du Fresnoy.
* Poésies nouvelles ou additions pour les deux premiers tomes
des Œuvres de CI. Marot au nombre de vingt-huit pièces.
Ce sont : 1° une pièce déjà indiquée ci-dessus (Chant royal
chrétien, Jannet XXIe des chants divers); 2° une pièce qu’il
faut rendre à Antoine Heroet (l’opuscule XII : Douleur et
Voluptéi), extraite du Recueil de vraye poesie françoise prinse
de plusieurs poëtes, in-16, Paris, chez Denis Janot, 1544; 30 les
rondeaux qui, dans l’édition Jannet, portent les nos 80, 71, 70,
741, tous tirés du même recueil, où ils ne sont pas attribués à
1. Pour cette pièce et la suivante, voir ci-dessus, année 1549. :
2. Voir ci-dessus, année 1533, date à laquelle elle parut pour la
première fois.
3. Incipit :
« L’œil abbaissé sur face exténuée »
4. « Povres Barbiers, bien estes morfonduz, »
« En beau papier je scay tant bien signer »
« D’estre content sans vouloir davantaige, »
« Honneur te guide et te met en hautesse »
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1731). 199
Marot; 4° les épigrammes numérotées dans Jannet 278-2931,
tirées par Lenglet du même recueil où elles ne sont point
signées; 50 les trois épigrammes numérotées dans Jannet 294-
296, tirées du recueil d’Étienne Groulleau 15542 (voir 1549):
60 une épigramme déjà mentionnée ci-dessus, Contre un cen-
seur ignorant; une épigramme de Sainte-Marthe à Marot et
l’épitaphe de Marot par Jodelle.
On voit que la plus grande partie de ces dernières additions
provient du recueil de Vraye poesie françoise, dont nous avons
parlé ci-dessus à la date de 1544. Sans garantir l’authenticité
des pièces qu’il insérait, Lenglet déclarait imprudemment que
ce recueil ne contenait « guère que des poésies de Marot et de
son ami Saint-Gelais ». En fait, il est fort douteux qu'aucune
de ces pièces, qui n’ont point été recueillies par les éditeurs
contemporains de Marot, soit de lui. Six d’entre elles (trois
rondeaux et trois épigrammes3) étaient reproduites de la Poesie
1. « Le vin qui trop cher m'est vendu »
« Baiser souvent n'est-ce pas grand plaisir »
« Le plus grand mal et le plus dangereux, »
« J'apperçois bien qu’amour est de nature estrange, »
« Force d’amours me veut souvent contraindre »
« Dame vous avez beau maintien »
« Robin mangeoit un quignon de pain bis »
« Un jour Robin vint Margot empoigner. »
« En devisant a la belle Catin, »
« Mars & Vénus furent tous deux surpris, »
« Amour voyant ma grande loyauté »
« Bon jour la Dame au bel amy, »
« Je ne sais rien que plaindre & souspirer, »
« Vostre obligé (Monsieur) je me confesse, »
« Le lendemain des nopces on vint veoir »
« Recepte pour un flux de bourse »
2. « De bonne grace estes si bien pourveuë »
« Je ne me sens de grâces tant pourveue »
« Quand je vous veulx descouvrir mon martyre »
3. En voici les incipit :
« D’estre content sans vouloir davantage! x»
ñ
200 ” TABLEAU CHRONOLOGIQUE
françoise de Sainte-Marthe, publiée en 1540. Et de l’un des
rondeaux de Sainte-Marthe, Lenglet déclarait qu’il « sent bien
son Marot ».
L'édition de Lenglet du Fresnoy a rendu un service signalé à
la mémoire de Marot. Mais elle a donné place dans son œuvre
à beaucoup de pièces qui ne sont pas de lui. Les réserves trop
timides parfois dont l'éditeur les accompagnait seront oubliées
de ses successeurs. Dans les éditions du xixe siècle, celles de
Lacroix (1824) et de Jannet (1868-1884), dans les extraits de
Després (1826), de Charles d'Héricault (1867), de Voizard (1888),
aucune distinction ne sera faite entre les pièces authentiques
et les additions injustifiées de Lenglet du Fresnoy.
1841.
Lettres de Marguerite d'Angoulême, publiées par Génin.
On trouve dans cette publication une ÆEpistre faicte par
Marot, que, trompé par les légendes imaginées par Lengiet du
Fresnoy, Génin croyait adressée à Marguerite.
Bien doy louer la divine puyssance
Elle a été imprimée d’après un manuscrit de la Bibliothèque
nationale, fonds français 1700.
Génin donne en outre (p. 44) un dizain qui n’a été recueilli
par aucun éditeur et qu’il publie d’après un manuscrit de
Saint-Germain, n° 1556 (fol. 27) :
En vous aymant, vous me verrez haïr!.
« En beau papier, je sçay tout bien signer... »
« Honneur te guide et te met en haultesse »
« Force d'amour me veult souvent contraindre »
« Dame, vous avez beau maintien, »
« Vostre obligé (Monsieur) je me confesse. »
Ces pièces se trouvent dans la Poésie françoise de Sainte-Marthe,
respectivement les rondeaux aux pages 105, 92, 90; les épigrammes
aux pages 75, 65, 34.
1. Voici ce dizain, dont l’authenticité n’est d’ailleurs aucunement
démontrée :
« En vous aymant vous me verrez haïr
De ceux qui ont puissance de me nuire
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1844). 201
1842.
®
Paulin Paris, au tome V de ses Manuscrits de la Bibliothèque
du roi, a publié un rondeau extrait du manuscrit 7162 (fonds
français ancien), et qui est formellement attribué à Marot.
À tout jamais d’un vouloir immuable
1844.
Notice sur un manuscrit du XVIe siècle appartenant à la
bibliothèque cantonale. Poésies inédites de Clément Marot, de
Catherine de Médicis et de Théodore de Bèze. Par Frédéric
Chavanne, Lausanne, 1844.
Le manuscrit 1016 de la bibliothèque cantonale de Lausanne,
qui est étudié dans cette brochure, présente quelques pièces
déjà connues de Marot avec des variantes parfois intéressantes,
souvent aussi de peu de valeur, parce que l'exécution du
manuscrit est très défectueuse. Surtout il nous révèle quelques
pièces jusqu'alors inconnues :
Aultre espitre de Marot qui mandoit aux damoisselles.
Trescheres seurs, joinctes par charité
Dizain de Marot du chancelier Guillaume Poyet.
Ung hault cuyder par ung trop entreprendre
Chanson faicte par Clément Marot.
Vous perdes temps de me venir reprendre
Beaucoup de gens se pourroient esbahir
Que je ne veux ailleurs mon cœur conduire;
Las? je ne puis autrement le réduire,
Et aime mieux en vous aimant avoir
Le mal qu'on peut pour tel cas recevoir
Que tout le bien dont ils ont la puissance,
Et me suffit que mon mal puissiez voir,
Mais que pitié suive la connoissance. »
Ce dizain ne figure pas à la page du manuscrit indiqué par Génin
(cote nouvelle : Bibl. nat., n° 17527), ni d’ailleurs, d’après l'informa-
tion que M. Léon Dorez a eu l’obligeance de me donner, en aucun
endroit de ce même manuscrit.
202 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
Episire de Marot.
Je pense bien que tu t’esbayras.
Le manuscrit 1016 contient en outre un bon nombre de
courtes pièces, huitains et dizains, au sujet desquelles Frédé-
ric Chavanne s'exprime ainsi : « Nous transcrirons toutes celles
que nous n’avons pas trouvées dans les œuvres de Marot et
qui, soit par leur mérite littéraire, soit parce qu’elles sont
entremêlées et suivies de poésies authentiques de notre auteur,
nous paraissent bien probablement lui appartenir. » On voit
combien sont faibles les indices sur lesquels le critique fondait
l'attribution de ses pièces à notre auteur. Les raisons de goût
qui le déterminent parfois sont sans poids.
En réalité, même l'authenticité de certaines pièces du
manuscrit qui sont formellement attribuées à Marot est dou-
teuse : Chavanne trouvait une des épiîtres ci-dessus trop mau-
vaise pour pouvoir lui être imputée. Le dizain du chancelier
Guillaume Poyet présente, au quatrième vers, un e muet à la
césure, particularité qu’on ne rencontre jamais dans les œuvres
de Marot depuis le Temple de Cupido, si bien que nous ne
pouvons guère admettre l’authenticité de la pièce qu’à la con-
dition de supposer une grave altération du texte. On sait
d’ailleurs combien les erreurs d’attribution sont fréquentes
dans les manuscrits du xvie siècle. Une confusion est ici d’au-
tant plus croyable qu’à côté de cette pièce on en trouve une
autre, évidemment relative à Poyet elle aussi, et qui, bien que
très vraisemblablement de Marot, puisqu'elle figure dans ses
Œuvres depuis 15504, ne porte aucune indication d’auteur.
Aussi, bien que M. Fromage, dans un article du Bulletin de la
Société de l'histoire du protestantisme français dont nous
reparlerons plus loin (année 1909), ait réédité ces pièces en
les attribuant à Marot d’une manière beaucoup plus affirma-
tive que Chavanne, nous croyons superflu d’en reproduire les
incipit3.
1. Voir, par exemple, p. 56, où il déclare à propos de certaines
pièces qu’on y trouve « une harmonie de versification qui engage à
les attribuer à Th. de Bèze ».
2. Dans l'édition de Guillaume Roville donnée sous cette date,
voir l’épigramme D'un orgueilleux emprisonné.
3. Dans un article d'Adolphe Kressner conservé dans la collection
Ristel-Hübert, à la Bibliothèque nationale (Yc 6840), d’autres pièces
pen: =
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1847). 203
1847.
Les poésies de François Ier. Publiées par Champollion-Fi-
geac.
L'éditeur attribue à Clément Marot l’Eglogue du pasteur
Admetus (p. 45).
Nimphes qui le pays gracieulx habitez
M. H. Hauvette a montré que cette pièce est une traduction
extraites du manuscrit 1016 ont été publiées et attribuées à Marot :
Epigramme aus dem 16° Jahrhundert. Aus einer Handschrift der
Cantonal Bibliothek zu Lausanne, mitgetheilt von Adolf Kressner.
Cette brochure de huit pages contient vingt-deux courtes pièces,
dont douze sont réunies sous le titre général : Les Douze abus du
monde. L'éditeur les attribue formellement à Marot, mais il suffit
de lire sa préface pour voir combien cette attribution est téméraire.
En voici la traduction :
« Les pièces suivantes sont tirées d’un manuscrit de poésies de
Marot datant du xvi° siècle (manuscrit 1016) qui se trouve à la
Bibliothèque cantonale de Lausanne. A la vérité, il n’est pas dit
expressément que Marot soit l’auteur de ces poésies, et même des
poésies de contemporains se trouvent également dans ce manuscrit.
Mais le style et la licence qui apparaît par endroits sont dans la
manière de Marot, qui, au reste, a souvent pris pour cible de ses
plaisanteries le Maillart mentionné dans la première pièce. »
Or, dans cette première pièce, voici, entre autres choses, ce qui
est dit de ce Maillart :
« Pourquoy dedans Poessi n'est-il à sa dispute,
Il dit qu’à son regret il en est eslongné,
Car Beze il eust vaincu tant il est habile homme.
Pourquoy donc n'y est-il ? Il est embesongné
Après les fondements pour rebastir Sodome ».
Il est superflu de remarquer que la pièce est un sonnet, genre
fort peu pratiqué par Marot. L'auteur fait ici allusion très évidem-
ment au colloque de Poissy où Théodore de Bèze, dix-sept ans
après la mort de Marot, représentait le parti des théologiens hugue-
nots. Et le Maillart dont il est question n’a sans doute rien de
commun avec le lieutenant criminel qui, trente-quatre ans plus
tôt, conduisait à Montfaucon Samblançay « l’Ââme rendre ». Nous
n'avons aucune raison d’imputer à Marot les vers de mirliton
publiés par Kressner, vers remplis des plus excellents conseils
moraux et rimés avec une rare platitude.
204 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
d’une églogue d’Alamannit. Il suffisait d’en lire le second vers :
Où court le mien beau Loyre, arrousant la contrée
pour reconnaître que le traducteur, natif des bords de la Loire,
ne peut pas être Marot. D'ailleurs, je ne connais aucun manus-
crit qui la lui attribue, et l’alexandrin est un mètre dont Marot
a fait fort peu usage. Pour des motifs peu probants, Guiffrey,
qui a réédité cette églogue (t. II de son édition de Marot,
p. 493), a proposé de l’attribuer à CI. Chappuis.
1856.
Deux farces inédites. publiées avec une préface et des notes
par Louis Lacour. Paris, Aubry, 18562.
Les deux pièces que Lacour donnait sous ce titre au public,
et qu’il attribuait à Marguerite d'Angoulême, sont en réalité
des traductions des colloques d’'Érasme, dont l’une, la Vierge
abhorrant mariage, avait été imprimée dès le xvie siècle et
figurait depuis 1731 parmi les œuvres de Marot. L'autre est
aussi très vraisemblablement de Marot,
Colloque de la Vierge repentie.
Catherine, à ce que j'entends
On trouve cette pièce dans un manuscrit de la Bibliothèque
nationale, no 12795.
1875.
Les œuvres de Clement Marot de Cahors en Quercy, valet de
chambre du roy, augmentées d'un grand nombre de ses compo-
sitions nouvelles par ci-devant non imprimées. Le tout mieux
ordonné comme l’on voirra ci-après et soigneusement reyeu par
Georges Guiffrey. Tome deuxième. |
Outre le colloque mentionné précédemment qui se trouve
ici, pour la première fois, réuni aux œuvres de Marot, on
trouve dans ce volume deux pièces nouvelles :
P. 281. Le corps féminin.
Ma plume est lente et ma main paresseuse
Le manuscrit de la Bibliothèque nationale où Georges Guif-
1. Voir Luigi Alamanni, p. 400.
2. Bibl. nat., Y Th 4845.
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1879). 205
frey a pris cette pièce (fonds français 3940) ne l’attribue pas à
Marot. Elle avait paru sans nom d’auteur dans le recueil de
Méhon : Blasons, poésies des XVe et XVIe siècles (1807). Guif-
frey ne donne que des raisons bien vagues pour justifier son
attribution à Marot dans une note qui se termine ainsi :
« L'œuvre porte certainement le cachet du maître, et c’est une
grave présomption d’origine qu’il ne se soit présenté personne
parmi ses contemporains pour la revendiquer. »
P. 439. Le Grup de Clement Marot.
Grup, grup à la ville et aux champs.
D’après un manuscrit de la Bibliothèque nationale (fonds
français 22563).
1879.
Œuvres complètes de Clèment Marot revues sur les meilleures
éditions, avec une notice (vie de Clément Marot) et un glossaire,
par B.-S. Marc. Paris, Garnier, 1870.
Au tome II on lit :
Pièces diverses attribuées à Clément Marot.
Epistre (LX VII) au cœur de sa dame. Ms. F. F. 2370, fol. 30.
Cueur assiégé d’infinité d’amys
Chant XXIII. Ms. F. F. 2205, fol. 35.
Lorsqu’'au palais de la cité de Balle
Chant XXIV. Ms. F. F. 2205, fol. 9.
Le grand pasteur jadis en ce bas estre
Rondeau LXXXI. Ms. F. F. 2335, fol. 65.
S'il est ains y que ce corps te habandonne
Rondeau LXXXII. Ms. F. F. 2205, fol. 100.
Comme la rose entre espines fleurit
Epigramme CCXCV. Ms. F. F. 2370, fol. 30.
Plaise au roy me faire payer
Elle figure également dans le manuscrit de Chantilly, que
nous signalons ci-après.
1. Ces pièces seront reprises dans l'édition Jannet, tome IV, 1884,
où l’Epigramme porte le n° CCC.
REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VIII. 14
206 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
1881.
Tome troisième de l'édition Guiffrey (voir ci-dessus, 1875).
Dans ce volume qui contient les épîtres, Guiffrey indique
comme inédites les pièces suivantes :
P. 64. Epistre de Margot à Hector de Ferrande, pennetier de
monseigneur le conte de St Pol, composée par Clement Marot.
Mercy Dieu, gentil pennetier
Tirée d’un manuscrit de la Bibliothèque nationale (fonds
français 10015). Elle avait été imprimée déjà dans le Petit
Traicté de 1535 et dans le recueil d’'Epigrammes imitez de
Martial, indiqué ci-dessus sous la date de 1547.
P. 107. Epistre de Barquin.
Dieu tout puissant en repous te maintienne
Pièce tirée d’un manuscrit de la bibliothèque de Soissons
(fonds français 189 B). Le manuscrit ne la donne pas à Marot,
et l'attribution de Guiffrey ne repose que sur des raisons très
subjectives!.
P. 115. Les gracieux adieux fait; aux dames de Paris par
maistre Clement Marot, varlet de chambre du roy nostre sou-
verain seigneur.
Adieu, Paris la bonne ville
Pièce tirée d’un manuscrit de la Bibliothèque nationale
(fonds français 17527). Le texte est beaucoup plus long que
dans les éditions de Juste 1534, Janot 1538, Steels 1539, Lenglet
du Fresnoy 1731.
P. 244. Epistre présentée à la royne de Navarre par Madame
Ysabeau et deux autres damoyselles habillées en amazones en
une mommerie.
J'ay entendu, très illustre compaigne,
Pièce tirée d’un manuscrit de la Bibliothèque nationale (fonds
français 4967) et d'un manuscrit de la bibliothèque de Soissons
(no 189 B). Les manuscrits ne portent pas le nom de Marot.
P. 307. Autre espitre de Marot qui mandoit aux damoïsselles.
C’est la pièce publiée par Chavanne en 1844, qui se trouve
ici pour la première fois réunie aux œuvres de Marot.
1. La pièce avait été publiée déjà dans le Bulletin de la Société
de l'histoire du protestantisme français, année 1862, p. 129.
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1808). 207
P. 410. Epistre envoyée de Venize à madame la duchesse de
Ferrare par Clement Marot.
Après avoir par mes jours visité
Tirée d’un manuscrit de la Bibliothèque nationale (fonds
français 4967). Elle figure aussi avec des variantes d’un haut
intérêt dans le manuscrit de la bibliothèque du musée Condé,
dont il sera parlé ci-après, sous la date de 1898.
P. 595. Epistre faicte par Marot.
C'est la pièce publiée par Génin en 1841, qui se trouve ici
pour la première fois réunie aux œuvres de Marot.
En outre, dans une note de la page 593, on trouve le dizain
inédit De la prise du chasteau de Hédin.
C’est à Françoys, en armes très scavant
Il faut ajouter un certain nombre de pièces qui ne sont pas
de Marot, mais qui servent à l’intelligence de son œuvre.
P. 132. Six Dames de Paris à Clement Marot.
Dames dhoneur, de prudence et scavoir
P. 140. Aux dictes dames.
Dames dhoneur, damoiselles et femmes
P. 244. Responce a l'epistre du cog a l'asne de Clement
Marot.
Tes doulx salutz, amy Marot
P. 514. Epistre.
Or çà, Marot, que diras-tu
1898.
Poésies inédites de Clément Marot. Publiées par Gustave
Macon, dans le Bulletin du bibliophik et du bibliothécaire,
p. 158-170 et p. 233-248.
M. Gustave Macon a décrit dans cet article un recueil
manuscrit d'œuvres de Marot offert par l’auteur au connétable
de Montmorency au mois de mars 1538, qui se trouve actuelle.
ment à la bibliothèque du musée Condé à Chantilly, et il a
publié dix pièces, jusqu'alors inédites, qui figurent dans ce
manuscrit. Ce sont :
5. À mademoiselle Renée de Parthenay partant de Ferrare
pour aller en France.
Où allez-vous, noble nymphe Renée ?
208 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
6. Au roy nouvellement sorty de maladie.
Par Jesuschrist, je rends à Dieu son père
17. À Madame de Ferrare.
Il y aura, royalle geniture,
20. Au roy.
Oultre le mal que je sens, tres hault prince
22. À la roine de Navarre.
Par devers qui prendront mes vers leur course
47. Sonnet de la différence du roy et de l’empereur.
L'un s’est veu pris, non plusieurs fois, mais une
86. Sur la devise de l’empereur : plus oultre.
La devise de l’empereur
123. Contre Sagon.
Si je fais parler ung vallet
140.
Janeton a du teton
Au début du même article, M. G. Macon a publié en outre
le texte d’une lettre de Marot au grand maître de Montmo-
rency, écrite de Saint-Quentin le 6 août 1529.
Entre les autres œuvres que j'ay présentées au roy.
1909.
Poësies inédites de Clèment Marot. Publiées par Fromage
dans le Bulletin de la Société du protestantisme français, p. 44,
129 et 225. :
On trouve dans cet article :
10 D'un monstre nouvellement baptisé (pièce tirée du manus-
crit fonds français 22560, où elle figure sans nom d'auteur,
mais qui paraît à M. Fromage devoir être attribuée à Marot,
en vertu d'une allusion d'Eustorg de Beaulieu).
20 Sermon notable pour le jour de la dédicace (pièce déjà
publiée sans nom d’auteur en 1539 et que nous avons mention-
née sous cette date).
3o Diverses petites pièces déjà publiées par Chavanne en
1844 (voir cette date ci-dessus).
DES PUBLICATIONS DE MAROT (1914). 209
Sur l’inauthenticité de ces diverses pièces, voir Plattard,
Bulletin de la Société de l'histoire du protestantisme français,
1912, P. 278.
1912.
Catalogue des livres composant la bibliothèque de feu M. le
baron James de Rothschild, t. IV.
Sous le numéro 2964 de ce catalogue, M. E. Picot décrit un
recueil manuscrit de poésies où se trouvent de nombreuses
pièces de Marot. Deux pièces inédites lui sont attribuées :
108 (fol. 118). Les vers de la belle Ferroniere. Marot.
Pro minus a centum futitur Ferronia cachis….
Cinq distiques macaroniques obscènes, où sont nommés les
principaux amants de la belle Ferronière : Brodequin, Péré-
grin et Croquet.
116 (fol. 143). Cog a l'asne, 1542. Marot.
Amy's pour ung peu t'esjoyr.…
Noter encore au numéro 6o (fol. 32) : Au comte d'Estampes,
par ledict Marot. |
Conte prudent, saige et rassis…
Le texte de cette pièce, qui n’a été recueillie dans aucune
édition moderne, est ici plus complet que dans l'édition d’Ar-
noulet (1530-1531), où nous avons plus haut signalé sa présence.
1914.
Dans son ouvrage intitulé : Les recueils collectifs de poésies
libres et satiriques publiés depuis 1600 jusqu’à la mort de Théo-
phile (1626), M. Fréd. Lachèvre signale (p. 484) une pièce de
Marot que je crois inédite.
Madame est-il pas deshonneste
Cette pièce se lit au fol. 307 du manuscrit français 884 de la
Bibliothèque nationale.
P. VILLEY.
210 TABLEAU CHRONOLOGIQUE
ADDITIONS ET CORRECTIONS.
Tome VII, p. 61, L. 14. Noter que dès l’édition de novembre
1532 ce vers sera ainsi corrigé :
En m'esbatant je faiz rondeaulx en rime
Tome VII, p. 75, après la 28 ligne (sous la date de 1533,
22 janvier, on trouve également dans ce recueil un sixain de
Clement Marot fil; de Lautheur aux Lecteurs :
Icy l’autheur son Epistre laissa
Et de dicter (pourtant) ne se lassa,
Mais en chemin la mort le vint surprendre
En luy disant : Ton esprit par deça
De travailler (soixante ans) ne cessa,
Temps est qu'ailleurs repos il voyse prendre.
Tome VII, p. 227, 1. 14. Lire : .
Bren, laissez-moi, ce disait une
Tome VIII, p. 84, 1. 5. Voir ce qui a été dit de cette pièce
sous la date de 1537.
Tome VIII, p. 84, I. 10. Ce recueil date certainement des
premiers mois de l’année, ainsi que l’établissent certaines allu-
sions de la correspondance des réformés publiée par Her-
minjart.
Tome VIII, p. 86, après la 1. 6 : 6. L'ordre tenu et garde a
l'entrée de treshault et tres-puissant prince Charles Empereur
tousjours Auguste en la ville de Paris capitalle du Royaulme
de France. On les vend au Palais, es boutiques de Gilles Cor-
rozet et Jehan du Pré, libraires. (Relation contenant les ins-
criptions en vers placées sur les échafauds. Elle se termine
par le dizain de Brodeau.) Berne, W. 198, article 30.
On trouve ici sans nom d’auteur l'épigramme :
Lorsque Paris (Cesar) il te pleut veoir
que nous avons à tort signalée pour la première fois en 1544.
Tome VIII, p. gr, note 3. Voir, sous la date de 1544, le
Second Enfer de Dolet.
P. Vizcey.
DES PUBLICATIONS DE MAROT. 211
TABLE DES MATIÈRES.
Revue. EE
Avant-propos . . . . RER VII, 46 I
Première partie (1515- 1532). el Re VII, 50 5
Deuxième partie (1532-1538) . . . . . VII, 74 29
et 206
Troisième partie (1538-1544) . . . . . VIII, 80 82
Quatrième partie (1544-1560) . . . . . VIII, 157 113
A. — Publications séparées . . . VIII, 157 113
B. — Les éditions posthumes des Œu- u-
vres jusqu'en 1550 . . . . VIII, 175 131
C. — Publications diverses depuis la
fin du xvre siècle. . . . . VIII, 188 144
JEAN LEMAIRE DE BELGES
SA VIE ET SON ŒUVRE".
{1 article.)
La poésie française de la Prérenaissance est générale-
ment fort peu connue. Entre Villon, qui disparaît avant
1465, et Clément Marot, dont la renommée commence
vers 1515, elle semble, à ceux qui n’en ont pas fait une
exploration très spéciale, un champ pierreux où nulle
fleur n’a poussé. S'il y eut des poètes pendant ce demi-
siècle, leurs œuvres, et leurs noms mêmes, ont été d’au-
tant plus aisément oubliés que la plupart des historiens
de la littérature se sont passés d’eux pour expliquer l’évo-
lution d’un art qui, florissant encore dans la première
partie du xv° siècle, avec Christine de Pisan, Alain Char-
tier, Charles d'Orléans et François Villon, n'allait, après
ceux-ci, reprendre ung vie nouvelle que grâce à Marot
d’abord, puis, surtout, aux environs de 1550, à Ronsard
et à ses amis de la Pléiade.
Cette suppression de toute une génération d’écrivains
fut possible aussi longtemps que la Renaissance apparut
comme un événement soudain, que rien n'avait préparé;
aussi longtemps qu'on lut, sans sourire, ces phrases du
grand Michelet : « La révolution du xvic siècle. partit de
1. L'étude de M. Paul Spaak, membre de l’Académie belge de
langue et littérature françaises, que nous publions ici, est la préface
d’une édition des plus belles pages de Jean Lemaire, qui paraîtra
prochainement à la librairie Champion. [N. D. L. R.]
JEAN LEMAIRE DE BELGES. 213
rien »; « Le néant fut fécond, créa! »; aussi longtemps
que ceux qui, doutant cependant de la fécondité du néant
et se représentant avec peine une Renaissance surgie
spontanément d'elle-même, en cherchèrent les causes,
non pas en France, maïs à l'étranger; aussi longtemps,
enfin, qu'entre l'esprit nouveau et l'esprit médiéval on
crut qu’aucuns liens n'avaient jamais été.
Il importait peu, en effet, qu’un silence de cinquante
ans séparât le Testament de Villon du Temple de Cupido
de Marot, s’il n’y avait rien de commun entre ces deux
œuvres ni entre celles dont l’une et l’autre furent con-
temporaines, et puisque Ronsard et Du Bellay devaient,
croyait-on, à l’antiquité et à l’Italie les éléments essen-
tiels de leur génie, leur apparition s’expliquait sans qu’il
fût nécessaire de leur trouver en France des précurseurs
immédiats.
Mais une étude plus attentive du moyen âge, une con-
naissance plus précise de ses caractères et de leur évolu-
tion devaient faire constater bientôt que les éléments
constitutifs de la Renaissance existaient en France bien
avant le xvie siècle, s’y étaient affirmés et développés avec
plus ou moins de vigueur, d'indépendance et d'éclat, et
l'avaient ainsi préparée de longue date.
La dispersion des savants grecs après la prise de
Constantinople, l’invasion de l'Italie par les armées de
Charles VIII, de Louis XII et de François Ier, les décou-
vertes de Colomb et de Copernic, l’invention de l’impri-
merie, tous ces événements qui, pendant longtemps,
avaient été considérés comme des causes plus ou moins
directes de la Renaissance, semblaient, de plus en plus,
l'avoir seulement conditionnée, et ce qu’elle devait à des
influences étrangères apparaissait, enfin, plutôt superficiel.
C’est dans la civilisation française même que ce mou-
vement profond avait ses origines; il s’y était dessiné de
bonne heure; le moyen âge en avait vu s’ébaucher les dif-
férents caractères.
1. Michelet, Hist. de France : la Renaissance. Introd., p. 13, 120.
214 JEAN LEMAIRE DE BELGES.
Ces caractères nombreux, mais de nature et d’impor-
tance diverses, parmi lesquels les plus évidents sont un
individualisme audacieux, une activité fébrile de l'esprit,
un rationalisme qui s’affranchit des dogmes, un réalisme
qui divinise la nature, un sens exact de l’antiquité, depuis
longtemps connue mais longtemps incomprise, une con-
ception supérieure de l’art, ces caractères, isolés d’abord,
s'étaient peu à peu groupés, avaient joint leur force et
leur influence et créé, finalement, un état d'esprit d’où
devait résulter une culture nouvelle. Ainsi maints ruis-
seaux et maintes rivières avaient, en traversant le moyen
âge, mêlé leurs eaux, uni leurs cours, jusqu’à ne plus for-
mer, au début du xvie siècle, qu’un grand fleuve puissant
et libre.
Or, du moment où la Renaissance apparaissait bien
plus comme l'aboutissement de longs efforts que comme
une révolution soudaine, fondée sur des principes de
hasard, du moment où elle n’était ni le résultat de la
découverte de l'Italie ni d’une révélation de l’antiquité,
mais, avant tout, l'effet de diverses causes exclusivement
françaises, l’époque qui l’avait immédiatement précédée
reprenait son évidente importance historique. Là où les
historiens d’hier avaient cru se trouver en présence d’une
poésie stérile, mourante, sans avenir, les historiens d’au-
jourd’hui découvraient les germes pleins de vie d’une
forme d’art nouvelle.
La génération d'écrivains qui termine le moyen âge
et voit l’aube de la Renaissance redevient donc néces-
saire pour expliquer celle-ci. Qu'importe qu’au point de
vue absolu l’œuvre qu’elle a laissée soit d’une valeur
moyenne, que sa pensée soit pauvre, son art maladroit,
son goût fréquemment détestable : les défauts autant que
les qualités de ses penseurs et de ses artistes littéraires
font comprendre ce que furent la pensée, l’art et le goût
de la génération suivante, soit qu’elle persévérât dans les
voies où ses prédécesseurs s'étaient engagés, soit qu’elle
réagît contre certaines de leurs tendances et se détournât
de leurs exemples.
JEAN LEMAIRE DE BELGES. 215
Quelque lourde, pénible, monotone et souvent ridicule
que soit la poésie de ceux qui se sont appelés les Rhéto-
riqueurs et dont l’école, extrêmement féconde dans la
seconde moitié du xv° siècle, était florissante au début du
xvie, cette poésie devient intéressante quand on y cherche,
et qu’on y trouve, le fil qui la rattache à la poésie de la
Renaissance. Il est ténu parfois; il n’en est pas moins
réel, et, placé dans cette relation avec Marot et son école,
avec Ronsard et ses disciples, le Rhétoriqueur devient
une figure, sinon illustre, du moins curieuse et indispen-
sable de l’histoire littéraire.
Il est donc utile de faire sortir de l’ombre un Octavien
de Saint-Gelays, un Molinet, un Crétin, un Jean Marot,
un Jean Lemaire de Belges; avec plus ou moins de
talent, ils ont été les chaînons qui relient deux grandes
époques de l’art; c'est par leur intermédiaire que se sont
transmises certaines tendances éveillées chez les poètes
français longtemps avant qu’elles pussent, au xvi: siècle,
dans des conditions enfin favorables, réaliser l’ensemble
de leurs possibilités virtuelles.
La tâche peut être ingrate si l’homme dont on s'occupe
n'a guère eu de talent; mais s’il fut vraiment poète, s’il a,
parfois, exprimé et défendu des idées, s’il s’est fait, en
unissant en lui les diverses aspirations artistiques du
moment, une conception particulière de la beauté, à l’in-
térêt étroitement historique de son œuvre s’ajoutera celui
que nous offre tout effort littéraire original.
Jean Lemaire de Belges est l’un de ces hommes. Avec
raison, M. Guy, le plus récent de ses biographes, sévère
cependant pour les rhétoriqueurs, parle de lui en ces
termes : « Voici, à n’en pas douter, le plus grand des Rhé-
toriqueurs, le seul presque en qui l’on trouve une nature
d'artiste, une forte personnalité... S'il était né trente ans
plus tard, quelles pages nous aurions de lui‘! »
Annoncé de la sorte, un tel écrivain mérite assurément
1. H. Guy, Hïist. de la poésie française au XVI° siècle. T. I :
L'école des rhétoriqueurs, p. 174, 176.
216 JEAN LEMAIRE DE BELGES.
qu'on lui restitue dans la littérature française une place et
une influence que ses contemporains et ceux qui lui ont
immédiatement succédé lui reconnurent à l’envi. Loué
par Clément Marot, par Rabelais, par Ronsard, par Du
Bellay, par Peletier du Mans, par Estienne Pasquier, —
je ne cite que les plus célèbres et les plus compétents, —
il tomba néanmoins en ce noir oubli où disparaissent les
poètes sans talent, et parfois aussi les Ronsard. Moins
heureux que ce dernier, — beaucoup moins grand d’ail-
leurs, — il n’en est pas encore sorti.
Sans doute Brunetière le cite!, mais ce qu’il en dit
témoigne d’une lecture si superficielle qu’elle n’a pu lui
permettre d'apprécier justement l’œuvre qu'il feuilleta?.
La grande Histoire de la littérature française de M. Petit
de Juleville$ l’étudie en deux pages plus exactes et qui
laissent le regret de n'avoir pas plus de renseignements
sur un écrivain dont on vient d’entrevoir la figure origi-
nale et l’individualité puissante.
M. Faguet, plus abondant, consacre à Jean Lemaire
huit pages élogieuses, mais constellées d’erreurs. Il n’a
évidemment parcouru que la Concorde des deux Langages
et les Épitres de l'Amant vert; il appelle la Couronne
margaritique un « roman galant... tout à fait analogue au
Roman de la Rose ou à la Carte du Tendre »! Il en faitun
récit absolument fantaisiste, mais ne qualifie pas moins
Lemaire de « premier poète distingué du xvie siècle ».
Quant à M. Lansonÿ, dont l'Histoire de la littérature
française, ordinairement si complète et si nourrie, appa-
raft comme l'effort le plus réussi qui ait été fait en ces
derniers temps pour traiter cette vaste matière, il juge
Jean Lemaire en six lignes méprisantes qui n’ont évidem-
1. F. Brunetière, Hist. de la littérature française classique, t. I,
p. 61 et suiv.
2. Il lui attribue notamment la Plainte sur le trépas de messire
Guillaume de Byssipat, qui appattient à G. Grétin.
3. Petit de Juleville, Hist. de la littérature française, t. III, p. 88.
4. Faguet, Hist. de la littérature française, t. 1, p. 342 et suiv.
5. Lanson, Hist. de la littérature française, p. 182 et 223.
{
JEAN LEMAIRE DE BELGES. 217
ment pour excuse qu’un examen trop hâtif de ses écrits.
Quelques érudits avaient distingué cependant, parmi les
écrivains qui préparent la Renaissance, ce poète natif de
« Belges » dont l’œuvre leur paraissait avoir une saveur et
une importance particulières; ils l’analysèrent avec plus
ou moins d’exactitude et de sympathie, mais négligèrent
ce qui, mieux que leurs considérations les plus fines, eût
justifié les louanges qu’ils lui décernaient : la publica-
tion de ses pages les meilleures. J'ai réuni, à la fin de
ce volume, la liste des principaux articles, travaux,
ouvrages français où se trouve une étude de quelque
étendue et de quelque valeur sur notre vieux poète. Je
signale, dès à présent, que, de tous ces ouvrages, le meil-
leur et le plus savant est celui de M. Guy, déjà cité; je lui
dois une grande partie des renseignements dont j'ai fait
usage.
Les œuvres mêmes de Jean Lemaire ont été publiées
par M. J. Stécher! en une édition complète, aux quatre
volumes de laquelle je renvoie pour tous les passages
reproduits; cette édition, hélas! n’est point faite pour ten-
ter les lecteurs; voici comment l’apprécie M. Guy :
« … Elle est fort précieuse parce qu'elle est unique, mais
quel désordre inimaginable, que de mauvaises lectures, et
comme la ponctuation massacre le sens à chaque ligne?!»
Une présentation nouvelle et un choix de ces textes
étaient donc nécessaires; les pages de Lemaire qui m'ont
paru les meilleures, on les trouvera ci-dessous, à la suite
de quelques notes qui résument ce que l’on connaît de sa
vie et apprécient ses œuvres. Mes recherches personnelles
n'ont pas ajouté grand’chose à cette biographie. Quant au
texte du poète, désirant qu’il fût lu et compris non point
seulement par quelques lecteurs auxquels le vocabulaire
et les formes de la langue des xve et xvie siècles sont fami-
liers, mais par quiconque l'aurait sous les yeux, j'ai cru
1. J. Stecher, Œuvres de Jean Lemaire de Belges. Louvain,
1891-1892, 4 vol. in-8°.
2. H. Guy, ouvr. cité, p. 205.
218 JEAN LEMAIRE DE BELGES.
devoir l’orthographier et le ponctuer selon nos règles
actuelles, et si, parfois, j’en ai rajeuni quelques termes
vraiment trop vieux, j'ai eu soin néanmoins de reporter
en note, en italique, pour les amateurs de vieux français,
. le mot que j'avais remplacé".
Ainsi c’est au poète lui-même qu’il appartient mainte-
nant de reconquérir son public; j'ai tâché, pour l’y aider,
d’écarter quelques obstacles qui l’en séparaient; ce sont
là de légers services que l’on se doit, fût-ce à quatre cents
ans de distance, entre confrères et compatriotes.
I.
LES DÉBUTS DU RHÉTORIQUEUR.
Quand on connaît l’action que, dans le domaine des
arts plastiques, l’école flamande du xve siècle exerça sur
la formation de l’art de la Renaissance, à quel point elle
influença l’art italien lui-même et comment elle disposa
nos esprits à accepter les principes du style nouveau que
les écoles de la péninsule formulaient à leur tour?, on
comprend l'importance que prennent dans la littérature,
à la veille du xvice siècle, les écrivains du nord de la France
et des provinces bourguignonnes et flamandes.
Les tendances de différents arts contemporains sont, en
effet, toujours identiques, et rien ne ressemble plus à la
peinture d’une époque que sa musique ou sa poésie; seule
la facilité plus ou moins grande avec laquelle chacun de
ces arts se transforme peut-elle, parfois, retarder ou hâter
son évolution comparativement à celle des autres. Comme
les grands peintres et les grands sculpteurs bourguignons
1. J'ai naturellement respecté le vieux mot ou l’ancienne ortho-
graphe chaque fois que leur transformation eût rompu le vers ou
appauvri la rime. J'ai également maintenu la forme oi, que nous
écrivons aujourd’hui ai, parce que, sans gêner le lecteur, elle con-
serve au texte un précieux parfum d’archaisme.
2. Courajod, Leçons professées à l'École du Louvre, notamment
t. Il, p. 288 et suiv., 405 et suiv.
JEAN LEMAIRE DE BELGES. 219
et flamands avaient préparé chez nous, par leurs œuvres,
l'apparition d’une esthétique nouvelle, leurs compatriotes,
prosateurs ou poètes, jouèrent donc, à la même époque,
un rôle analogue, encore qu’ils fussent de bien moindres
artistes.
Après la disparition de Villon, le nom le plus illustre
de la littérature française fut celui de Chastellain, « l’Aven-
tureux », « le grand Georges », chroniqueur et poète
belge. Ce Flamand d’Alost régna souverainement sur
l’école des rhétoriqueurs; il exprima toutes leurs qualités
et quelques-uns de leurs pires défauts, et nous ne nous
étonnerons donc pas que l’un de ses disciples, Jean
Lemaire, belge comme lui, « né de Hainaut‘ », héritier
1. Jean Lemaire, qui signait « de Belges », ayant noté plusieurs
fois, dans ses Jllustrations de Gaule et Singularités de Troie, que
la ville de Bavai, située dans le comté de Hainaut, s'était, au moyen
âge, appelée Belges ou Belgis, on en a conclu qu'il avait accolé à
son nom celui de sa cité natale, et ses derniers biographes répètent
encore qu’il a vu le jour à Bavai, en 1473, quoique leur erreur
paraisse bien résulter d'un texte de Jean Lemaire lui-même. Il est
remarquable d’abord que, tout en parlant à maintes reprises de
Bavai, en rappelant les origines de la ville et en vantant les « mer-
veilleuses » ruines qu’on y trouve, le poète n'ajoute jamais pour-
tant qu'il y est né, lui qui répète, en divers endroits, qu'il est « né
de Hainaut »; mais, bien plus, sans nommer le lieu qui le vit
naître, il nous dit de façon très nette que ce lieu ne fut pas Bavai,
puisqu'il écrit, au livre III de ses Zllustrations, que Jules César
« … occupa toutes les Gaules après avoir occis en bataille Andro-
mades, le dernier roi belgien, sur le fleuve de Sambre et sur le
même lieu dont l’auteur de ce livre est né » (II, 296). Or, Bavai se
trouve à dix kilomètres de la Sambre, près d’une petite rivière
appelée l’Hogneau. Jean Lemaire serait donc né à l'endroit où l’on
croyait, au xv° siècle, que César battit les Nerviens, c’est-à-dire en
amont de Maubeuge. Reste à comprendre pour quelle raison il
s’intitula cependant « de Belges »; l'explication en est fort simple.
Belges, qui désigne Bavai, fut également le nom de toute la pro-
vince Belgique. Lemaire emploie ces mots : « Royaume de Belges »
(IL, 291); « Illustre sang de la troyenne Belges » (IV, 304); il nous
apprend que le roi Belgius donna son nom « à toute cette grande
province » (1, 87); il parle enfin de la « populeuse province de
Gaule-Belgique, dont l’auteur de ce livre est né » (1, 86). Signant
Lemaire « de Belges », il veut donc faire entendre, non point qu'il
est Lemaire de Bavai, mais Lemaire de Belgique; et je crois d’au-
220 JEAN LEMAIRE DE BELGES.
de ses traditions, mais novateur audacieux, soit l’homme
qui va rattacher par son œuvre, à cette école expirante,
les écoles prochaines de Marot, puis de Ronsard.
« Né de Hainaut, pays enclin aux armes » (III, 102),
Lemaire aurait pu dire aussi bien, si la rime l’eût permis,
« pays enclin aux lettres », car elles y étaient cultivées et
encouragées au temps où il vécut.
L’impulsion donnée aux arts par les princes de la mai-
son de Bourgogne continuait ses effets, encore que Charles-
le-Téméraire fût mort et qu'après un règne de cinq ans
Marie de Bourgogne eût disparu, laissant la régence des
Pays-Bas à un étranger, son époux Maximilien, dont la
politique extérieure et intérieure, jusqu’à l’avènement de
son fils Philippe-le-Beau, en 1494, fit courir aux provinces
belges les pires aventures.
À côté de la littérature officiellement encouragée par
les princes et par quelques grands personnages, une lit-
térature bourgeoise existait dans beaucoup de villes où les
puys et les chambres de rhétorique en entretenaient la
floraison‘.
Si tous ceux qui aimaient les lettres rencontraient ainsi
maintes occasions de s’y exercer, Jean Lemaire allait se
trouver dans des conditions plus particulièrement favo-
rables encore pour développer les talents poétiques qu'il
portait en lui. Ayant perdu, peut-être, son père de bonne
heure, car il n’en parle jamais, il semble avoir été recueilli
tant plus qu'il faut comprendre ainsi sa signature, qu'il déclare que
trois cités se sont nommées Belges : Bavai, Beauvais et Trèves (II,
290), si bien qu’en s’appelant « de Belges », pour qu’on sût qu'il
était citoyen de la première, au lieu d'éclairer ses lecteurs, il les
eût laissés triplement hésitants sur sa réelle origine. Lorsqu'il signe,
enfin, retournant son nom, ÆEriamel, Belgien indiciaire (IV, 323),
c'est évidemment indiciaire belge qu'il veut dire et non, ce qui
serait ridicule, indiciaire de Bavai.
1. Lemaire lui-même rappelle dans sa Couronne margaritique
leurs concours poétiques et les couronnes données « comme encore
aujourd'hui se fait aux pays du Hainaut et de Picardie, aux meil-
leurs rhétoriciens » (IV, 60).
#
JEAN LEMAIRE DE BELGES. 221
par son parent‘, Jean Molinet, qui, en 1475, avait obtenu
la succession de Chastellain dans la charge d’indiciaire, ou
historiographe, de la maison de Bourgogne.
Chanoine de cette Salle-le-Comte à Valenciennes où
Chastellain avait passé les dernières années de sonillustre
vie, Molinet, sans avoir le talent de son prédécesseur,
aimait d'amour égal, au moins, l’art de rhétorique. Il en
avait étudié et formulé la théorie; il avait écrit de nom-
breux poèmes politiques, moraux et immoraux, et, rédi-
geant ses chroniques, qui valent mieux que ses vers, il
devait approcher de la cinquantaine lorsqu'il se chargea
de surveiller l'éducation du petit Jean Lemaire.
Celui-ci se trouva donc, tout jeune encore, sous l’in-
fluence directe d’un homme dont la littérature était l’unique
occupation, d’un poète officiel, en relations avec les écri-
vains les plus célèbres et considéré comme l’un des pre-
miers d’entre eux, puisque Maximilien l’anoblit en 1503,
de même que le Téméraire avait, trente ans plus tôt, ano-
bli Chastellain?.
C'est à Valenciennes que Jean Lemaire passa sa Jeu-
nesse, dans l’admiration de ce parent qu'il appelait encore,
longtemps après, « le chef et souverain de tous les ora-
teurs et rhétoriciens de notre langue gallicane » (IV,
521). Il se souviendrait plus tard qu’en son jeune âge,
dans cette Salle-le-Comte, il avait « chanté benedicamus »
(IV, 481), et, dans son attachement pour cette ville dont
il se plut à rappeler en ses Zllustrations l’origine légen-
daire et l'appellation poétique « Val de Cygnes » (II, 342),
1. Son oncle, d'après M. A. Lefebvre. Voir Commune origine bou-
lonnaise des poètes et chroniqueurs Jean Molinet et Jean Lemaire
(Association française pour l'avancement des sciences). Paris, 1900.
— Quant à la mère du poète, elle vivait encore en 1511, ainsi qu'il
résulte d’une lettre qu’à cette date il adresse à Barangier et qui
contient ces lignes : « Nécessité filiale m'a contraint d’aller voir ma
bonne et ancienne mère qui labeure à l'extrémité de ses jours et a
regret que je n’ai passé par elle. » Voir C. Cochin et M. Bruchet,
Une lettre inédite de Michel Colombe. Paris, 1914, in-8°, p. 45.
2. Voir H. Guy, ouvr. cité, p. 29 et 77.
REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE. VIII. 15
222 JEAN LEMAIRE DE BELGES.
il signa « Jean Lemaire de Valenciennes » l’un de ses
premiers poèmes! {IV, 326), à une époque où il ne son-
geait pas encore à s’intituler « de Belges ».
Ayant reçu dans ce milieu une première instruction qui
dut intéresser son esprit curieux d’apprendre, il alla ter-
miner ses études à Paris, après que « l’ordre de tonsure
cléricale » (IV, 512) lui eût été conféré par l’évêque de
Cambrai, Henri de Berghes.
Il s’agit évidemment d’études universitaires, quoiqu'il
ne le dise pas de manière expresse; mais Molinet, ayant
fréquenté l’Université parisienne, et jugeant apparemment
que les dispositions intellectuelles de son futur disciple
valaient qu’on les encourageât, devait naturellement son-
ger à l’y envoyer à son tour. Nous ignorons combien de
temps le jeune homme habita la grande ville et dans
quelles conditions il y vécut et travailla; nous n’en savons
pas plus, d’ailleurs, des autres séjours qu’il y fit par la
suite, il a peu parlé de Paris, qui ne paraît l’avoir intéressé
que par son activité intellectuelle, et ce n’est qu’un souve-
nir d'érudit reconnaissant qu’il adresse à la « cité capi-
tale » quand il la nomme « mère et maîtresse souveraine
des études de tout le monde, plus que jadis nulle Athènes
ni nulle Rome », « de laquelle », ajoute-t-il, « j’ai prin-
cipalement sucé tout le tant (combien que peu) du lait de
littérature qui vivifie mon esprit » (I, 106).
Sans nous faire connaître ni quand ni comment ces
études s’achevèrent, il nous apprend qu’en 1498, âgé donc
de vingt-cinq ans, il était à Villefranche, en Beaujolais,
clerc de finances, c’est-à-dire modeste fonctionnaire, de
Pierre II de Bourbon, époux d'Anne de Beaujeu, ancien
régent du royaume de France. Mais il est probable que
c'est avant d'occuper cet emploi qu'il avait passé quelque
temps au château de Balleure, près de Mâcon, à titre de
1. Ce poème est une oraison de 123 vers; il n’a aucune valeur,
mais présente cette curiosité que, si l’on réunit les lettres écrites en
rouge dans le manuscrit, on obtient le texte latin d’une prière adressée
à la Vierge. Tous les rhétoriqueurs se sont amusés à ces jeux puérils.
JEAN LEMAIRE DE BELGES. 223
précepteur des deux fils du seigneur de Saint-Julien. L’un
d'eux, Claude de Saint-Julien, retrouvera, près de cin-
quante ans plus tard, parmi les livres qu’il avait assemblés,
dit-il, « à la suasion de feu maistre Jean le Maire de
Belges, mon bon précepteur » (IV, 11), le manuscrit d’un
des ouvrages capitaux de celui-ci, la Couronne margari-
tique, qu'il se chargera alors de publier.
Passer du service d’un seigneur assez mince à celui d’un
prince qui, comme Pierre de Bourbon, avait exercé le
pouvoir royal, et à propos duquel André de la Vigne écrit
qu’il n’y avait homme
Qui ne clisnat sous sa protection!,
était un acheminement trop certain vers une meilleure
fortune pour que nous hésitions à croire que c’est bien
dans cet ordre chronologique que se succédèrent les pre-
mières fonctions remplies par Lemaire?.
Ni les unes ni les autres ne pouvaient lui sourire; maïs,
quelque monotones et sans intérêt que dussent être les
nouvelles, elles offraient du moins cet avantage qu’en
l’obligeant à résider à Villefranche, elles le mettaient à
quelques lieues de Lyon, où de fréquents séjours lui
étaient aisés, si même les devoirs de sa charge ne l’y appe-
laient pas de temps en temps. Or, à Lyon, mieux encore
qu’à Paris, il devait se sentir en un milieu favorable aux
idées et aux goûts artistiques qui s’éveillaient en lui.
La ville n’était pas belle; elle groupait au pied de la col-
line de Fourvière et dans la presqu'île formée par le con-
fluent de la Saône et du Rhône des maisons médiocre-
ment bâties et mal rangées le long de rues sans pavés.
Peu de monuments l’égayaient, mais elle était animée,
remarquablement active et prête à la vie intense qu’allaient
1. André de la Vigne, Le Vergier d'Honneur.
2. Il est, en outre, fort peu probable que Lemaire eût songé à
consacrer par un long poème la mémoire de Pierre IÏ, comme nous
allons voir qu'il le fit, s’il eût, à la mort de ce prince, cessé d'être
à son service.
224 JEAN LEMAIRE DE BELGES.
lui communiquer les événements politiques de la fin du
xve siècle. Située, avec son fleuve et sa rivière, au carre-
four des grandes voies qui mènent vers l'Italie, Lyon était
un important marché; ses foires, quatre fois l'an depuis
1462, y amenaient aux Rois, à Pâques, au mois d’août et
à la Toussaint des commerçants de l’Europe entière, et
les banques italiennes, auxquelles allaient avoir recours,
jusqu’au point de s’endetter lourdement, les rois de France,
y faisaient d'énormes affaires. Mais à partir du jour où le
jeune Charles VIII, commençant, suivant l'expression de
Commynes, « à sentir des fumées et gloire d’Italie », pré-
para les expéditions militaires qui devaient se renouveler
sous Louis XIT et sous François Ier, une fortune inattendue
advint à la cité. Elle fut le centre d’où partit vers le royaume
de Naples et vers le Milanais toute la jeunesse guerrière
que la France y rassemblait; elle abrita la cour innom-
brable; elle connut, coup sur cotp, les joyeuses entrées,
les réceptions d’ambassadeurs, les congrès où se discutent
les traités, les fêtes célébrant les succès, les tournois, les
Joutes, les pompes funèbres; elle eut l’agitation d'une capi-
tale, émue fébrilement par les bonnes et les mauvaises nou-
velles d’une guerre qui, plus qu'aucune autre peut-être,
fut faite de victoires et de déroutes alternatives; elle fut,
enfin, la première à entendre, au retour de ces expéditions,
l'impression fraîche encore et toute éblouie que rappor-
taient d'au delà des monts les quelques « intellectuels »
qui, accompagnant les rois et les capitaines, avaient vu les
richesses multiples des villes prises,et généralement pillées.
De tout temps un souffle d'Italie avait caressé les fronts
lyonnais. Le Lugdunum romain avait laissé de maigres
ruines, mais quantité d'inscriptions, au Lyon médiéval, et
ce devait être assez, en un temps où les esprits accueillaient
avec amour tout ce qui venait de Rome, pour leur rappe-
ler des origines illustres et leur en donner à la fois l’or-
gucil et la curiosité. Au sommet de la colline de Fourvière
avait €té, peut-être, le forum vetus de Trajan; mais il
était mieux encore, pour les poètes et les érudits, de sup-
JEAN LEMAIRE DE BELGES. 225
poser qu’un temple consacré à Vénus et peuplé de ses cour-
tisanes en avait fait un forum veneris.
Un temple y a, plus beau ne vit onc nuls.
chantera Jean Lemaire (III, 106), et, après lui, Maurice
Scève, lyonnais, dira encore :
Ton haut sommet, ô mont à Vénus sainte!
Sur ce mont, les poètes, les humanistes et tous ceux
qu’intéressait l’art renaissant s'étaient réunis pour fonder
une « académie » dont celle de Florence pouvait avoir
fourni le modèle. Les Champier, les Fournier, les Ville-
neuve, les Thomassin, les hôtes de passage comme Per-
réal, Agrippa, Crétin, de la Vigne, d’Auton, Jean Marot,
Jean Lemaire et bien d’autres s’y rencontraient, avides
d'échanger leurs idées. La Renaissance italienne leur
apportait sans cesse des formes d'art et des doctrines qui
s’accordaient à leurs aspirations; on y lisait et l’on y fai-
sait proses et vers; on déchiffrait des inscriptions, on dis-
cutait peinture, sculpture, architecture et musique, on
s’enthousiasmait de tout ce qui semblait neuf à force d’être
antique, de tout ce qui vivitiait l'esprit, exaltait l’âme, et
l’on essayait de le concilier avec les principes, les goûts,
les traditions héritées des vieux maîtres nationaux, car on
n’était pas encore la génération qui s’affranchit et tente de
rompre avec certaines habitudes du passé, mais celle, seu-
lement, en qui se rencontrent les courants opposés et qui
prépare cette révolte.
Les cinquante imprimeries qui fonctionnaient à Lyon,
à la fin du xve siècle, indiquent quelle était l’activité intel-
lectuelle de la ville.
En mille maisons, au dedans,
Un grand million de dents noires,
Un million de noires dents
Travaille en foires et hors foires.
1. M. Scève, Délie, objet de plus haute vertu, XCV° dizain.
226 JEAN LEMAIRE DE BELGES.
et ces millions de noires dents, que célèbre Charles Fon-
taine dans une Ode de l'antiquité et excellence de la ville
de Lyon écrite vers le milieu du xvi siècle, ce sont les
caractères typographiques qui, groupés par les Treschel,
les Gryphe, les Dolet, les de Tournes et leurs confrères,
vont faire « revivre, pour mort qu'il soit »
Le poète et ses Muses saintes.
Comment Jean Lemaire, lui, le futur auteur des Jllus-
trations de Gaule et Singularités de Troie, n’eût-il pas
admiré ce Lyon, « chef de la Gaule celtique », qui,
Refleurissant comme un autre Ilion (III, 106),
lui fournissait une image aussi conforme à son goût et
une rime aussi riche?
Parent de Molinet, il y a été accueilli avec faveur, il s'y
est créé ses premiers amis, et, ne nous en étonnons pas
puisqu'il a vingt-cinq ans, il se plaît à y rencontrer quan-
tité de « nymphes » aux « visages angéliques » (id.), parmi
lesquelles il choisit une maîtresse.
Plus discret que les poètes de la Pléiade qui détailleront
bientôt, avec une complaisance avantageuse, l’histoire de
leurs amours, il ne fait qu’une allusion rapide à cette aven-
ture sentimentale, douloureuse, d’ailleurs, s’il faut en
croire ses vers. Lui qui vint de Haïnaut « querre' amour
lyonnoise », « plus loin qu’à Nemours », dit-il,
On m'’eût oui pleurer, gémir et plaindre,
Tant furent grands mes cris et mes clamours.
(III, 102.)
Et, peut-être, est-ce le souvenir d'expériences person-
nelles qui lui fit écrire dans son Traité de la Concorde
des deux Langages « qu'amitié ni fidélité? ne se pourra
trouver au temple de Vénus qui signifie lâcheté et oisiveté,
attendu qu’elle est trop amoureuse et accointe de Mars, le
1. querir. — 2. féauté.
JEAN LEMAIRE DE BELGES, 227
grand dieu des batailles, lequel ne quiert sinon semer divi-
sion et zizanie entre loyaux amants » (III, 101).
Mais si ses amours ne lui servent pas de thème poétique,
du moins ne l’empêchent-ils pas de rimer. Des vers de
lui, datant, sans doute, de cette époque, se trouvent dans
un manuscrit qui lui appartint et qui porte ces mots :
Écrit l’an mil quatre cents
Quatre vingt et dix huit (IV, 334).
Ils forment un court poème intitulé Notre Age, et
quelques-uns, ingénieux, annoncent, malgré leur taille
battelée encore bien médiévale, la poésie prochaine de
Ronsard qui en reprendra maintes fois la donnée. Voici
les deux premières strophes de la pièce, qui en compte
dix :
Notre âge est bref ainsi comme les fleurs
Dont les couleurs reluisent peu d’espace;
Le temps est court et tout rempli de pleurs
Et de douleurs, qui tout voit et compasse!.
Joie se passe; on s’ébat, on solasse1,
Et entrelace un peu de miel bénin
Avec l’amer du monde et le venin.
Force se perd, toute beauté finit
Et se ternit ainsi comme la rose
Qui au matin tant vermeil espanità,
Au soir brunit; c’est donc bien peu de chose.
L'homme propose et, après, Dieu dispose;
Faisons donc pause à tous mondains délisi,
Laissons jardins, roses, fleurons5 et lys... (IV, 335).
Quoique ces vers dénotent l’habileté d’un rimeur qui se
joue de la complication rhétoricienne des règles, Lemaire
doutaïit de son talent et ne semblait même pas porter en
lui une vocation exclusive pour les lettres. C’est le passage
à Villefranche de Guillaume Crétin qui fixa sa destinée.
1. considère. — 2. s'amuse. — 3. s'épanouit. — 4. plaisirs. —
5. fleurs.
228 JEAN LEMAIRE DE BELGES.
Poète renommé, ami de Molinet, avec lequel il échangeait
d’emphatiques et puérils compliments, Crétin, passant par
cette ville, avait encouragé les premiers essais du jeune
homme. Celui-ci lui en exprimera plus tard sa reconnais-
sance en l’appelant « mon vénérable précepteur et maître
en rhétorique française » (II, 255), et en lui dédiant le troi-
sième livre de ses Zllustrations, « comme à celui », dit-il,
« qui a été la cause première que je me suis enhardi et
entremélé de mettre la main à écrire... » (id.).
Cette rencontre ayant eu lieu en 1498, cinq ans de la
vie de Lemaire se passèrent encore sans que nous sachions
comment il les employa littérairement, puisque ce n’est
qu'à la fin de 1503, à la mort de Pierre II, qu’il publia sa
première œuvre importante, le Temple d'Honneur et de
Vertus, composé par Jean Lemaire, disciple de Molinet, à
l'honneur de feu monseigneur de Bourbon (IV, 183); nous
savons seulement, mais sans autres détails, que dès 1500
il s'était mis à la composition de son ouvrage capital, les
Illustrations de Gaule et Singularités de Troie.
Le trépas d’un grand seigneur, ami des lettres, était, à
cette époque, un événement qui faisait régulièrement éclore
de la prose et des vers. « Pompes funèbres » décrivant le
cérémonial des obsèques, « déplorations » célébrant les
hauts faits et les vertus du défunt, ces œuvres étaient, pour
leurs auteurs, une occasion beaucoup moins d'exprimer
leur reconnaissance envers celui qui les avait entretenus,
pour autant qu'ils eussent été à son service, que de faire
valoir leur talent et d’essayer d’obtenir, dans la maison
d’un autre mécène, une charge de secrétaire, d’indiciaire,
de chroniqueur ou de valet de chambre.
Rien ne nous autorise à croire que Jean Lemaire aurait
eu des raisons particulières de pleurer le trépas de Pierre
de Bourbon, celui-ci l’ayant spécialement protégé ou seule-
ment remarqué parmi la foule de ses serviteurs. Il n’en fit
pas moins, immédiatement, le panégyrique de son maître,
avec l’emphase naïve, subtile et prétentieuse mise à la
mode par les rhétoriqueurs dans ce genre de littérature.
JEAN LEMAIRE DE BELGES. 229
L'invention du poème ne fut pas compliquée : sept « pas-
toureaux champêtres », aux noms virgiliens, et qui per-
sonnifient sept villes et provinces de l'apanage du duc,
chantent « en termes ruraux » leur joie de vivre en paix et
abondance sous le règne du dieu Pan et de la déesse
Aurora — c'est Pierre II et son épouse Anne de Beaujeu —
à qui les dieux ont accordé « une flourette » — c’est leur
fille Suzanne de Bourbon. Sous de tels princes sont
… moutons moult! honorés,
Froments fort murs, fruitages fort friands,
Rosiers riants, fleurs et fraises flairants2,
Préaux plaisants, parcs partout bien parés,
Bois bien barrés, loups lointains lapidés…
bref,
Pan est le dieu des bergers bienheureux,
et quand Aurora paraît
La nuit s’enfuit avecques ses douleurs.
Mais, hélas, Saturne et Mars complotent de mettre fin
à cet âge d’or! D'affreux présages épouvantent le berger
Tityrus.
« Nous avons vu », dit-il,
Étoiles choir, planètes scintiller.…
… Nous avons vu les chats-huants voler,
x Autour des parcs les chiens assavagir3
Et toute nuit bien fort braire et hurler.
.…… De tous côtés monstres de terre saïllent,
Si très hideux que cheveux m'en hérissent,
Et, à mon cœur, frayeur et crainte baillent.
Ainsi disoit Tityre; et, lors, frémissent
Les autres quatre et les deux bergerettes,
Et sous un orme ensemble se tapissent.
1. très. — 2. odorants. — 3. s’assauvagir, devenir sauvages.
LE =. |
230 JEAN LEMAIRE DE BELGES.
Eux étant là, sous l'ombre des branchettes,
Galathéa, la douce pastourelle,
Envers le ciel dressa ses mains blanchettes,
En gémissant comme une tourterelle..
Mais rien ne protégera le « noble duc » du coup qui le
menace; une horrible nuée descend sur la terre, se pose
« dessus sa tête ombreuse » et le voici « Couvert de mort»!
Alors, tandis qu'Aurora se lamente, la nature entière par-
ticipe à son tourment :
Tous les troupeaux, en signe de douleur,
En obscur noir changèrent toisons blanches,
Et les bergers prirent deuil et pâleur.…
… Monts verdoyants prirent neiges pour changes,
La terre riche ôta ses beaux tapis
Et prit pour fleurs les ennuyeuses fanges.
Lors eussiez vu les troupeaux accroupis!
Et sans pasteurs, épars, puis çà, puis là,
Craignant le froid, et la faim qui vaut pis.
Maint agnelet piteusement bêla,
Et maint mouton qui ne trouva pâture,
Par cris dolents son bon maître appela.
Puis, tôt après, la nuit fit couverture
À l’air obscur de ses grands ailes brunes,
Et fit au jour ombrageuse clôture.
Aurora désolée, ayant sa fille auprès d’elle, se jette sur
un lit pour ÿ trouver quelque repos; elle s'endort, et,
pendant son sommeil, un songe la visite. Elle voit un édi-
fice merveilleux, bâti « à la manière d’un temple antique »,
sur un mont « semblable à celui qu'on nomme Olympus
en Macédone ». Dans ce temple se trouvent six statues
plus « exquises et précieuses » que si les eussent taillées
«a Phidias ni Praxitèles, jadis souverains maîtres de sculp-
ture ». Ces six personnages portent chacun une robe par-
1. racroupis.
JEAN LEMAIRE DE BELGES. 231
semée de « lettres italiques »; sur le premier des P, sur
le second des J (7), sur le troisième et le sixième des E,
sur le quatrième et le cinquième des R, « tellement qu’à
les lire ensemble, par ordre, elles faisoient PIERRE ».
Et Aurora, sa fille et les bergers, éblouis « par la spé-
ciosité incredible et richesse incomparable de ce beau
temple », entendent les statues se nommer l’une après
l’autre : Prudence, Justice, Espérance, Raison, Religion
et Equité. Leur langage est plein de noblesse, témoin ce
que dit Justice :
Fille de Dieu, de Prudence germaine
Je me réclame, et mère de Concorde;
À un chacun le sien droit je ramène;
A tels rigueur, à tels miséricorde.
Tous les exploits de mon royal domaine
Au bien commun je produis et accorde,
Dont il appert que sapience humaine
Apprend bien peu si je ne la recorde!.
On comprend d’autant mieux que les assistants se pros-
ternent et adorent ces divinités qu’elles personnifient les
principales vertus dont s’ornait le défunt, comme le leur
explique un nouveau personnage « de forme angélique,
ayant sa chevelure blonde et recerclée, et de belles ailes
azurées et purpurines aux bras et aux talons ». Il s'appelle
Entendement, et, par un long discours en prose, persuade
à la duchesse qu’elle doit sécher ses larmes et bannir tout
chagrin de son cœur. Il dit notamment : « Il faut pleurer
ceux seuls desquels les corps et les noms ensemble par
leur faute? et apathie? sont ensevelis en oubli* perpétuel;
mais ceux ne sont point pleurables ni lamentables qui par
la mémoire de leurs gestes vertueux revivent et refleu-
rissent de jour en jour.» Îl lui expose ensuite que son
époux a été reçu au Temple d'Honneur et de Vertus par
ses plus nobles aïeux; que ceux-ci ont décidé qu’il serait
« perpétuellement honoré de ces trois titres : très bon, très
1. Si elle ne se souvient de moi. — 2. coulpe. — 3. ignavité. —
4. oblivion.
232 JEAN LEMAIRE DE BELGES.
heureux, très pacifique », et qu’il y jouit, enfin, de l'éter-
nelle félicité des élus.
Ces paroles réconfortent Aurora et sa fille; chacun des
bergers grave aux murs du temple une épitaphe « rude,
mais de bonne affection », et l'ouvrage se termine sur
quelques vers d'Entendement qui, « par salubre exhor-
tation aux jeunes princes modernes », les engage à se
mirer aux faits vertueux
Du duc plein de resplandissance.
Que vaut un tel poème? Rien du tout, dit M. Guy, qui
n’y voit qu'une imitation de Molinet et le rajeunissement,
parmi des jeux de rimes, « de très sottes allégories décré-
pites! ».
Cette sentence sévère me paraît discutable. Dénier toute
valeur à une œuvre du xv< siècle parce qu’elle manque
d'originalité, c’est la juger d’un point de vue vraiment trop
étroit. L'originalité était alors, en poésie comme en tout
art, la moindre préoccupation des artistes. En construi-
sant son poème d’après les modèles consacrés, en lui
donnant pour protagonistes ces figures allégoriques : Pas-
toureaux, Pastourelles, Entendement, qui peuplent, avec
tant d’autres, la littérature médiévale, en usant de ce banal
procédé du songe, en ornant le tout d'images mytholo-
giques, en se servant, en un mot, de la matière poétique
alors en usage, Jean Lemaire ne procédait pas autrement
que tèl peintre du temps composant une nativité ou un
crucifiement selon les règles convenues, et représentant
ses personnages et leurs attributs conformément aux exi-
gences d’une symbolique bien arrêtée. C'est par la seule
supériorité de l’exécution que se classent la plupart des
œuvres de cette époque; exceptionnellement l'originalité
de la conception s’y ajoute; les œuvres auxquelles elle
manque peuvent avoir pourtant une haute valeur.
S’il est donc vrai que, dans ce premier ouvrage, Lemaire
a suivi les leçons de ses maîtres rhétoriqueurs et qu'aucune
1. H. Guy, ouvr. cité, p. 170.
JEAN LEMAIRE DE BELGES. 233
idée nouvelle ne l’inspire, il n’en reste pas moins qu’on
ne trouverait pas un poème contemporain de ce genre qui
fût mieux, plus finement et plus clairement écrit. Sans
doute, il en a calqué la forme, dans la première partie, sur
VA B C sauvage de Molinet et s’est donné le plaisir de faire
sonner des rimes et d’étonner par d’étranges allitérations, —
on en a vu un exemple dans les cinq premiers vers repro-
duits ci-dessus ; —sans doute, sa prose est-elle souvent d’une
majesté pesante qu’encombre la parure de prétentieux néo-
logismes, mais ces jeux de rimes sont rares, ces bizarreries
de sonorité exceptionnelles ; il ne tombe jamais dans la
cacophonie grotesque d’un Molinet ou d’un de la Vigne,
et plusieurs des citations que l’on a lues ont montré com-
bien sa plume avait déjà d’aisance et d’adresse. Enfin,
détail intéressant, et par lequel s'annonce le Lemaire pro-
chain, il innove véritablement dans le cours de son œuvre,
en abandonnant soudain les formes prosodiques médié-
vales, pour écrire quatre-vingt-deux tercets « à la façon ita-
lienne, ou toscane et florentine », dont il se vantera plus tard
d’avoir été le premier à faire usage en France (III, 101).
Ayant achevé son œuvre et mis au bas sa devise modeste
et vraiment faite pour encourager les mécènes : De peu
assez, Lemaire songea à en tirer parti. Il avait eu, aux
dernières pages du morceau, des paroles flatteuses pour
plusieurs illustres personnages, protecteurs possibles, vers
lesquels il tournait les yeux : c’étaient Louis XII, Anne de
Bretagne, Philibert de Savoie, Marguerite d'Autriche, le
duc de Gueldre, la duchesse de Berry (IV, 237). La natio-
nalité du patron lui importait peu, pourvu que son service
fût agréable et fructueux. Jean Perréal, un ami de Lemaire,
lui conseilla pourtant de s’adresser autre part et d'offrir
ses talents à Louis de Luxembourg, comte de Ligny, grand
seigneur généreux, comblé d’honneurs et de biens par
Charles VIIT et Louis XII.
Le conseil était bon; Perréal, habile homme, possédait
d’ailleurs, à un même degré, l’art de faire des belles choses
et d'en tirer profit. Connu sous le nom de Jean de Paris,
peintre du roi, artiste universel, esprit multiple et remuant,
234 JEAN LEMAIRE DE BELGES.
il avait été employé maintes fois par les consuls de Lyon
à l’organisation des fêtes publiques. C’est là, sans doute,
que Lemaire et lui s'étaient rencontrés, et que le clerc de
finances, plus jeune de treize ans, avait été séduit par ce
peintre-sculpteur-architecte-poète, à la fois fier, indépen-
dant et serviteur de rois.
Le comte de Ligny reçut volontiers l'hommage du
Temple d'Honneur et de Vertus, et les choses ne traînèrent
pas, puisque, Pierre de Bourbon étant mort le 10 octobre
1503, avant la fin de décembre de la même année le poème
était écrit, dédié, envoyé, agréé, et le poète admis à titre
de secrétaire « parmiles plus privés et secrets domestiques »
(IV, 185) du grand seigneur.
Il n'y avait pas de temps à perdre d’ailleurs : le dernier
jour de ce mois, Louis de Ligny mourait, âgé de trente-
huit ans; le secrétaire perdait sa place et il ne lui restait
que de rédiger un nouveau poème mortuaire, qui lui en
procurerait peut-être une autre.
C’est l’une des caractéristiques de ja carrière littéraire
de Jean Lemaire, — et lui-même le déplore, — qu'il dut
interrompre maintes fois « son doux étude » pour employer
sa « plume infélice!, outil calamiteux », au récit
De divers cas, violents et funèbres,
Pleins d’infortune, accumulés de deuil,
Lardés de pleurs, farcis de larmes d'œil... (IV, 15).
C’est qu’en effet une bizarre mauvaise chance semble
lui faire porter malheur à ceux qui le protègent; il a le
mauvais œil!
Son nouveau patron disparu, il se remet donc à l’œuvre
et, de la Plainte du Désirée?, c'est-à-dire la déploration de
feu monseigneur Loys de Luxembourg, prince d’Alte-
_ more. etc. (III, 157), de ce travail que lui commandent
les circonstances, consacré à la mémoire d’un personnage
qu’il n’a pas connu, auquel aucun lien d'affection ne le
1. malheureuse, — 2. Regretté.
JEAN LEMAIRE DE BELGES. 235
liait, il fait, néanmoins, un de ses plus intéressants
ouvrages.
Les allégories médiévales s’y retrouvent naturellement;
ce sont Nature, Peinture et Rhétorique qui jouent les pre-
miers rôles; maïs l’invention du poème est simple, les
ornements y sont particulièrement discrets et seul un véri-
table artiste a pu le concevoir et l'écrire tel qu’il est.
« .….. En une cité de Gaule celtique qui porte le nom
du roi des bêtes, là où une douce et paisible rivière sep-
tentrionale se plonge et perd en un grand et impétueux
fleuve oriental », — c’est-à-dire à Lyon, — ces trois déesses,
Nature, Peinture et Rhétorique, veillent « auprès d’un
noble corps gisant mort, tout de frais étendu sur un lit de
camp. » Nature est trop atteinte du coup qui la frappe
pour parvenir à proférer sa tristesse, et ce sont les deux
autres « claires nymphes » qui vont, alternativement, nous
dire les vertus du défunt.
Mais ces vertus, et c’est ici que l'artiste apparaît, sont
bien moins celles qui firent triompher ses armes sur les
champs de bataille que son amour de la peinture, de la
musique et de la poésie.
Sans doute, il le faut bien, Rhétorique rappellera que
Ligny. grand capitaine, fut
Celui qui prit le seigneur Ludovic!
celui qui fit la guerre aussi bien « que Marius », fut « aussi
preux que Camille » et « triompha ainsi que Paul- Émile ».
Voilà de quoi la Mort obscure et noire
Se vante et dit, si l’en peut-on bien croire,
Qu’elle a vaincu, du seul bout de son pic,
Celui qui tant avoit d'humaine gloire,
Celui qu’on lit en chronique et histoire
N’avoir jamais apporté que victoire
En France noble et à son bien public.
Mais, cette part étant faite aux qualités militaires du
1. Sforza, fait prisonnier à Novare en avril 1500.
236 JEAN LEMAIRE DE BELGES.
grand homme, le reste, fort long, du poème, n’est plus
qu’une exaltation de ses vertus paisibles sous la forme que
voici :
Peinture parle la première; elle montre à la foule qui
les entoure Nature, « sombre, ternie, étonnée, ébahie »,
devant le cadavre du plus noble de ses enfants. Elle lui
reproche d’abord, avec une certaine véhémence, de n’avoir
pas su le défendre :
Et vous, hélas, Nature, noble dame,
Où étiez-vous? Que faisiez-vous alors?
Faisiez-vous naître ou vicomte, ou vidame?
Travailliez!i-vous adonques autour d’âme
Qui mieux valût3 ou de cœur ou de corps?
Mais elle reconnaît cependant que « tel étoit le bon plai-
sir de Dieu » et qu’il ne leur reste, à Rhétorique et à elle,
qu’à tâcher de dépeindre la douleur de Nature pour faire
comprendre l’immensité de sa perte. Pour elle, Peinture,
elle y emploiera ses instruments habituels, et, dans les
curieuses strophes que voici, Lemaire nous fait voir à quel
point il s’intéressait à l’art et au métier des peintres, et
par quelle disposition naturelle de son génie, indiscutable-
ment belge à ce point de vue, il mélait l'invention litté-
raire à la vision plastique et les préoccupations de la cou-
leur et du dessin à celle des rythmes et des mots; tout le
reste de son œuvre en sera plein d'exemples.
J'ai pinceaux mille, et brosses, et outils,
Or et azur tout plein mes coquillettes;
. J'ai des ouvriers, tant nobles et gentils,
Esprits # soudainsi, aigus, frais et subtils;
J'ai des couleurs blanches et vermeillettes ;
D'inventions j'ai pleines corbeillettes;
J'ai ce que j'ai, j'ai plus qu’il ne me faut,
Si n’ai point peur d’avoir aucun défaut.
1. Labouriez. — 2. voulsit. — 3. Engins. — 4. prompts. —
5. Ainsi.
JEAN LEMAIRE DE BELGES. 237
Et si je n'ai Parrhase ou Apelles!
Dont le nom bruit par mémoires anciennes,
J'ai des esprits récents et nouvelets,
Plus ennoblis par leurs beaux pincelets,
Que Marmion, jadis de Valenciennes,
Ou que Fouquet#, qui tant eut gloires siennes,
Ni que Poyeti, Roger, Hugues de Gandf,
Ou Johannes? qui tant fut élégant.
Besognez donc, mes nourrissons8 modernes,
Mes beaux enfants nourris de ma mamelle,
Toi, Léonard?, qui as grâces supernes 10,
Gentil Bellin!1, dont les lots sont éternes 12,
Et Pérugin #3 qui si bien couleurs mêle.
Et toi, Jean Hay, ta noble main chôme-elle?
Viens voir Nature avec Jean de Parist5,
Pour lui donner ombrage et esperits.
Faites broyer sur vos polis porphyres
Couleurs duisant{$ à mon intention,
Toutes de noir et de diverses tires!?,
Pour exprimer les douloureux martyres
Que Nature a par lourde #8 infection.
Faites mêler pâte carnation,
Ne détrempez que noir de flamme? ou bistre :
C'est la couleur qui de deuil est ministre ©.
Laissez à part sinople et azur d’acre,
Laque, verdgay 1!, toutes hautes couleurs;
1. Parrhasios et Apelle, peintres grecs du 1v° siècle av. J.-C. Jean
Lemaire prononce Apellè. — 2. Simon Marmion, peintre français
(+ 1489). — 3. Jean Fouquet, peintre français (+ 1481?). — 4. Jean
Poyet, miniaturiste français (vivait encore en 1497). — 5. Roger Van
der Weyden, ou de la Pasture, peintre belge (+ 1464). — 6. Hughe
Van der Goes, peintre belge (+ 1482). — 7. Jean Van Eyck, peintre
belge (+ 1441). — 8. alumnes. — 9. Léonard de Vinci, peintre ita-
lien (+ 1519). — 10. Supérieures. — 11. Gentile Bellini, peintre italien
(+ 1507). — 12. Éternelles. — 13. Le Pérugin, peintre italien (+ 1524).
— 14. Jean Hay ou Hey, peintre allemand qui travailla en France à
la fin du xv° siècle. — 15. Jean Perréal, dit Jean de Paris, peintre
français (+ 1530). — 16. Convenant. — 17. Sortes. — 18. grieve. —
19. flambe (noir de fumée). — 20. Qui sert au deuil. — 231. Le vert
du perroquet.
REV. DU SEIZIÈMR SIÈCLE. VIII. 16
238 JEAN LEMAIRE DE BELGES.
Gardez-les bien pour quelque image sacre,
Pour étoffer statue ou simulacre
Qui soit de prix et de riches valeurs.
Ici ne faut que touches de douleurs,
Car d'or moulu Nature ne se pare,
Quand quelque grief de joie la sépare.
Voyez-la bien et remarquez son être;
Notez son œil couvert d’un sourcil triste;
Elle ne branle à dextre n’a senestrei,
Dessus son sein3 ne bouge sa main dextre,
En regardant le défunt en son gîte.
Bien il est vrai que ses soupirs vont vite,
Mais plus ne sont ses lèvres coralines,
Vu qu'elle a tant d’angoisses si malignes.
Ne peignez point Nature rubiconde,
Mais toute ombreuse et pleine de souci;
Ne la montrez fertile ni féconde,
Mais tout ainsi que pauvre et véréconde
Quand elle voit son fruit mort et transi,
Son noble fruit qu’elle avait fait ainsi
Comme un miracle en humain personnage;
Et mort l’a pris en la fleur de son âge!
… Peintres prudents le défunt vous aimoit;
Mettez Nature auprès de lui dolente,
Et le tirez$ ainsi que s’il dormoit,
Ou si les yeux en veillant il fermoit.
Car point n’est mort de causeé violente,
Mais? est séché par langueur morne et lente,
Qui a maté ses beaux membres massifs
L’an de son âge environ trente-six.
Peignez Nature obscure, obnubilée,
Auprès du corps misérable éperdue,
Comme impossible à être consolée,
Comme Thamar par force violée,
1. Sainte. — 2. Ni à droite ni à gauche. — 3. pis. — 4. Modeste.
— 5. Représentez. — 6. d'achoison. — 7. Ains.
JEAN LEMAIRE DE BELGES. 239
Comme Vénus qui sa joie a perdue
Quand elle vit la personne étendue
De son mignon Adonis le très bel,
Ou comme Éva pleurant son fils Abel...
Malgré l’aide qu’elle attend de ses disciples, Peinture se
rend compte, néanmoins, que la tâche qu’elle veut entre-
prendre dépasse ses forces, et elle cède la place à Rhéto-
rique, plus capable de l’accomplir, grâce « aux mots dorés »
que les Dieux lui dispensent.
Celle-ci commence, avec une modestie dont les rhétori-
queurs, ses fils, s'étaient fait une plaisante règle, par
répondre qu’elle est trop « lasse, pauvre, humblette », pour
réussir là ou Peinture a échoué. Si tu n’as pu représenter,
lui dit-elle, la douleur de Nature,
Comment sera son deuil à moi dicible?
Invoquerai-je les Muses? Formeraïi-je lais et élégies? Hélas,
je n'ai plus ni Virgile, ni Catulle ; Alain Chartier‘, Millet?,
Greban?, Robertet{, Saint-Gelays® sont morts! Heureuse-
ment, parmi « mes orateurs », me restent
Mon Molinet moulant fleur et verdure,
Crétin, d’Autonf et quelques autres qui,
Vivant du lait des Muses et Grammaire,
Daignent ici leur chef-d'œuvre former,
Et déployer les biens de leur aumaire?
Pour secourir leur humble Jean Lemaire.
,
Que les musiciens se joignent à eux! Que Josquinf fasse
1. Alain Chartier, poète et prosateur français (1390? + vers 1430).
— 2. Jacques Millet, poète français (1428 ? + 1466). — 3. Arnould Gré-
ban, poète dramatique français (1420 ? + 1471 ?). — 4. Jean Robertet,
voir ci-dessous, p. 49, n. 3. — 5. Octavien de Saint-Gelays, poète
français (1468, + 1502). — 6. Jean d’Auton, poète et prosateur fran-
çais (1465? + 1528). — 7. Armoire, écrin. — 8. Josquin Desprès,
musicien français (+ 1521).
240 JEAN LEMAIRE DE BELGES.
« un chant ainsi que de ténèbres » ; qu’Agricola*, Hilaire?,
Enrart$, Conrad, Prégent®, leur apportent leur expé-
rience, et, grâce à cette collaboration, ils triompheront de
Mort et d’Envie qui ont poursuivi de leur haine ‘ce « très
sublime esprit. »
Le corps pourra bien retourner en cendre,
Mais le renom ne peut en oubli tendre,
Car nul bienfait jamais ne dépérit.
Pourquoi veuillez, sans longuement attendre,
Tant travailler 6 et à ces fins prétendre,
Que du bon comte on pôût le los entendre,
Qui par tout siècle en triomphe fleurit!
C’est donc par l'effet d’une étrange lecture que M. Guy
a vu dans ces pages que « Rhétorique avoue tristement son
impuissance, déclare que son règne décline et pressent que
l'avenir n’est pas à elle? ». Ce sont là des pensées que
le rhétoriqueur Lemaire n’a jamais eues et que son texte
même dément.
Quelque original qu’il fût dans son poème, il ne l’a pas
conçu davantage sur « un plan vraiment neuff», car il se
souvenait évidemment, en l’écrivant, de la Déploration
sur le trépas de feu Okeghem”, trésorier de Saint-Martin,
due à Guillaume Crétin'°. Quelques vers de ce dernier
feront voir la ressemblance des deux œuvres. Ici, c’est
Musique qui chante les louanges du mort et s’y fait aider
par des musiciens célèbres, Tubal, David, Orphée, Chi-
1. Alexandre Agricola, musicien allemand (+ 1506). — 2. Proba-
blement Hylaire Penet, dit Toleron, chanteur à la chapelle Sixtine
de 1514 à 1522. — 3. Peut-être Héniart, orthographié aussi Hanart,
Heinart, Hanard. Il y eut deux Héniart, Martin et Jehan, tous deux
chargés de fonctions musicales à Cambrai entre 1469 et 1483. —
4. Konrad Paumann, musicien allemand (1410? + 1473). — 5. Pré-
gent, chanteur à la chapelle d'Anne de Bretagne de 1496 à 1498.
— 6. labourer.— 7. H. Guy, ouvr. cité, p. 181. — 8. Ibid. — 9. Oke-
ghem, musicien belge (+ 1495). — 10. Ed. Coustelier, 1723, p. 38
et suiv.
JEAN LEMAIRE DE BELGES. 241
ron ; puis elle charge, non point Rhétorique, maïs, ce qui
revient au même, le rhétoriqueur Crétin de publier ce
qu’il vient d’entendre et d’y ajouter tout ce qu'il sait à la
gloire d’'Okeghem. Et le rhétoriqueur, lui aussi, se fait
modeste :
.… en l'affaire qu’ai pris
Besoin me fut qu’autre auteur mieux appris
Vint à présent mon sens ressuciter!
Que n’eus-je alors l’éloquence de Tulle!
Ou de Virgile, ou ceux qu’on intitule
Grands orateurs et poètes laurés!
Boëèce où est-il? Que ne me congratule?
Où est Properce et Tiburce1 et Catulle,
Pour recueillir tous leurs écrits dorés?
Hé, Chastellain et maître Alain Chartier,
Où êtes-vous? Il me fut bien métier3
Avoir de vous quelque bonne leçon;
Simon Grebani, qui fûtes du métier,
Que n'’avez-vous laissé pour héritier
Un Meschinot®, un Millet6, un Nesson,
Pour haut louer le mélodieux son,
La voix, le chant, la subtile façon
De ce vaillant renommé trésorier ?.…
.… Sus, Molinet, dormez-vous ou rêvez ?.…
… O Saint-Gelays, révérend orateur,
Besoin seroit que fussiez or8 auteur
De quelque lai pour adoucir mes plaings®.…
et Crétin termine sa déploration en exhortant les meilleurs
1. Tullius Cicéron. — 2. Tibulle. — 3. Nécessaire. — 4. Simon
Gréban, frère d’Arnould, poète dramatique français (fin du
xv° siècle). — 5. Jean Meschinot, poète français (1430? + 1491).
— 6. Jacques Millet, voir p. 35, n. 2. — 7. Nesson, poète fran-
çais de la première moitié du xv° siècle. — 8. Maintenant. —
9. Plaintes.
242 JEAN LEMAIRE DE BELGES.
musiciens du temps, Agricola, Després et d’autres, à com-
poser un Ne recorderis
Pour lamenter notre maître et bon père...
Il est visible d’après ceci que Lemaire n’a guère inventé
dans le rôle qu’il donne à Rhétorique et les paroles qu'il
lui fait prononcer. Mais il est vrai que son poème est
alertement écrit, et très curieux dans sa première partie,
à laquelle ces noms de peintres de toutes écoles, et parti-
culièrement de peintres italiens, donnent un parfum de
Renaissance inattendu. L'œuvre a, par là, le mérite de
nous faire connaître certains caractères de l'esprit de l’au-
teur, grâce auxquels nous pouvons commencer à nous
représenter l'artiste qu’il est, au moment où le « recueille »
Marguerite d'Autriche.
Paul Spaax.
{À suivre.)
PHILIBERT DE L'ORME
GRAND ARCHITECTE DU ROI MÉGISTE
{3° article!}.
Nous ne sommes pas à bout des documents réunis par
M. Roy sur Philibert de l’Orme, et c’est fort heureux. La
figure de l’architecte des Tuileries est assez de premier
plan pour qu’on ne craigne pas de s’y prendre à plusieurs
reprises avant d'en tracer une image définitive. Cette fois,
notre érudit collègue a groupé des renseignements relatifs
à des ouvrages qu’il appelle « secondaires », mais qui ne
peuvent être indifférents quand ils émanent d’un tel per-
sonnagei.
Je n’en veux d’autre preuve que le marché passé par
de l’Orme le 15 octobre 1550 avec Jehan de la Gente, ce
maître maçon de Vincennes qu'il employait si volontiers,
pour la construction d’une galerie voûtée au bout du jar-
din du château de Saint-Maur, du côté du parc. Les grands
travaux de la demeure seigneuriale étaient achevés depuis
cinq ou six ans, ou plutôt arrêtés faute d'argent, car le
cardinal, comme ses frères, dépensait sans compter aussi
bien pour le service du roi que pour la satisfaction de ses
goûts de faste et de représentation. I] lui avait fallu se bor-
ner pour le château à un seul corps de bâtiment au lieu
1. Revue du Seizième siècle, 1916, p. 143; 1917, p. 75.
2. Maurice Roy, Philibert de l'Orme à Paris (1546-1559). Paris,
1921, in-8°. Plusieurs des documents, reproduits ou mentionnés dans
cette brochure, avaient déjà figuré dans l'ouvrage du même auteur:
Le sculpteur Pierre Bontemps, 1911.
244 PHILIBERT DE L'ORME.
du plan grandiose dressé par de l’Orme. Mais le révé-
rendissime cardinal, à défaut d’édifices princiers, se con-
tentait au besoin de travaux d’agréments. Il avait avant
tout la passion bâtissantet. Le devis de cette grande galerie
à piliers rustiques, de 58 mètres de long sur 5 environ de
large, avec cabinet de repos à une extrémité et couloir
pour communiquer avec le parc, marque évidemment le
retour de Jean du Bellay dans son « paradis de salubrité,
aménité, sérénité, commodité, délices ». Son premier
soin avait été de mettre les ouvriers en chantier; le mar-
ché avec Jehan de la Gente indique que le 15 octobre une
partie des fondations était déjà creusée.
Une fois de plus, ce menu fait nous permet de préciser
« l'actualité » des allusions de Rabelais. J'avais supposé
que la citation élogieuse du Quart Livre, paru en 1551, à
l'adresse de « messer Philibert de l’'Orme, grand architecte
du roi mégiste », se rapportait à des relations nouées à
Rome lors du premier voyage d'Italie, ou à Saint-Maur
au moment de la construction du château. Mais Rabelais
n’a pas la mémoire si longue. S'il fait place à de l'Orme
dans le livre qu’il achève sur l'invitation du cardinal de
Châtillon et du roi, c’est qu’il vient de le voir sur son
chantier dans le parc de Saint-Maur, qu'il s’est assis avec
lui à la table du cardinal, et qu’à propos de la belle gale-
rie voûtée on a discuté de Vitruve et des mérites de l’ar-
chitecture néo-classiquei.
1. Le cardinal était arrivé de Rome, malade, à la fin d'août. On
voit qu'il n’avait pas perdu de temps pour mettre son architecte à
l’œuvre dès son rétablissement. Il lui avait, comme arrhes, octroyé
un canonicat à Notre-Dame le 5 septembre.
2. Dans mes « conjectures sur Medamothi » (Revue des Études
rabelaisiennes, 1911, fasc. IV), je m'étais demandé si les tableaux de
Charles Charmois, la suite des tapisseries de l'Histoire d'Achille et
l'épisode de T'érée et Prognée n'avaient pas réellement existé à
Saint-Maur. Je ne voudrais pas sortir des suppositions, mais je ferai
remarquer combien l'expression « en Theleme, à main gauche,
entrans en la haulte galerie », semble se rapporter à la nouvelle
galerie construite par de l’Orme. Qui sait même si tout le chapitre
(ajouté à l’édition de 1548 après le retour du cardinal) n’est pas une
PHILIBERT DE L'ORME. 245
#
#
Quelques années plus tard, de l'Orme construit ces
fameuses écuries des Tournelles que nous ne connaissons
que par la mention de l’Instruction de monsieur d’Yvry :
« Aussi les escuryes des Tournelles qui sont fort belles. »
C'était un véritable petit domaine que cette résidence
favorite de Henri II. François Ier y élevait toutes sortes
d'animaux et la ménagerie était encore fort bien montée
sous son successeur. Le concierge de l’hôtel, Dimitre
Paléologue, qui avait du temps du feu roi la charge des cha-
meaux, avait conservé la haute main sur les bêtes; mais
chaque animal avait son gardien. Un lion était confié à
Michel Scoffer, une once à Laurent Soriot, un droma-
daire à Pierre Destaiz, un léopard à Cornely Lypardy. Il
y avait un troupeau de daims et des braconniers qui leur
tiraient des coups d’arbalète. Henri II possédait même un
sauvage, dont François de la Vacherie était gouverneur.
Sans doute, cette ménagerie n'éclipsait pas celle des
Strozzi, à Florence, qui avait si fort enthousiasmé Rabe-
lais. Maïs les Parisiens, tout de même, savaient comment
étaient faites les bêtes féroces et exotiques. Dès 1548, de
l'Orme travaille à l’hôtel et y installe une fontaine dont
les eaux viennent de Belleville. En 1549, il y élève dans le
parc cette grande salle en charpente, pour les fêtes de l’en-
trée du roi, dont M. Roy nous a donné naguères les détails
de construction et de décoration!. Enfin, de 1554 à 1556, il
édifie des écuries monumentales de 62 mètres sur 7 mètres
environ, avec deux portes en pierre de taille dont il a fait
le dessin.
Nous ne connaïissions non plus les travaux de Ph. de
l'Orme à l’Arsenal que par le passage de l’Instruction :
relation des objets d’art et des animaux exotiques achetés par du
Bellay ou rapportés par lui d'Italie pour e:nbellir sa galerie et son
parc ?
1. Revue du Seizième siècle, t. V, p. 209 et suiv.
246 PHILIBERT DE L'ORME.
« L’Archenac et magazin de l'artillerie à Paris, il y a beau
commencement de pouvoyr fayre ung bon mesnaige. »
Nous savons désormais qu’il s’agit de trois grandes
« granges » (halls), l’une de 100 mètres de longueur sur
8 mètres, construite en 1547 pour servir d’atelier de fonde-
rie; les deux autres de 84 mètres, terminées par des pavil-
lons à chaque bout, et élevées en 1551 pour servir d’ateliers
aux charpentiers et abriter les affûts. En même temps, un
portail monumental décore l'entrée près de l’église des
Célestins. C’est Jehan Marchand qui soumissionne les
travaux de maçonnerie et Sibec de Carpy, l’habile artiste
de Fontainebleau, qui est chargé de la menuiserie.
#
3
Je passe des chapitres, comme celui du mobilier du dor-
toir des novices aux Cordeliers de Paris (1554), du pavillon
à l’abbaye royale de Montmartre (1555), des ponts de Paris,
du Palais de Justice, du Grand et du Petit Châtelet, de la
bastide Saint-Antoine, de l’hôtel de Bourbon, de l’hôtel
de Reims, travaux exécutés pendant que de l’Orme a la
surintendance des bâtiments et sur lesquels il exerce cer-
tainement une direction. Il n’y aurait pas grand’chose à
dire non plus de l’hôpital Saint-Jacques-du-Haut-Pas,
cité dans l’Instruction, si le marché du 24 janvier 1555
(n. st.), prévoyant la construction de « deux corps d’hostel
en potence... à deux ou trois estaiges de haulteur, com-
prins cellui du rez de chaussée », et distribués en petites
chambres de neuf pieds carrés desservies par un couloir
central, ne devait faire écarter l'attribution à Saint-Jacques-
du-Haut-Pas du « plan de l'Hostel-Dieu » ajouté à l’édi-
tion de 1626 du livre Livre d'architecture.
Mais nous prenons un tout autre intérêt aux détails sur
le petit hôtel que de l’Orme s'était fait construire rue de
la Cerisaie. Henri II avait accordé, on le sait, à son archi-
tecte, un logement dans l'hôtel d'Étampes, en face des
Tournelles. Mais cela n’empêchait pas de l’Orme de spé-
PHILIBERT DE L'ORME. 247
culer sur les terrains et les logements. En 1546, alors qu'il
demeurait rue des Juifs, il faisait acheter par Antoine
Macault, valet de chambre ordinaire du roi et qu’il faut
évidemment mettre au nombre des « hommes doctes »
dont il aimait à s’entourer, la vingtième place du lotisse-
ment des terrains mis en vente par les religieux de Sainte-
Catherine de la Couture. Mais, en 1547, il abandonne à
Denis Gouffier la suite de son bail de la rue des Juifs et,
en 1548, il recède son emplacement de la Couture à Pierre
Le Gay, trésorier des guerres. C’est seulement le 15 août
1550 qu’il achète le terrain nécessaire pour construire son
hôtel (provenant de l’aliénation de l’hôtel d’Étampes) et
le 4 octobre 1555 qu'il passe marché avec Jehan de la
Gente pour l’exécution des travaux. Le maître maçon étant
venu à mourir, c’est Nicolas Potier, l’entrepreneur de l’hô-
pital Saint-Jacques, qui élève, de 1555 à 1558, le petit hôtel
dont de l’Orme était si fier qu’il nous en a laissé la façade
dans son Livre d'architecture.
Un dernier point.
De l’Orme, a-t-on répété trop complaisamment, repré-
sentait la tradition nationale contre les innovateurs d’outre-
monts, qui prirent leur revanche à la mort de Henri II sur
le dieu des maçons disgracié. Tel n’est pas mon avis. Non
seulement de l’Orme dans sa doctrine ne se sépare pas des
Vitruviens, mais encore il entretient dans sa carrière
d’étroits rapports avec eux. Cependant, il semble bien qu’au
château de Madrid il soit entré en conflit avec Jérôme
della Robbia et qu'il l’ait forcé à lui abandonner le terrain.
Je ne reprendrai pas la question du plan primitif. Qu'il
soit de della Robbia ou de Pierre Gadier, les travaux
étaient très avancés quand le surintendant prit ses fonc-
tions, en 1548. Le point important est qu’il conserva les
mêmes ouvriers, François et Jérôme della Robbia, à leur
tête. Ce dernier, quatre ans après, porte encore le titre
248 PHILIBERT DE L’ORME.
d’«architecteur du roy en son bastiment de Boullongne"».
Mais l’année suivante della Robbia est retourné à Florence.
Le classicisme intransigeant de de l’Orme n'avait pas
voulu faire place dans les nouveaux travaux aux admi-
rables terres émaillées de l’Italien, et il nous le dit en
propres termes : « Je n’en voulus faire user comme l’on
avoit faict auparavant, pour autant qu’il semble qu’elle
n’est pas convenable avec les maçonneries, principalement
quand on l’applique par dehors œuvre. »
On reconnaît bien là le sévère disciple de Vitruve qui
condamnait d’un trait de plume la délicieuse fantaisie
sculpturale de la Pré-Renaïissance : « Point de feuillage ny
basse taille qui ne r’amassent qu’ordures, villennies, nids
d'oyseaux, de mousches et semblable vermine. » Ce bâtis-
seur grisé d’antiquité, dont l'influence sur la Renaissance
classique se révèle tous les jours plus impérieuse à mesure
qu'on retrouve sa main dans les édifices royaux ou privés
de son tempsi, n’était pas sensible à la grâce un peu molle,
mais si française, des belles demeures de la Touraine ou
de l'Ile-de-France, pas plus qu'aux gentilles inventions
des villas italiennes de la Toscane ou de l’Ombrie.
Henri CLouzor.
1. Procuration du 1°" avril 1552 donnée à Augustin Thierry, tail-
leur de pierres.
2. M. Roy, dans son étude sur le Livre d'heures de Henri Canelle,
admet que l’hôtel de Canelle à Tonnerre, bâti vers 1536, a pu être
élevé sur les plans de Ph. de l’Orme. Il apporte à l’appui de sa con-
jecture la procuration donnée par le grand architecte en 1559 à
Jacques Canelle, frère de Henri Canelle, pour résigner son office de
maître des comptes en faveur de Jehan Morin. Cependant, la repro-
duction de l’hôtel donnée par M. Roy semble en rattacher le des-
sin à un maître d'œuvre attardé de la Pré-Renaissance plutôt qu'à
un néophyte tout frais imprégné de néo-classicisme.
DE RABELAIS A MONTAIGNE
LES VOCABLES EN -EN, -ÉEN, -IEN.
{2° article.)
-TEN (suite).
Arcanien. — 1571. Acheloys Arcanien. (M. de la Porte, Les Epi-
thetes, 3b.)
*Archadien. — [1550.] 1565. Jupiter … premier aux durs Archadiens
.… bailla loix. (J. Bouchet, Le Parc de noblesse, 3°.) — (Jodelle, II,
122.) -
Archimagien. — 1578. Maximin Archimagien, ou le prince des
Magiens fit le semblable. (Nicefore, Histoire ecclesiastique, trad.
D. Hangart, 174*.) |
Archimedien. — [1574] Mais le petit d’un mesuré sejour Ne peut
durer qu’une nuit, et un jour, Loin de ta main, plus qu'Archime-
dienne. (CI. de Buttet, Œuvres poétiques, éd. 1877, 215.)
Ardien. — 1557. Les Autariens … furent dechassez par les Ardiens.
(Appian, trad. CI. de Seyssel, 643.)
Arechien.— 1562. Es costes de laquelle [mer Noire] du costé d’Asie
y a les Meoticiens, Valiens, Serbiens, Arechiens, Zingiens et Ple-
siens. (Pline, trad. A. Du Pinet, 1, 206.)
Arethusien. — 1578. Les Heliopolitains et Arethusiens habitans de
Syrie. (Histoire ecclesiastique nommée Tripartite, 103.)
*Argien. — [1560.] Les filles d'Achelois … Virent … les soudars de
Jason Ramer la barque Argienne [parlante 1551-1552] Sur la mer
Sicilienne. (Ronsard, Œuvres, éd. 1578, II, 381.) — [1559.] Les
Myceniens … ne vouloient point obéir aux Argiens. (Diodore,
trad. Amyot, éd. 1585, 199.) — (Baïf, II, 139.) —[1595.] La contrée
Argienne. (J. Des Caurres, Œuvres morales, éd. 1584, 132.) —
1582. Argienne jeunesse. (Virgile, trad. R. et A. Le Chevalier,
1. Voir Revue du XVIe siècle, t. VII, p. 145.
250 DE RABELAIS A MONTAIGNE
223b.) — 1589. Danaus en priant Apollon Lycien, S'asseura au
combat du taureau Argien. (C. de Beaujeu, Les Amours, 55b.)
Argivien. — 1600. Nous sçavons ce qu'a faict la gent Argivienne,
Et le sort impiteux de la ville Ilienne. (Mythologie de Noël Le
Comte, 796.)
Aricinien. — 1586. Le peuple Romain … pris pour arbitre entre les
Ardeates et les Ariciniens, s’adjugea les terres dont ils estoient en
debat. (Tite-Live, trad. B. de Vigenere, 205.)
Arien. — 1562. Les plus belliqueux de tous les Arabes, sont les
Cembanes, et Ariens. (Pline, trad. A. du Pinet, I, 238.)
Arismapien. — Rabelais. — Dans sa traduction de Pline, A. Du
Pinet écrit partout « les Arimaspes ».
Aristotelien. — [1561.1 Voyla, Deneux, voyla, mon Galien, mon exer-
cice Aristotelien. (N. Ellain, Œuvres poétiques, éd. 1861, 41.)
Arithmeticien. — [1550.] Ce milieu (qui est Vertu) n'est pas ainsi
que le Milieu des Arithmeticiens. (Gello, La Circe, trad. [D. Sau-
vage], seigneur Du Parc, éd. 1554, 301.) — 1584. Nous tenons que
le Phenicien Fut premier appellé A rithmeticien Comme emploiant
son mieus à l’avare trafique Qui doit, vassale, hommage à nôtre
arithmetique. (J.-E. Du Monin, L'Uranologie, 22°.)
Armenien. — 1571. Amome Armenien. (M. de la Porte, Les Epi-
thetes, 13b.) — 1573. Les Grecs, les Suriens et Armeniens (qui sont
troys noms de nation), les Jacobites, les Georgiens et Nestoriens
(qui sont troys noms de secte). (G. de Tyr, Histoire, trad. G. Du
Preau, 615.)
Arrachoziens. — 1585. Alexandre .… enseigna aux Hircaniens de
contracter certains mariages : aux Arrachoziens, à labourer la
terre : aux Sogdoniens, à nourrir leurs parens vieux, et ne les
faire point mourir. (Jehan Cotreau, Sermons sur les dix playes
d'Egypte, 7b.)
Arrebacien. — 1562. Le païs … où est le Royaume d'’Arragon, et les
Arrebaciens. (Pline, trad. A. Du Pinet, I, 107.)
*Arrien. — [1563.] Voulez-vous ressembler à ces fols Albigeois …
Ou à ces Arriens, qui par leur frenaisie Firent perdre aux Chres-
tiens les villes de l’Asie ? (Ronsard, Œuvres, éd. 1578, VI, 15.) —
1571. Heresie Arrienne. (M. de la Porte, Les Epithetes, 125°.) —
1584. Voir Alogien. — |1566. Les Arriens. (Lavardin, Confession
catholique, 141.)]
Arsicodanien. — 1562. Puis on entre sur les Arsicodaniens, et au
pays des Vadeens. (Pline, trad. A. Du Pinet, I, 237.)
Artasien. — 1573. Artasiens tuent tous les Turcs, qui tenoient garni-
son en leurs villes. (G. de Tyr, Histoire, trad. G. Du Preau. Table.)
LES VOCABLES EN « =EN, -ÉEN, =IEN +». 251
Arthesien. — 1548. Les hommes de nostre pays Arthesien. (P. Le
Fébure, La Perle precieuse evangelique, + 4b.)
Arthisien. — [1530.] Plourez, plourez, Hennuyers, Bourguignons,
Tous Brabançons et vrais Arthisiens. (Recueil de poésies fran-
çaises, XI, 96.)
Artien. — Rabelais.
Artisien. : = Arthisien. — Voir Bethunien.
Artisien. 2. — [1550.] 1565. Ung tas d’artisiens Et nobles nez, et gens
mercuriens. (J. Bouchet, Le Parc de noblesse, 57b.)
Arvisien. — (Amyot, Œuvres morales, éd. 1581, 285 H.) — 1582. Voir
Nectarien.
Asaliensien. — 1578. Voir Anthedonien.
Ascalonien. — 1559. Les Pheniciens .… estans guerroyez par le roy
des Ascaloniens, allerent par mer. (Trogue Pompée, trad. CI. de
Seyssel, 55°.)
Ascanaxien. — 1558. Gomor eut trois fils : dont l’un estoit nommé
Aschanaxes, et de cestuy sont descenduz les Ascanaxiens, que les
Grecs ont appelez Rheginiens. (Josephe, Antiquitez judaiques,
trad. F. Bourgoing, 0.) :
Ascanien. — 1562. Lac Ascanien. (Pline, trad. A. Du Pinet, II, 523.)
Aschanaxien = Ascanaxien. — 1561. (Zonare, trad. lan de Maumont,
36 C.)
Asenien. — 1562. Quant aux Aseniens, ils ont trois bonnes villes
souz eux. (Pline, trad. A. Du Pinet, I, 229.)
*Asien. — [1563.] Arrius fit l'entrée Au Turc qui surmonta l’Asienne
contrée. (Ronsard, Œuvres, éd. 1578, VI, 22.) — (Baïf, III, 56.)
Asoïen. — 1562. Il y a encores quatre autres nations qui sont des
Indes, assavoir les Peucolaites, Arsagalites, Gereteens, et Asoiens.
(Pline, trad. A. Du Pinet, I, 220.)
Asopien. — 1571. Ægine Asopienne. (M. de la Porte, Les Epi-
thetes, 5b.)
Aspendien. — 1562. Le vin Aspendien est tenu comme excommu-
nié, Car on ne s’en sert point es sacrifices. (Pline, trad. A. Du
Pinet, I, 545.)
Assirien = Assyrien. — [1556.] Voir Arabien.
Assisien. — 1571. Cordeliers Assisiens. (M. de la Porte, Les Epi-
thetes, 67b.)
Assissinien. — 1573. La secte des Assissiniens. (G. de Tyr, Histoire,
trad. G. Du Preau, 336.)
Assyrien = Assirien. — Rabelais. — 1562. Les Assyriens, et Cal-
252 DE RABELAIS A MONTAIGNE
deens appellent le Soleil, Bel. (Pline, trad. A. Du Pinet, I, 230, note
en marge.)
Astabarrien ou Astarbarrien. — 1558. De Sabbathes sont descendus
les Sabbatheniens, que les Grecs ont nommez Astabarriens : et
les Sabacteniens ont pris origine de Sabadas. (Joseph, Antiquitez
judaiques, trad. F. Bourgoing, 10.)
Astrologien. — [1550.] 1565. Par secretz moiens, Perdent leurs sens
les Astrologiens. (J. Bouchet, Le Parc de noblesse, 48°.) — 1551.
De Guien Bonate astrologien. (Platine, Vies des Papes, 319.) —
[:1558.] Les predictions Astrologiennes. (P. de Tyard, Mantice, éd.
1573, 31.)
Astronomien. — [1550.] 1565. Parlons apres les Astrologiens Ou aul-
trement des Astronomiens. (J. Bouchet, Le Parc de noblesse, 97b.)
Asturien. — 1556. Les ambassadeurs des Asturiens et de ceulx de
Galice estoyent venus le congratuler de ses victoires. (Deux livres
de Paul Ænmile, trad. S. de Monthier, 124b.)
Astypalæien. — (Amyot, Vies.)
Athanasien. — 1578. Ils ne parleroyent point à eux, s'ils ne chas-
soyent de leur congregation les Athanasiens et Pauliens. (Histoire
ecclésiastique tripartite, trad. D. Hangart, 58.)
Athenien. — 1530. Voir Aenien. 1. — Rabelais. — 1562. Les Athe-
niens determinent le jour entre deux soleilz couchans. (Pline,
trad. A. Du Pinet, 1, 84.) — O peuple Athenien. (J. Passerat, Poé-
sies françaises, éd. 1880, I, 125.) — Etc.
Atheniensien. — 1531. Le parler de chose ou manifeste raison ne se
peult rendre (par statut Atheniensien) est dampné et reprouvé. (Le
Peregrin, 1. 92.) — 1550. Timon Atheniensien … a esté appellé
Misantropos. (Cicéron, Le Livre d'amytié, trad. I. Collin, gb. —
Au fol. 99°, on lit : « Un vieillard Athenois … rire des Athe-
niens. »)
Atintanien. — 1562. Ceste ville rapporte sa fondation à Pelops, ou
aux Pisans, ou bien aux Afintaniens, qui tous estoyent venuz de
Grece. (Pline, trad. A. Du Pinet, I, 114.)
*Atracien [non signalé par Marty-Laveaux.] — 1552. Las! Meline
me tient dans un etroit lien, Que, ni les charmes fortz de la voix
Circienne, Ni les juz pressurez par une Atracienne, Ne pour-
royent denouer tant Amour me fait sien. (J.-A. de Baïf, Les
Amours.)
Atrien. — [1554.] La grave fureur Afrienne N’esgalle encores point
la tienne. (J. Tahureau, Poésies, éd. 1869, Il, 1o1.)
Atropatenien. — {[1559.] Les Afropateniens sont peuples de la Medie.
(Amyot, Vies, éd. 1567, 1918.)
LES VOCABLES EN « “EN, -ÉEN, -IEN ». 253
Attacien. — 1562. Là aussi est la region des Attaciens, qui ont leurs
costaux exposez au soleil. (Pline, trad. A. Du Pinet, I, 214.)
Attacorien. — 1562. Par delà les Attacoriens, on trouve les Tyriens,
Tochariens et les Casyriens qui tiennent déjà des Indes. (Pline,
trad. A. Du Pinet, 1, 214.)
Attalien. — 1584 Onque non pour l'avoir Attalien les pourras tu
mouvoir. (Horace, trad. L. de la Porte, 2.)
Attasinien. — 1562. Par dessus ces contrées, on entre es terres des
Corasmiens, Gandariens, Atftasiniens, Paricaniens, …, Parrhasi-
niens, Maratianiens, Aorses, et Geleens, que les Grecz appelloyent
Cadusiens, et au pays des Matiens. (Pline, trad. A. du Pinet, I, 213.)
Aucherien ou Auchetien. — 1562. Au dessus de Taphre, allant en
terre ferme, on trouve les Auchetiens, par où passe le fleuve
Hypanaris : et les Neuriens, qui sont sur le fleuve Borystenes.
(Pline, trad. A. Du Pinet, I, 157. — La Table porte : Aucherien.)
Auguturien. — 1562. De là on rencontre la riviere de Manaïs, et la
contrée des Auguturiens. (Pline, trad. A. Du Pinet, 1, 224.)
Aurelien. — 1570. Par la loy Sempronienne, que mist en avant
C. Gracche, … la loy Piancienne, … la loy Cornelienne, que mist
en avant L. Sylile, … Finalement, par la loy Aurelienne, que mist
en avant M. Aurele Cotta cestant Preteur, l’un et l’autre estat
jugea, à sçavoir du Senat et des Chevaliers. (S. Augustin, De la
Cité de Dieu, trad. G. Hervet, I, 71.)
Auronicien. — 1562. Les Pelasgiens, les Arcades, les Siciliens, les
Auroniciens. (Pline, trad. A. du Pinet, I, 116.)
Auruncien. — 1580. Par une seule rencontre furent les Aurunciens
mis en route. (Tite-Live, trad. B. de Vigenere, 203.)
Ausonien. — 1562. Et par delà le mont Circelo, ceux de Terracine
y mirent la griffe, aussi firent les Osciens, qui estoient de la
Terre de Labour, et les Ausoniens. (Pline, trad. A. Du Pinet, I,
116.) — 1571. Camille Ausonienne. (M. de la Porte, Les Epithetes,
44b.) — 1578. Du Tybre Ausonien les courses inhumaines. (CI. Hes-
teau, Œuvres poétiques, 5b.)
*Austrasien. — La gloire Austrasienne De nom et foy Chrestienne
Sur toutes reluira. (J. Du Bellay, Poésies, éd. Courbet, II, 439.) —
1573. D'Happlaincourt la race tienne Et la maison ancienne Ayme
le sang Guysien, Et fidelle tousjours prise Les gestes et l’entre-
prise Et l'honneur Austrasien. (G. Du Preau, en tête de sa tra-
duction de l'Histoire de Guill. de Tyr.) — 1578. Aucuns estiment
que les Quades soyent les Austrasiens, aucuns que ce soyent les
Silesiens. (Nicefore, Histoire ecclesiastique, trad. D. Hangart,
272b.) — 1579. L'armée de luy et de ses cousins s’allerent rencon-
REV. DU SKIZIÈME SIÈCLE. VIII. 17
254 DE RABELAIS A MONTAIGNE
trer aupres d’un village nommé Lotophaum … où la tuerie des
Austrasiens, et la victoire des Clotariens fut grande. (N. Vignier,
Sommaire de l'histoire des François, 66.)
Austrichien. — Là, comme General, dom Jean l’Austrichien Luit
ainsi qu’un Soleil. (La Lepanthe du Roy d’Escosse, trad. Du Bar-
tas, vers 151.)
Austrien. — 1605. L'honneur des Austriens courageux et vaillant.
(P. de Deimier, La Nereide, 105.)
Autarien. — 1557. Voir Achilleien.
Avanticien. — 1562. La ville de Martegues, est une des villes mari-
times des À vanticiens. (Pline, trad. A. Du Pinet, I, 111.)
Avernien. — 1582. Lac Avernien. (E. Du Monin, Nouvelles œuvres,
224.)
Azonien. — 1562. Il y a aussi les Azoniens, Siciliens montaignars,
et les Orontiens. (Pline, trad. A. Du Pinet, I, 220.)
Azotien. — 1549. Ayans les enfans d'Israël guerre à l'encontre des
Axzotiens. (Le parrangon de vertu, 129b.) — 1558. Les Azotiens pres-
sez de telles horribles calamitez, .…, cogneurent bien que l’arche
en estoit cause. (Josephe, Antiquitez judaiques, trad. F. Bour-
going, 160.) |
Babilonien. Babylonien. — Rabelais. — 1550. Diogenes Babilonien
grand philosophe Stoïque. (Ofices de Cicéron, trad. I. Collin,
136°.) — 1571. Bitume Babylonien. (M. de la Porte, Les Epithetes,
36b.)
*Bacchien. — (Baïf, II, 210.)
*Bactrien. — 1562. Mont Cophantus, qui est en la region des Bac-
triens. (Pline, trad. A. Du Pinet, I, 99.) — [1578.] Plus noble que
la [pierre] Bactrienne, Laconienne, ou Cyprienne. (R. Belleau,
éd. 1592, 44b.)
LS
Baïfien. — [1554.] La belle Baïfienne pucelle. (J. Tahureau, Poésies,
éd. 1868, I, 33.)
Baioarien. — 157). Sous le nom de Germains ou en particulier d’Al-
lemans, Suevicns, Baioariens, Saxons et Turingiens. (N. Vignier,
Sommaire de l'histoire des François, 118.)
Baisien = Bezien. — 1579. Les filz de Sathan, de secte Baisienne,
T'arracherent des mains et de la mere tienne. (CI. de Pontoux,
Œuvres, 283.)
Balendien. — 1562. Les Balendiens, ou Bandoliers. (Pline, trad.
A. Du Pinet, I, 162.)
Banurrien. — 1502. Maintenant les Getuliens en occupent une par-
tie, et les Banurriens l'autre. (Pline, trad. A. Du Pinet, 169.)
LES VOCABLES EN « =EN, -ÉEN, -IEN ». 255
Barcien. — 1550. Or tenoient les Barciens et les Hesperites le party
de Thymbron. (Diodore, trad. CI. de Seyssel, 11b.)
Barcinien. — (Amyot, Vies.)
Bargenien. — 1562. Aussi les appelle-on [les Volges] Bargeniens,
…, Syreciens, Daremiens, et Domazaniens. (Pline, trad. A. Du
Pinet, I, 241.)
Basauchien = Bazochien. — Rabelais.
Basilidien. — 1578. Les Menandriens, Marcionistes, Carpocrathiens,
Valentiniens, Basilidiens, et Saturniens sont descendus des des-
susdits [heretiques]. (Nicefore, Histoire ecclesiastique, trad. D. Han-
gart, 78°.) — 1584. Voir Alogien.
Bastien. — « danse Bastienne. » (Rabelais.)
Batenien. — 1562. Là aupres sont les contrees des Syrmates, Oxiens,
Heniochiens, Bateniens, …, et Bactriens. (Pline, trad. A. Du Pinet,
. Ï, 213.)
Bathimien. — 1562. La contree des Bathimiens. (Pline, trad. A. Du
Pinet, 1, 236.)
Bathyllien. (Amyot, Œuvres morales, éd. 1581, 418 F.)
Bavarien. — 1570. Les Bavariens furent contraints de faire droit aux
fils de Grimold. (N. Vignier, Sommaire de l'histoire des François,
gi. — On lit Bavarois à la p. 90.)
Baverien. — 1562. Les Hongres vainqueurs firent gros dommage,
excez et outrages aux Suaves, François, Orientaux, Baveriens et
Autrichois. (Carion, Croniques, trad. I. Le Blond, 187*.)
Bavien. — 1579. Pour baver ta Bavienne bave. (Guy Le Feure de
la Boderie, Meslanges poetiques, 9r1b.)
Bazochien = Basauchien. — {[1536.] Que du grief feu de sainct
Anthoine Soit ars le cardinal le Moyne Ennemi des Bazochiens.
(Marot, Œuvres, éd. 1731, IL, 151.)
Beaucien. — 1582. D’épis barbotés aiant comblé la Beauce L’a véué
[sic] des appas de l’Arabique sauce, Affin que l’Arabois aide le
Beaucien. (J.-E. Du Monin, Nouvelles œuvres, 12.)
Bebrycien. — [1575.] Combat … entre Pollux et Amicus Roy des
Bebryciens. (J. Des Caurres, Œuvres morales, éd. 1584, 208.)
Belgien. — 1582. L’Aquitain, le Celte, le Belgien. (J.-E. Du Monin,
Nouvelles œuvres, 16.) — 1582. Nature, coustumes, et qualités des
Belgiens. (Guicciardin, Description de tous les Pais-Bas, Table,
v° Nature. — Le texte, p. 29, porte : Le peuple Belgic, les Belges;
mais non : Belgien.)
Bellien. — 1560. Litennon capitaine des Numerentains … declara que
256 DE RABELAIS À MONTAIGNE
les Belliens, Titthiens, et Arvaces se soumetoient à la mercy de
Marcel. (Appian, Histoires, trad. Ph. des Avenelles, 19°.)
Beniamien. — 1561. La tribu Beniamienne. (Zonare, Histoires, trad.
I. de Maumont, 116 A.) — [Seigneurs Beniamites. (Ibid.)]
Beocien — Bœotien. — 1530. Quand Alexandre deffist Thebes, il
bailla leurs terres aux Beociens, qui estoient alentour. (Diodore,
trad. CI. de Seyssel, 7b.) — [1582.] Conseil grandement Beotique.
(Lucian, Œuvres, trad. F. Bretin, 480.)
Berecinthien. * Berecynthien. — Telle que dans son char la Bere-
cynthienne … telle se faisait voir … ceste ville ancienne. (J. Du
Bellay, Poésies, éd. Courbet, II, 268.) — 1571. Atys Berecynthien.
Cymbale Berecynthienne. (M. de la Porte, Les Epithetes, 26", 74b.)
— 1573. Ainsi (maison) ancienne, Que la Berecintienne, Tu mar-
cheras si tu veux. (G. Du Preau, Odes, en tête de sa trad. de l’Hïis-
toire de Guill. de Tyr.)
Berengarien. — 1584. Voir Alogien.
Bernien. — 1558. Une partie des Cantons [de Suisse] s’esleva et print
les armes contre l’autre, à sçavoir les Berniens, Baslois, et de
Surich ..… contre les catholiques, à sçavoir les Lucerniens, Suin-
tenses, Subsylvains, Ursienses, et Zugenses. (S. Fontaine, Histoire
catholique de nostre temps, 198°.)
Bertamien. — 1584. Voir Alogien.
Besbien. — 1562. Nature … a escarté … l’isle des Besbiens d'avec la
Bithynie. (Pline, trad. A. Du Pinet, I, 89.)
Bessien. — 1557. Les autres peuples voisins par creinte se rendirent
à lui, comme les Ippasiens, et les Bessiens. (Appian, trad. CI. de
Seyssel, 664.)
Betanien. — 1574. (Du Bartas, La Muse chrestienne, V, 1b.)
Betasien. — 1562. D’avantage y a … les Tungres, Rinuciens, Fri-
sons, Betasiens, et les Leuciens. (Pline, trad. A. Du Pinet, I, 161.)
Bethagathonien. — 1578. Voir Anthedonien.
Bethulien = Betulien. — 1586. La veufve Bethulienne Prist en main
le coustelas Dont, hardie, elle mit bas la teste Holofernienne.
(Cantiques de Maisonfleur, 34b.)
Bethunien. — 1508. Si tu parles rien de travers En toutes tes rimes
et vers Qui leur puist eschauffer le front Que desplaisir ilz t'en
feront S’ilz te rencontrent à l’esquart Et fusses tu cent fois Pic-
quart Ou Flament ou Artisien Voire de vray Bethunien Si seras
tu bien resveillé. (Damerval, Le Livre de la Deablerie, H 6b.)
Betulien = Bethulien. — 1561. La brave saillie, que firent les Betu-
liens sur les Barbares Assyriens. (Zonare, trad. 1. de Maumont.
LES VOCABLES EN « -EN, “ÉEN, -IEN ». 257
Table. — Ce mot n’est pas dans le texte, p. 515.) — 1574. Le mont
Betulien. (Du Bartas, La Muse chrestienne, B 4°)
Bezecenien. — 1558. Adonibezee, c’est à dire seigneur des Bezece-
niens. (Josephe, Antiquitez judaiques, trad. F. Bourgoing, 137.)
*Bezien = Baisien. — [1562.] L'un est predestiné, et l’autre ne l’est
pas, Et l’autre enrage apres l'erreur Muncerienne, Et bien tost
s'ouvrira l’escole Bezienne. (Ronsard, Œuvres, éd. 1578, VI, 21.)
Biblien. — 1508. Bons grammairiens, bons artistes, Bons bibliens,
bons decretistes. (E. Damerval, Le Livre de la Deablerie, T 4b.)
— (7 1521.] Les unes sont bibliennes rebelles. (J. Babelon, La
Bibliothèque française de F. Colomb, 261.)
Bibractien. — 1588. Autun, … tu fus outragee Par un nombre infiny
d’armez Helvetiens, Qui trouverent leur mort aux champs Bibrac-
tiens. (F. Perrin, Centuries de sonnets, 76b.)
Bipedimien. — 1562. Plus bas on trouve les Monesiens, .… Item les
.…, Camponiens, …, Bipedimiens, Sassuminiens, Vellatiens, …, et
finalement les … Osquidatiens du plat païs, Succasiens, …, les
Semnatiens, …, et le pays d’Agenois. (Pline, trad. A. Du Pinet, I,
162.)
Bisaltien = Bizaltien. — 1562. La contrée des Bizaltiens. (Pline, trad.
A. Du Pinet, I, 145.) — Les deux graphies se lisent sur la même
page.
Bisantien = Bizancien = Bysancien. — 1530. I1z envoyerent inconti-
nent vers les Bizanciens par mer pour avoir de eulx gens, har-
nois. (Diodore, trad. CI. de Seyssel, 242). — 1605. Il vit à son costé
ce preux Venitien Blessé cruellement du traict Bisantien. (P. de
Deimier, La Nereide, 135.)
Bistonien. — 1562. La terre et le lac des Bistoniens. (Pline, trad
À. Du Pinet, I, 146.) — 1600. Les chevaux du Roy des Traciens,
qui paissent carnassiers és parcs Bistoniens. (Mythologie de Noël
Le Comte, 730.)
Bithinien == Bythinien. — 1588. Quiconque écumer Fait sous la nef
Bithinienne L'eau de la mer Carpathienne. (Horace, Odes, trad.
R. et A. Le Chevalier, 2ob.)
Bithynien. — 1557. Les Bithÿniens estoient en plus grand nombre.
(Appian, trad. CI. de Seyssel, 464.)
Bitynien. — 1571. Borée Bitynien. (M. de la Porte, Les Epithetes,
203b.)
Bizaltien = Bisaltien.
Bizancien = Bisancien.
Blemmien. — {1575.] Les Blemmiens, et les Cimbriens, … faisoient
258 DE RABELAIS À MONTAIGNE.
en partie le semblable qui a esté dit des Gaulois. (J. Des Caurres,
Œuvres morales, éd. 1584, 28a.)
Blesien. — 1578. Jean Allaire Blesien [signe ainsi un sonnet où on
lit au vers 8 : « nostre païs Blaisois », dans] (CI. Hesteau, Œuvres
poétiques).
Bochien. — 1562. La riviere de Mulelacha limite la contrée des
Bochiens, et Massesuliens, qui est aujourd'huy le Royaume de Fez.
(Pline, trad. A. Du Pinet, I, 170.)
Boëmien = Bohemien. — 1579. (N. Vignier, Sommaire de l'histoire
des François, 141, etc.)
Bœotien — Beocien. — {[1556.] Jadis Asope, estant Roy De la gent
Bœotienne. (La Peruse, Œuvres, éd. 1867, 90.) — 1571. Aegine,
Aganippe, Aulide Bœotienne. (M. de la Porte, Les Epithetes, 5b,
8a, 27b.)
Bohemien. — 1566. Les Bohemiens schismatiques. (Lavardin, Confes-
sion catholique, 233b.) — 1584. Les Bohemiens viennent apres, qui
usent en partie des superstitions d’iceux Samogithiens. (Chalcon-
dyle, trad. B. de Vigenere, 175.)
Boïen = Boyen. — 1562. Des Boïens [c'estoyent Bourbonnois ou
Bavarois], qui habitoyent en celle contrée, il n’en est plus de men-
tion. (Pline, trad. À. Du Pinet, I, 128.)
Borborien. — 1584. Voir Alogien.
Borgodien. — 1562. Les contrees des Nochetes, Zurachiens, Borgo-
diens, Catareens, et Nomades. (Pline, trad. A. Du Pinet, I, 235.)
Boristhenien. — 1582. Cest Abauchas arriva en la cité des Boristhe-
niens. (Lucian, Œuvres, trad. F. Bretin, 451.)
Bosphorien. — [1578.] Nous voyons que la mer Atlantique Se des-
borde plus loin que ny la Ligustique, Ny la Bosphorienne. (Du
Bartas, Sepmaine, éd. 1585, 258.) — 1579. Mon vol plus qu’icarien
Du beau flot bosphorien J'iray percher sur la rive. (Horace, Odes,
trad. J. Mondot, 742.)
Bottieien. — (Amyot, Vies.)
Bourbonyen. — [1559.| Vous voulez chanter quelque Prince, Allez
au sang Bourbonyen. (O0. de Magny, Odes, éd. 1876, I, 13.)
Boyen = Boïen. — 1562. Aucuns disent que les Bourbonnois sont
procedez des Boyens qui estoient de la terre de Baviere. (Croniques
de Carion, trad. J. Le Blond, 274b.)
Hugues VaGanay.
(À suivre.)
MÉLANGES.
DU NOUVEAU SUR RONSARD ET BAÏF.
L.
Malgré tous les travaux publiés jusqu'ici, l’œuvre de Ronsard
nous réserve encore quelques surprises.
Le Dialogue du Libraire et du Passant, si bizarrement placé
en 1587 à la fin du tome V : Eclogues et mascarades, n’a point
retenu l’attention des éditeurs. Le plus récent se contente de
nous informer qu’ «en 1623 », où cette pièce figure à la fin des
Épigrammes, le titre est précédé de cette indication : « Sur
un Livre traictant de la Foy Catholique, traduit par Jean de
Lavardin. »
Ce titre aurait dû indiquer la voie à suivre pour rechercher
l'ouvrage dans lequel ces vingt-deux vers avaient pu paraître
du vivant de Ronsard.
Le mot Oste, au second vers, m'avait révélé, il y a déjà long-
temps, qu’il devait s’agir de l’un des nombreux ouvrages du
célèbre cardinal polonais Stanislas Hosius (1504-1579), sur
lequel nous pouvons maintenant lire une excellente, bien que
brève, notice dans le Dictionnaire de théologie catholique
(fasc. L, 1921). Ce mot me porta à chercher à la bibliothèque
de la ville de Lyon les œuvres d'Hosius qui pouvaient se
trouver dans ce dépôt, où les Jésuites avaient réuni la plupart
des ouvrages théologiques des xvre et xvrie siècles. Et je ne tar-
dais pas à rencontrer la Defense de la foy, et religion chres-
tienne... Traduicte en François, du Latin de Stanislaus Hosius,
Cardinal Polonois, Evesque de Warme, et President au Con-
cile de Trente. Par Jean de Lavardin, Abbé de l’Estoille... A
Paris, Chez Nicolas Ghesneau, ruë sainct Jacques, au Chesne
verd. M. D.LXXXIII.
La pièce de Ronsard s’y trouvait, en effet, au verso du cin-
quième feuillet liminaire, en compagnie d’un sonnet de Baïf
non signalé jusqu'ici et dont nous parlerons tout à l’heure.
ln PR
CR nm =, DO 2 D Ds Sor _ ù 2 u, D
260 MÉLANGES.
Le volume fut « Achevé d'imprimer le 18 de Novembre 1582»,
mais l’extrait du « Privilege du Roy », placé au verso du titre,
indique que les lettres patentes furent données à Paris « le
xxvi jour d’avril, l’an de grace mil cinq cens soixante et quinze ».
Cette divergence de dates laissait supposer une édition anté-
rieure.
En effet, un catalogue récent de libraire m’a procuré l’édition
princeps, dont voici le titre :
Confession Catholique de la foy Chrestienne, escrite premie-
rement en Latin par Stanislaus Hosius, Cardinal Polonois,
Evesque de Varme. Et maintenant mise en François par Jean
de Lavardin, Vandomoïs, Seigneur de Rannay et Abbé de l'Es-
toille. À Paris, Chez Claude Fremy, en la rue sainct Jacques, à
l'enseigne sainct Martin. 1566.
Les deux pièces s’y trouvent bien au verso du huitième feuil-
let liminaire, et nous avons bien là l’édition princeps, car les
lettres patentes ont été données « le xij jour de febvrier, l’an
de grace mil cinq cens soixante six ».
L'éditeur des Œuvres de 1587 a transcrit exactement le texte,
que reproduisent les éditions modernes. Il sera pourtant inté-
ressant de remettre sous les yeux de nos confrères un texte
plus ancien, et tel que, sans doute, il sortit de la plume du Poëte,
dont on notera la signature.
DiaAzoGuE DU LIBRAIRE ET DU PASSANT.
P. Qui est ce livre? L. Estranger. P. Qui l’a faict?
L. Le grand Osie, en sçavoir tout parfait :
P. Qui l’a conduit des terres Poulonnoises,
Et faict sonner nos parolles Françoises ?
L. C'est Lavardin, ce sçavant translateur,
Et docte autant que le premier aucteur.
P. De quoy discourt ce livre magnificque ?
L. De nostre Loy, de la foy Catholicque,
Tout ce quil fault retenir ou laisser,
Et qu’un Chrestien doit à Dieu confesser,
Pour estre net du fard de l'Heresie,
Croiant l'Eglise, et non la fantasie,
De ces cerveaux esvantez, esgarez,
Qui par orgueil sont de nous separez.
Et brief, Passant, si le zele t’allume
Des peres vieux, achette ce volume
Pour vivre seur en la ferme union.
Mais si tu es de l’autre opinion,
MÉLANGES. 261
Et si tu veux les Mensonges ensuivre
Des nouveaux fouz, n’achette pas ce livre
Pour t'en mocquer, Tu porterois en vain
En lieu d’un livre un fardeau dans la main.
Pierre p& RONSSART,
Gentilhomme vandomois.
Les sentiments exprimés par le traducteur dans sa lettre-
dédicace au cardinal de Bourbon étaient sans doute partagés
par Ronsard; mais n'est-il pas permis de penser que c’est plu-
tôt à sa qualité de Vendômois que Jean de Lavardin doit
d’avoir vu son travail présenté au lecteur par son illustre com-
patriote ?
IT.
Les vers de Ronsard, en 1583 comme en 1566, sont suivis
d'un sonnet de Baïf qui ne figure dans aucune édition de ses
œuvres, qui n’a pas été signalé par M. Augé-Chiquet, mais
qui n’ajoutera rien à sa gloire littéraire. Nous donnons ci-des-
sous le texte de 1566, reproduit exactement, sauf pour le titre
« Au lecteur », dans-la réimpression de 1583.
Au Liseur.
Jehan Antoine de baif.
Toy, qui mal asseuré vas par le bon chemin
Craignant de t'esgarer de la foy Chrestienne;
Toy, qui tes devoié de Ia reigle ancienne
Goutant des seducteurs le mieleux venin.
Venez icy tous deux humer l'esprit divin,
Affin que l’un constant sa pieté retienne,
L'autre au sein maternel de l’Eglise revienne
Pour y perseverer heureux jusqu’à la fin.
Toy, prenant de la foy la trespure lumiere
Chasseras de tes yeulx l’obscurté mensongere,
Confessant d’un cœur net Jesus Christ ton sauveur :
Toy, t’asseurant icy d’un guide tresfidele
Poursuivans ton chemin enflammeé de bon zele,
L'un et l’autre fuiant les tenebres d'erreur.
Hugues VAGANAY.
262 MÉLANGES.
UNE APPRÉCIATION DE RABELAIS AU XVIIe SIÈCLE
ET UNE EXPLICATION DU MOT « CALOYER ».
Je trouve sur Rablelais le commentaire suivant dans l « His-
toire des ouvrages des sçavans, par monsieur B***, docteur en
droit; à Rotterdam, chez Reinier Leers, 1688, avec privilège
de nos seigneurs les États de Hollande et de West-Frise, in-12,
fascicule du mois de juillet 1688 ». L'Histoire des ouvrages des
sçayans était une publication mensuelle.
La note en question se rapporte à l’ouvrage intitulé :
D. Pauli Freheri Med. Nor. Theatrum Virorum eruditione
clarorum, in quo vitæ et scripta Theologarum, Jureconsultorum,
Medicorum, et Philosophorum, tam in Germania superiore et
inferiore, quam in aliis Europæ regionibus, à saeculis aliquot
ad haec usque tempora florentium, etc. representantur. C'est-à-
dire, le Theâtre des hommes illustres par leur sçavoir. Nori-
bergæ impensis Joannis Hofmanni, 1688. II vol. in-fol.
pagg. 1562.
(P. 324.) « … Quoy que la vie de Rabelais ait été assez bizarre
pour ne le regarder pas sérieusement comme un médecin, Monsieur
Freherus ne laisse pas d’en parler sur ce pied-là, parce qu'il se fit
recevoir docteur dans cette Faculté et qu'il traduisit en latin les
Aphorismes d'Hippocrates. Voilà assurément des titres suffisants
pour cela. Il étoit de Tours, et se mit d’abord moine dans un cou-
vent de l’Ordre de S. François. Mais son humeur goguenarde ne
s’accommoda pas long-temps du Cloistre, d'où il se sauva pour
faire rire toute l'Europe. En effet, il donnoit un tour plaisant à
toutes choses; et bien qu'il n'épargnast personne, il s’étoit mis en
droit de tout dire sans que l’on pust s’en fâcher, et il falloit néces-
sairement faire semblant de se divertir, lors même que ses bons
mots étoient les plus piquants. La principale ordonnance qu'il don-
noit en qualité de médecin étoit de se bien réjouir, parce que, selon
lui et bien d’autres, la joye fait mille fois mieux que les remèdes et
les drogues. Rien ne luy paroissoit plus mortel que le chagrin et la
tristesse.
« Dum fata sinunt
Vivite laeti : properat cursu
Vita citato : volucrique die
Rota praecipitis vertitur anni.
(SÉNÈQUE LE TRAG.)
MÉLANGES. 263
« Son caractère de plaisant perpétuel étoit d’autant plus suppor-
table qu'il étoit d'ailleurs fort sçavant et possédoit admirablement
bien le grec et le latin. Cependant, il rapportoit tout à son humeur
folâtre et satirique, et l’on sait que par ses écrits il tourna la cour
en ridicule avec une liberté démocritique, et qu'il y fait venir sur
la scène les premières testes, qui y font un plaisant personnage.
Enfin, il se moqua de la mort même; et dès qu'il fut (en 1560) sorty
du monde qu'il avoit si bien diverty, l’on fit des vers pour dire
qu'il feroit bien mettre bas la gravité de Minos et de Rhadamante,
et qu'il alloit encore faire rire là-bas tout le noir et ténébreux
Empire. »
Cette appréciation, vieille de plus de deux siècles, est inté-
ressante.
Dans un autre volume du même ouvrage, année 1691, mois
de février, p. 251, je relève une définition du mot Caloyer qui
ne correspond pas tout à fait à celle qu’en a donné Le Duchat
dans son édition de 1711. Je crois bien faire de la signaler aussi :
Les Caloyers… sont des religieux de l'Ordre de Saint-Basile. Ils
ne mangent jamais de viande et vivent dans une grande mortifica-
tion. Ils habitent presque tous sur le mont Athos.. Le milieu (de
la montagne) est couvert de bocages et arrosé par une infinité de
sources; et cela forme une solitude agréable. Dans tous les coins,
il y a des cellules faites par l’art et par la nature pour la demeure
des religieux. Le mont Athos est couvert de vingt couvens, qui
payent au Turc trois mille livres de tribut par mois. Ces monas-
tères sont très opulens, et le service s’y fait avec autant de pompe
et d'éclat qu’à Rome. La dévotion est un fond inépuisable pour eux :
parce que chacun se pique de donner libéralement pour la sainte
montagne. Ils sont là rangez au nombre de six mille, exemts de la
jurisdiction du patriarche, et ils jouissent d’une aussi douce tranqui-
lité et d'un repos aussi constant qu’au milieu de la chrétienté.
Guy DE PouRTALES.
COMPTES-RENDUS.
Albert-J. Farmer. Les œuvres françaises de Scévole de
Sainte-Marthe (1536-1623). Toulouse, Éd. Privat,
1920.
« La moitié au moins des pièces qu’a produites Sainte-
Marthe, constate M. Farmer, ne sont pas autre chose que
des traductions ou des paraphrases. » Il n'avait pas en lui
l’étoffe d’un poète. Il a appliqué servilement les préceptes de
la Deffence et Illustration de la langue françoise sur l’imita-
tion, qui était pour les chefs de la Pléiade « la plus grand’ part
de Partifice » poétique. Il a répété les sentiments et les pensées
d'autrui. |
L'intérêt de l’étude de M. Farmer est dans la découverte des
auteurs qu'a imités Scévole de Sainte-Marthe. Au début de sa
carrière, ses sources sont de préférence les Grecs et les Latins :
Anacréon, Ovide, Catulle, Martial. Très vite, il fait une place,
qui s'élargira de plus en plus, aux poètes italiens et néo-latins,
à Palingène, à Navagero, à Flaminio, à Paléare, à Sannazar,
à Dorat, à Muret.
Manifestement il considère les grands humanistes italiens,
germains et français comme des classiques. Il les imite, il
s’en inspire.
Il emprunte également aux œuvres poétiques de ses contem-
porains : Ronsard, Du Bellay, Baïf, Desportes, Bertaut, du Bar.
tas, Théodore de Bèze.
Sa part d'originalité est donc très petite dans ses œuvres
françaises et si M. Farmer avait étudié parallèlement ses œuvres
latines, ses conclusions n’auraient pas été différentes. Scévole
de Sainte-Marthe transporte dans sa poésie française les pro-
cédés d’invention et de composition que les humanistes appli-
quaient dans leurs vers latins.
Est-ce à dire que cette œuvre soit toute de développements
généraux ou de souvenirs mythologiques, toute d'imitation ou
de paraphrase? C’est l'impression que laisse la lecture de l’ou-
COMPTES-RENDUS. 265
vrage de M. Farmer. Elle n’est pas rigoureusement juste. Cette
œuvre contient peut-être plus de réalités, de sensations, de
souvenirs personnels, d’allusions historiques que ne le croit
M. Farmer. Il a noté, p. 117, dans la première version de l’ode
des Louanges de la ville de Poitiers, plusieurs allusions à des
personnages et à des incidents locaux. On en rencontre beau-
coup d’autres dans les sonnets du Bocage. Un commentaire
historique de l’œuvre de Scévole de Sainte-Marthe compléte-
rait l’étude de M. Farmer et en modifierait quelque peu les
conclusions.
Jean PLATTARD.
Alfred Huwrers. Étude sur la langue de Jean Lemaire
de Belges. Liège, Vaillant-Carmanne; Paris, É. Cham-
pion, 1921. (Bibliothèque de la Faculté de philosophie
et lettres de l’Université de Liège. Fascicule XXVI.)
Joachim du Bellay remarque, dans la Deffense et illustration,
que « les plus excellents » poètes de son temps ont emprunté
à Jean Lemaire de Belges « beaucoup de mots et manières de
parler poeticques. »
Ce sont ces mots et manières de parler, c’est le vocabu-
laire et la syntaxe de Jean Lemaire qui font l’objet de l'étude
de M. Humpers.
À défaut d'édition critique des œuvres du rhétoriqueur
(M. Humpers constate, après beaucoup d’autres, l'insuffisance
de l'édition Stecher), ce sont les éditions originales qui ontservi
de base à cette étude.
Elle se divise en sept parties : Mots disparus ou rares, Sens
disparus ou rares, Mots récents, Mots nouveaux, Sens nouveaux,
Conclusion, Syntaxe.
Il ressort de la liste des mots nouveaux dressée par M. Hun-
pers que Jean Lemaire a été surtout un latiniseur. En regard
de deux cents latinismes environ qu’il a introduits dans ses
œuvres, On ne peut aligner qu’une douzaine d’hellénismes, huit
italianismes, quatre flandricismes et quelques autres mots
étrangers.
Au point de vue de la formation des mots, Lemaire aime les
diminutifs. Nombreuses sont en particulier ses créations de
mots en rapport avec l’amour, la volupté, la nature et les arts.
266 COMPTES-RENDUS.
On trouvera dans l'ouvrage de M. Humpers un chapitre inté-
ressant sur l'influence de Jean Lemaire au xvre siècle et une
précieuse bibliographie de ses œuvres. ne
Maurice Roy. L'atelier de Jehan Cousin le jeune à Paris
entre 1560 et 1580. Sens, 1921. In-8, 15 pl.
Un des plus intéressants recueils de crayons du xvre siècle
venus jusqu’à nous est certainement celui qui porte la cote Na 27
Réserve, au Cabinet des estampes, et dont M. Roy a reproduit
quinze planches sur les dix-huit qu’il renferme. Mais ce n’est pas
le mérite artistique des portraits qui le distingue. Bien au con-
traire. Il s’agit de dessins d'élèves conservés sans doute par le
maître pour se rendre compte des progrès de son enseigne-
ment. On y lit ces annotations significatives : « Presmier por-
traict de mon apprentissage parfaict en six heures », ou : « Pre-
mier portraict de mon apprentissage faict au naturel en quatre
heures. » Quelques-uns de ces apprentis se sont amusés à se
prendre mutuellement pour modèles : l’un s'appelait Jehan Gour-
mont, « aprentif en peinture avec moy »; l’autre Jehan Girault,
« aussi apprentif avec moy »; un troisième avait nom « André
Sybulot » ; un quatrième signait « Lorentinus Silbino ». M. Roy
a pris à tâche d'identifier tous les portraits portant des mentions
manuscrites. À premier examen, il semble difficile d’accepter
les yeux fermés quelques-unes de ses identifications, et notre
érudit confrère semble s’être laissé influencer a priori par
H. Bouchot, qui avait « pressenti » que les personnages repré-
sentés se rattachaient à la région sénonaise. Mais si ses pré-
mices ne sont pas toutes inattaquables, sa conclusion est parfai-
tement acceptable. Le portrait de « Ma dame Cousin » et des
deux jeunes personnes désignées sous les simples rubriques de
« Lhesnée » et « La puisnée » indiquent très probablement la
maîtresse du logis et ses filles. Jehan Cousin le jeune serait
donc le professeur de ces modestes rapins qui ont daté certains
de leurs dessins de 1578. Mais même encore sur ce point nous
avons droit à quelques précisions. Malgré son abondante mois-
son de documents, M. Roy n’en a encore trouvé aucun per-
mettant de spécifier la descendance de l’auteur du Livre de
pourtraicture. Il nous doit cette justification, mais on peut lui
faire crédit.
H. C.
COMPTES-RENDUS. 267
JW. MaruELstEIN. Étude comparative des textes latins
et français de l'Institution de la religion chrestienne,
par Jean Calvin. Groningue et La Haye, J.-B. Woiters,
1921. In-8°, 133 pages. (Neophilologiese Bibliotheek.)
Depuis la publication de l’édition critique de l’Institution
chrestienne, par MM. Henri Châtelain et Jacques Pannier, sous
la direction de notre président, M. Abel Lefranc!, une courte
étude de M. Demeure, Examen de l'authenticité de la traduction
française de l'Institution chrestienne (Revue d'histoire littéraire,
1915), avait attiré de nouveau l'attention sur le premier état
(1541) et le dernier (1560) de cette traduction. M. Demeure arri-
vait aux constatations suivantes :
« De grosses fautes existent en 1541.
« De grosses fautes existent en 1560.
« Les mêmes fautes sont parfois conservées.
« Des passages bien traduits en 1541 sont inintelligibles dans
le texte de 1560.
« Des passages mal traduits en 1541 sont traduits correcte-
ment en 1560 ».
Il restait à trouver l’explication de ces faits. M. J.-W. Mar-
melstein, à son tour, a comparé les diverses éditions de l’Znsti-
tution chrestienne, relevant et étudiant les fautes d'impression,
les contresens et les non-sens, leurs modifications apportées au
texte primitif, les additions et omissions, etc.
Quelques idées générales se dégagent de cette étude. Après
M. Huguet (Revue d'histoire littéraire, 1916), M. Marmelstein
insiste sur le caractère populaire du style de Calvin. Il constate
que Calvin corrige le plus souvent sa traduction pour la rendre
plus claire, plus logique, plus exacte, parfois pour varier l’ex-
pression, pour rajeunir la syntaxe, le plus souvent pour donner
à sa prose une forme plus oratoire. Le défaut de cette version
définitive, c’est qu’elle est molle et fluide; les adjectifs s’y sont
multipliés, ainsi que les redoublements de termes. Il est per-
mis de lui préférer la forme plus nerveuse et plus rude du texte
de 1541. |
Cet examen de la méthode de traduction de Calvin, des carac-
tères particuliers de la version de 154r et de celle de 1560 a été
1. Compte-rendu dans la R. É. R. de 1911, p. 338-342.
268 COMPTES-RENDUS.
mené par M. Marmelstein avec toute l'attention que méritait
ce sujet. On ne peut qu’admettre la plupart de ses conclusions
particulières et le louer de l’abondance de ses aperçus et de
ses remarques sur le style et la grammaire de Calvin.
Est-ce à dire que toutes les fautes et tous les contresens
relevés jusqu’ici dans cette traduction soient désormais expli-
qués? Nullement. Mais on garde de la lecture de l’étude de
M. Marmelstein l'impression qu’il y a des explications diverses
pour ces anomalies.
Quelques -unes de ces fautes sont des coquilles typogra-
phiques : Calvin lui-même se plaignait en 1552 de ses impri-
meurs; il demandait que ceux qui s'étaient révélés incapables
d'exercer honorablement leur métier fussent « déboutés de
la maîtrise. » D’autres procèdent de l’inattention des secré-
taires auxquels Calvin dictait sa traduction dans ses dernières
années : on sait par le témoignage de son dernier imprimeur
que toutes les dernières additions ont été dictées et écrites en
marge et qu'en outre les épreuves n’ont pas été revues par
Calvin. Enfin, quelques-unes sont imputables à l’inadvertance
du traducteur lui-même. On n’en saurait tirer aucune objection
contre l'authenticité de la dernière édition qui ne porte égale-
ment contre celle de la première. Or, Calvin a lui-même affirmé
à deux reprises qu’il avait translaté en notre langue son Îns-
titution, composée par lui en latin.
Il ne faut d’ailleurs exagérer ni le nombre, ni la portée de
ces fautes de traduction. Elles ne sauraient nous empêcher
. d'admirer le « beau style » de Calvin, ni de lui faire un mérite
d’avoir le premier appliqué à la théologie et à la dialectique
notre langue vulgaire, jusqu'alors aflectée à la poésie ou à la
littérature d'imagination.
Jean PLATTARD.
Gustave Couen. Écrivains français en Hollande dans la
première moitié du XVIIe siècle. Paris, Éd. Champion,
1920. In-8°, 756 pages. (Bibliothèque de la Revue de
littérature comparée.)
In. Mystères et moralités du manuscrit 617 de Chantilly.
Paris, Éd. Champion, 1920.
L'ouvrage de notre confrère M. Gustave Cohen se divise en
trois livres. Le premier est consacré aux Régiments français
COMPTES-RENDUS. 269
au service des États. La figure de l’auteur de Tyr et Sidon, Jean
de Schelandre, est au centre de ce tableau militaire. Le second
nous montre le rayonnement de la science et de la pensée fran-
çaises à l’Université de Leyde. La vie de Descartes, qui fait
l’objet du troisième livre, est mêlée à la fois à l’activité mili-
taire et à la vie universitaire de la Hollande.
De ces trois parties, la seconde est particulièrement intéres-
sante pour nos lecteurs. Les relations intellectuelles entre la
France et la Hollande ont, en effet, été fréquentes dès le
xvie siècle. En 1575, l’Université ou Académie de Leyde est
fondée par Guillaume d'Orange, en mémoire et récompense de
la résistance de cette ville aux troupes du duc d’Albe. Le pre-
mier professeur qu'il désigne est un Parisien, Louis Cappel,
et le second un Rouennais, Guillaume Feugueray. Tous deux
sont des théologiens calvinistes. Naturellement, ils enseignent
en français, et dès lors l’usage de notre langue se généralise à
l’Université de Leyde. Pendant le dernier quart du xvre siècle,
des professeurs et des étudiants français de religion protestante
sont attirés à Leyde. C’est le théologien Lambert Daneau, le
juriste Hugues Douneau, les théologiens Saravia, Du Jon, Du
Moulin, Trelcat, Basting, le botaniste Charles de l’Escluse,
enfin notre plus grand philologue de la fin du xvie siècle : Joseph-
Juste Scaliger.
Il était précepteur de Henri de la Roche-Pozay, qui allait être
évèque de Poitiers, lorsque les curateurs de l’Université de
Leyde l’invitèrent à venir remplacer dans la chaire d'histoire
romaine et d'archéologie Juste Lipse (1591). M. Cohen a raconté
en détail l’histoire de ces négociations et de l'ambassade des
délégués hollandais envoyés à Scaliger. On fit valoir les res-
sources qu'offrait à un savant l’imprimerie de feu Plantin à
Anvers. Finalement Scaliger quitte Preuilly, résidence des
La Roche-Pozay, en Touraine, en juillet 1593, avec une nom-
breuse escorte, et à la fin d'août, après avoir été reçu à la cour,
à La Haye, il arrive à Leyde. Il devait y passer seize ans.
Il avait amené avec lui quatorze étudiants poitevins, roche-
lais, saintongeais. Bientôt l’Université de Leyde compta trente-
sept étudiants français, dont dix-neuf inscrits à la Faculté des
lettres. Ce contingent d'étudiants français devait se maintenir
jusqu'au milieu du xvrie siècle. Leur nombre s’accroissait selon
que les maîtres étaient plus ou moins fameux. A l’arrivée du
théologien calviniste Rivet (pasteur à Thouars), on en compte
REV. DU SEIZIÈME SIÈCLE, VIII. 18
270 COMPTES-RENDUS.
cinquante. Dix ans plus tard, on en trouve une vingtaine grou-
pés autour de Saumaise. Les plus illustres de ces écoliers
furent Théophile, Balzac et Descartes. Une des planches de
l'ouvrage de M. Cohen reproduit l'inscription de Descartes sur
le registre d’immatriculation de l’Université. Il y est qualifie
de Poitevin : Picto.
Cette étude, de grand labeur et de grand profit pour la con-
naissance de l’expansion scientifique et intellectuelle de la
France dans les Pays-Bas, sera continuée par un second volume
sur les Écrivains français en Hollande dans la seconde moitié
du XVIIe siècle. Nous savons maintenant pourquoi, l’édit de
Nantes ayant été révoqué, cent mille protestants français se
dirigèrent vers la Hollande de préférence à d’autres contrées
plus faciles d'accès. Ils suivaient la voie tracée par leurs pères,
— pour qui la Hollande, M. Cohen l’a surabondamment montré,
était un refuge, une terre de liberté, où catholiques et protes-
tants se toléraient mutuellement, et un séjour de prédilection.
Nos lecteurs connaissent dejà les belles études de M. Cohen
sur le théâtre du moyen âge ; les articles sur Rabelais et la
légende de saint Martin; Rabelais et le théâtre, publiés dans la
Revue des Études rabelaisiennes de 1910 et 1911; l'Histoire de
la mise en scène dans le théâtre religieux du moyen âge (Paris,
Champion, 1906). A cette série s'ajoute aujourd’hui une édition
des Mystères et moralités du manuscrit 617 de Chantilly
(Paris, Champion, 1920).
Ce manuscrit, de format allongé, tel qu’en avaient entre les
mains les « meneurs de jeu » lorsqu'ils dirigeaient la représen-
tation de leur pièce, contient :
Un mystère de la Nativité, de la première moitié du
xive siècle;
Une autre Nativité, de la seconde moitié du xive siècle;
Une moralité des Sept péchés mortels et des sept vertus, de la
fin du xive siècle;
Une autre moralité de la même époque (Alliance de Foy et
Loyaulté);
Une moralité, ou Jeu du pèlerinage de la vie humaine, de la
seconde moitié du xive siècle.
Ce manuscrit a appartenu au couvent des Dames Blanches,
à Huy; deux des pièces qu’il contient y ont été jouées. Mais
l'examen des caractères linguistiques de ces textes a conduit
COMPTES-RENDUS. 271
M. Cohen à leur assigner une origine liégeoise ; ils représentent
le parler de la Wallonie, à son extrême frontière nord-est. Leur
intérêt linguistique est capital. Aussi M. Cohen a-t-il consacré
à une étude linguistique de ces textes la majeure partie de sa
substantielle introduction, p. x11 à xcvi.
Ils apportent, en outre, des documents sur l’art dramatique
au moyen âge, dont personne ne pouvait mieux que M. Cohen
apercevoir toute la portée. Une longue pratique de notre ancien
théâtre lui a permis de reconnaître dans la première Nativite
du manuscrit des survivances du drame liturgique primitif :
apparition et disparition de l’étoile des Mages, antiennes des
Laudes de Noël, traduction littérale du texte sacré, etc. Par
contre, l’absence de ces éléments liturgiques dans la deuxième
Nativité du manuscrit l’autorise à lui assigner une date posté-
rieure à la première.
La valeur littéraire de ces pièces est médiocre; M. Cohen ne
cherche pas à le dissimuler. Quelques-unes ont de la grâce et
de la fraîcheur. Elles ressemblent « à ces scènes familières et
édifiantes que les imagiers ont sculptées aux porches des cathé-
drales, travail naïf, où ils ont mis tout leur cœur et toute leur
pensée! ».
Jean PLATTARD.
1. P. cxuix.
CHRONIQUE.
INAUGURATION D’UNE STATUE DE RABELAIS À MONTPELLIER. —
Le 6 novembre a eu lieu, en présence du Président de la
République, l'inauguration d’une statue de Rabelais dans la
ville de Montpellier, qui célébrait le septième centenaire de
son Université.
A cette occasion, nombre d'articles dans les journaux et les
revues ont été consacrés à Rabelais. Notre président, M. Abel
Lefranc, a indiqué, dans un article du Petit Journal (6 no-
vembre), pour quelles raisons le culte de Rabelais est de plus
en plus vivant dans le monde. A l'appui de cette assertion, il
citait quelques souvenirs personnels rapportés de ses voyages
en Amérique. Il pourrait aujourd’hui invoquer un récent
témoignage, celui du grand romancier anglais que la Faculté
des lettres de Paris vient de recevoir docteur honoris causa :
Rudyard Kipling. Un journaliste lui demandant, à sa descente
du wagon :
« Quel est votre auteur favori?
« — Rabelais, répond-il.
« Le nom est lancé vivement, sans l’ombre d'une hésitation.
« — C’est lui qui me fit découvrir la plus belle de vos vertus
françaises : la hardiesse!. »
Dans le Temps du 10 novembre, M. Paul Souday a expliqué
pourquoi Rabelais continue d’être lu. Son étude de l’œuvre de
Rabelais se termine sur cette conclusion : « L'opinion de la
postérité est faite. Rabelais est à tout le moins le plus grand
écrivain et le plus grand esprit de notre xvie siècle. »
La science médicale de Rabelais a été exposée, d’après le
Dr Brémond, dans un article du Journal des Débats du 6 no-
vembre : Rabelais médecin. M. Jean-Jacques Brousson, dans
Excelsior (5 novembre), a rappelé les principaux traits de
1. Intransigeant du 19 novembre, sous la signature de Lucien
Collin. Notre prospectus de 1903 citait dejà Kipling comme « met-
tant Rabelais parmi ses livres de chevet et s’en nourrissant journel-
lement »,
CHRONIQUE. 273
la vie de Rabelais en Languedoc. Mentionnons encore un
article de M. Léon Daudet dans l'Action française du 2 no-
vembre; un autre de M. François Crucy dans Floréal (no-
vembre); enfin une étude de M. Henri d’Alméras sur Rabelais
au théâtre, dans Comedia du 3 novembre. On y trouvera la
liste des principales pièces de théâtre tirées de la vie de Rabe-
lais. Quatre comédies ont porté le titre du Quart d'heure de
Rabelais; la première en 1799, la dernière en 1865. On connaît,
enoutre,un Gargantua ou Rabelais en voyage (1813), un Rabe-
lais à Rome, un Rabelais ou le presbytère de Meudon, etc.
Quelques journaux ont reproduit des portraits de Rabelais.
Rappelons que le portrait de Maître François qui a le plus de
chance d’être authentique est le plus ancien, celui de la Chro-
nologie collée (ainsi appelée parce qu’elle s’imprimait sur une
grande feuille destinée à être découpée et collée). C’est le por-
trait qui figure sur la couverture de notre Revue. Il a été gravé
sur bois, à la fin du xvie siècle, par Th. de Leu. Le Petit
Journal, seul, l’a reproduit, avec une courte notice de notre
éditeur, M. Édouard Champion.
Notre Société des Études rabelaisiennes n’avait pas été invi-
tée à l'inauguration de la statue de Rabelais : nous ignorons
les raisons de cet oubli. Du moins, la plupart des journalistes
et des critiques ont-ils rappelé qu’elle élève, elle aussi, à la
gloire de Rabelais un monument durable : l'édition critique
de ses œuvres. De ces deux hommages, la statue et l'édition,
lequel serait le plus agréable à l'auteur de Gargantua et de Pan-
tagruel? Voici ce qu’écrit à ce propos notre confrère M. Jacques
Boulenger dans l’Opinion du 14 novembre :
Hélas! la Revue de la semaine et diverses autres, sans doute, ont
publié des photographies du monument qu'on vient d’inaugurer à
la gloire du bon Chinonnais à Montpellier. C'est une horreur. Sur
un cube enjolivé de banderoles, de ceps de vigne et de guirlandes
mollement et lourdement sculptées s'élève un buste, qui, paraît-il,
est celui de Rabelais. De quel droit le sculpteur a-t-il ainsi donné
à notre bon Maître François cette laide figure, aux pommettes sail-
lantes ? On ne sait. Le seul portrait authentique qui nous soit resté
de lui, ou, pour micux dire, le seul qui ait des chances de lui res-
sembler, est celui de la Chronologie collée : Dieu merci, il n'ya
point ce visage de calicot. Au pied du monument, une femme, qui
doit porter corset sous sa tunique à l'antique (serait-elle de la
Comédie-Française ?), feuillette un livre, et la pose étudiée de ce
prétentieux bas bleu en marbre, de cette échappée du Afonde où
274 CHRONIQUE.
l’on s'ennuie, offre le plus ridicule spectacle du monde. Deux Termes
flanquent ce cube, dont les têtes à joues pesantes feraient une belle
enseigne pour un « café du Commerce ». L'une d'elles regarde le
vide en souriant d’un air entendu; l’autre, à moustaches épaisses,
sorte de colonel Ramollot, lance un regard concupiscent vers la
coupe que tend un jeune homme en costume vaguement militaire,
grassouillet, ventru et doué d’un bien gros derrière. Tout cela est
d'une vulgarité écœurante. Et tels sont généralement les « monu-
ments ».
Pourtant, c'est en leur élevant des édifices de ce genre que nous
nous obstinons à honorer nos grands écrivains. Est-ce parce que
cela nous évite de lire leurs ouvrages? On le croirait. Peut-être
serait-il plus sage, pourtant, de les rééditer. Quelle heureuse
manière ce serait de commémorer un auteur de génie que de faire
de son œuvre une belle et docte édition, ou au contraire de la
reproduire en des volumes accessibles à toutes les bourses! Mais
les gens de lettres eux-mêmes, s'ils font une souscription afin de
célébrer un de leurs maîtres d'autrefois, c’est pour élever à Baude-
laire ou à Rabelais une « statue ». Et bientôt voilà quelqu'une de
nos places enlaidie par un affreux édifice. Ainsi nous contribuons
par piété à l'enlaidissement de la France; cette idée n’est pas gaie.
Comme il y a à l'étranger une Société dantesque, une Société
Gœthe et une Société Shakespeare, il existe en France une « Société
des Etudes rabelaisiennes », qui compte parmi ses membres, Ana-
tole France en tête, une foule de bons lettrés. Elle n’a point, comme
on pourrait le croire, pour dessein de se conjouir en de plantureuses
agapes. Elle fait paraître une revue fort savante, consacrée à Rabe-
lais et à l’histoire du xvi° siècle. Grâce à ses recherches depuis
bientôt vingt ans, ce que nous savions de Maître François a été
entièrement renouvelé. Sous la direction de M. Abel Lefranc, pro-
fesseur au Collège de France, la Société des Etudes rabelaisiennes
publie une édition critique de Gargantua et de Pantagruel!, dont
il ne m’appartient pas de décider si c’est un monument de science,
mais dont je puis dire qu'elle en est un de soin et de piété; le
public lettré, au reste, lui a fait grand accueil dans le monde entier,
et, bien qu'’inachevée, elle s’est déjà vue, sauf erreur, une fois épui-
sée et réimprimée. Or, le « comité Rabelais » de Montpellier, res-
ponsable du monument, ignore à ce point la Société des Études
rabelaisiennes qu'il ne l’a pas même invitée. Et savez-vous qui pré-
side le « comité Rabelais » de Montpellier? C’est le propre président
de l'Association des Étudiants de cette ville. Eh bien, il faut con-
seiller à cet étudiant de pousser ses études et à ses maîtres de lui
indiquer la bonne voice.
1. Champion, éd.
CHRONIQUE. 275
*
+ +
Personne ne reprochera à M. le Ministre de l’Instruction publique
et des Beaux-Arts d’avoir fait, dans son discours de Montpellier, un
portrait de Rabelais un peu conventionnel!. M. Léon Bérard a dit,
en effet, de bonnes choses et en excellent français : c’est un des
rares orateurs parlementaires qui n’emploient le langage en hon-
neur au Parlement que lorsqu'ils ne peuvent pas faire autrement.
Notamment, toutes les fois que M. Bérard inaugure un monument
(car il en inaugure et pourtant il est ministre des Beaux-Arts), il en
profite pour composer un excellent « essai » à propos du grand
homme en marbre, et, quand celui-ci représente un écrivain, pour
nous offrir des vues intéressantes sur la littérature. Son discours sur
Bossuet était une véritable étude, et de bonne qualité. Enfin, M. Bé-
rard est un ministre qu’on peut lire, si j'ose m’exprimer ainsi.
Aussi relève-t-il de la critique littéraire.
« Rabelais a aimé d’une même passion la science et la vie, a-t-il
dit. Sa curiosité ardente et son immense savoir, l'intérêt qu'il prit
aux livres et aux mœurs, sa précision d’anatomiste et sa fantaisie
de conteur, son rire énorme et son esprit scientifique, c’est ce qui
représente pour nous, dans son histoire et dans son œuvre, la part
véritable du merveilleux. Une telle diversité de génie a de quoi
étonner notre temps. Les conditions présentes de la vie, le progrès
matériel lui-même vont nous asservir à la vocation, à la carrière,
au métier. Tout est réduit à la spécialité, et non seulement les
talents et les aptitudes, mais l’imagination et le goût. Admirons la
prodigieuse encyclopédie de Rabelais. Ses prédilections n’y appa-
raissent pas moins différentes que ses connaissances, et c'est ce qui
en exclut toute sécheresse et toute monstruosité. »
Il y a dans ce bon morceau un peu d’exagération. Non, Rabelais
n'est pas unc « prodigieuse encyclopédie ». Si un moderne extrême-
ment cultivé écrivait, soucieux d'étaler sa culture pour en tirer des
effets comiques, en s’aidant des répertoires et des dictionnaires, il
ferait à peu près ce qu'a fait Rabelais. La science ni la pensée de
Maître François ne sont d’original. Et il en est de lui comme de
Léonard de Vinci, dont on fait le précurseur de Copernic, Galilée,
Kepler, Harvey, Lavoisier, Pascal, Huygens, Heller, etc. À vrai
dire, si Léonard de Vinci affirme que le soleil ne bouge pas, c’est
qu'il a trouvé cela dans Cicéron, Diogène Laërce et Plutarque, et
quand il déclare que le sang circule dans notre corps, il reproduit
tout simplement les dires de Galien. Tels étaient les hommes de la
1. La Revue de la semaine du 11 novembre publie ce discours
excellent, que M. Bérard a bien voulu lui communiquer.
276 CHRONIQUE.
Renaissance : gardons-nous de leur attribuer tout ce qu'ils ont tiré
des anciens et qui s’est trouvé bon, contrairement à ce que le moyen
âge avait cru; ce n’est que du vieux neuf.
Pour Rabelais comme pour ses contemporains, tout se ramenait
à la philologie, comme nous dirions aujourd’hui, et à l'interpréta-
tion des anciens. Être grand médecin, grand jurisconsulte, c'était
être bon humaniste, c’est-à-dire capable de retrouver dans les textes
de l’antiquité la science qui y était cachée tout entière, « les réfé-
rences à un manuscrit ancien bien écrit leur semblaient plus déci-
sives que le recours à l’observation »; enfin tout n'était, à leurs
yeux, qu’un problème linguistique. Quand il édita les Aphorismes
d’Hippocrate, en 1531, Rabelais ne songea pas une seconde à vérifier
par l'expérience les données du savant grec : il ne chercha qu’à
purifier le texte, et son commentaire fut exclusivement philolo-
gique. Cela ne veut pas dire qu'il ne fût un bon médecin prati-
quant. Mais son originalité, sa prescience scientifiques ne sont pas
ce qu’on croirait. Lors même qu'il compose cet harmonieux pro-
gramme d'éducation physique et intellectuelle pour Gargantua, il
ne fait que répéter ce qu'en tout temps les médecins avaient recom-
mandé; les règles hygiéniques de l’école de Salerne, au xiv° siècle,
telles qu’Arnaud de Villeneuve nous les a laissées, ce sont celles
qu'il énonce, et les améliorations qu’il y apporte ce sont celles
qu’avaient adoptées comme lui tous les médecins éclairés de son
temps.
De même qu'en médecine, en droit il prend position d’humaniste.
Et cette étonnante abondance de citations de toutes sortes dont il
éentremêle ses récits, cette érudition véritablement stupéfiante qu'il
fait paraître, eh bien, il la prenait de deuxième, voire de troisième
main, dans ce qui correspondait à nos répertoires et à nos diction-
naires. Encore un coup, sa science a été grande, mais elle n'a pas
été « prodigieuse », ni surtout originale!. Il n’a pas été un grand
savant.
*
+ +
On veut faire de lui le plus profond penseur : cela aussi est bien
exagéré. Il a été un homme d’un grand, d’un magnifique bon sens,
et c’est déjà bien. Sa « philosophie » est une sorte de naturalisme
des plus simples et des plus sains : maïs elle est difficile à préciser
en détail, et il faut admirer ceux qui ont su tirer de Gargantua et
de Pantagruel un corps de doctrine si bien établi, car, à y regarder
de près, les opinions de Rabelais étaient assez variables; c’est
1. Voir, sur tout cela, la thèse de M. Jean Plattard, L'œuvre de
Rabelais; sources, invention, composition (Champion, éd.), que je ne
puis entreprendre de résumer complètement.
CHRONIQUE. 277
qu’elles étaient moins le fruit de la réflexion que de son humeur;
aussi ont-elles bien changé selon les circonstances.
Quelles ont été, par exemple, ses opinions religieuses ? Ah! qu’on
s’est disputé à ce sujet! Mais on a rarement pris la peine de regar-
der de près, et sur ce point, essentiel pour un homme de son temps,
il s’est contredit comme sur tant d’autres. Dans ses deux premiers
livres, on trouve des allusions qui semblent claires à Ortuin et à
Reuchlin, à Jean Eck et à Luther, à la question du purgatoire, à
celle des indulgences ou du pouvoir de la papauté; le conseil de
lire chaque jour « quelque pagine de la divine Écriture »; celui
d'aller entendre les « concions des prescheurs évangéliques », si
supérieurs aux sermons ignares des moines; et même une appro-
bation du dogme de la grâce (dont, quelques pages plus loin, les
chapitres de l’abbaye de Thélème sont d’ailleurs la réfutation en
règle). Rabelais a-t-il donc été « pfotestant »? ‘
Mais le Quart Livre est nettement « gallican ». Il fut publié avec
l'intention évidente et proclamée de soutenir le Roi contre le Pape
au moment des querelles de la France et de Rome. D'ailleurs, Cal-
vin a couvert d’injures et toujours considéré comme un de ses pires
ennemis l’auteur de Pantagruel. Alors on doit ranger Rabelais
parmi les catholiques ?
Non pas plus que parmi les huguenots. Car s’il fut apparemment
partisan de la première Réforme, il fut aussi ennemi qu’on peut
l'être de la seconde. C’est qu’il y en eut deux, essentiellement diffé-
rentes, qu'il faut absolument distinguer : le « protestantisme » avant
Calvin fut assez exactement le contraire de ce qu’il devint sous
l'influence de l’homme de Genève; dans l’histoire des idées du
xvi* siècle, il n’y a pas d'erreur plus grave, ni d’ailleurs plus com-
mune, que d'oublier cela. « Le calvinisme de Marot », écrivait un
jour un de nos plus éminents critiques (Émile Faguet, si j'ai bonne
mémoire). Cela est énorme.
Au début du xvi° siècle, tous les humanistes, tous les intellectuels
souhaitaient une réforme de l'Eglise. C’est d'abord que certains
abus des institutions catholiques étaient vraiment choquants pour
le sens commun. C’est aussi que l'esprit critique renaissait : on ten-
dait à revenir aux textes mêmes, aux sources, à la Bible, à écarter
cette « brodure » de gloses (si énergiquement qualifiée par Rabelais
lui-même) que le moyen âge avait tissée autour des textes sacrés
comme autour des textes juridiques et de tous les autres. Si bien
qu'à ses débuts, la Réforme (en France) se confond pour ainsi dire
avec la Renaissance. La doctrine des Réformés, à cette époque, ne
ressemble en rien au luthéranisme, et pas beaucoup plus à ce que
sera le calvinisme, et cette doctrine est assez large et vague pour
n'effrayer personne. La Réforme, c’est alors moins une foi religieuse
qu'une opinion scientifique. Tous ceux qui pensent, tous les intellec-
278 CHRONIQUE.
v
tuels en sont partisans, comme Rabelais. Et le Miroir de Margue-
rite de Navarre reflète bien ces idées-là.
Mais, en 1534, 1535, commencent les premières persécutions.
Beaucoup d’humanistes n’ont pour vivre que leurs bénéfices ecclé-
siastiques, et cela leur donne à réfléchir; en outre, la plupart ne se
sentent disposés à soutenir leurs opinions que jusqu’au feu exclusi-
vement. Mais ils ont aussi des motifs plus nobles de se séparer de
la Réforme. En effet, de 1536 à 1550 environ, l'influence de Calvin
s'établit, puis triomphe, et la Réforme change de caractère. Avant
Calvin, elle était essentiellement libérale et le libre examen était
son premier principe : pour beaucoup d’humanistes, la Bible elle-
même n'était plus qu’un livre d'entre les livres; certains en étaient
venus à nier la divinité de Jésus, et, en somme, la Réforme (en
France) tendait à n’être plus qu’un état d’esprit critique et scienti-
fique. L'homme de Genève en fit une religion. Brisant avec la
Renaissance, l’humanisme et le libre examen, il reconstruisit un
dogme. En somme, Servet a été brûlé en tant que schismatique.
Pour Calvin, les humanistes qui étaient demeurés fidèles à la pre-
mière Réforme ne furent plus que des « libertins » (le mot est de
l'époque), les plus odieux des hommes.
Rabelais en était. Il avait eu des sympathies pour la première
Réforme; il n’eut que haine et mépris pour « les démoniacles Cal-
vins, imposteurs de Genève », qui le considérèrent à leur tour
comme un de leurs pires ennemis, aux mêmes titres qu’un Dolet
ou un Despériers; et c’est dans son Quart Livre (publié en 1548-1552
et où paraît le fameux épisode de Physis et Antiphysis) qu’il tend
le plus au « paganisme » de la Renaissance. Si bien qu’au total, s’il
fallait lui donner aujourd’hui une étiquette, ce ne devrait être,
semble-t-il, ni celle de « protestant », ni celle de « catholique »,
mais celle de « libre penseur ». Ce qui est vrai, c’est que Rabelais
fut le contraire d'un esprit religieux.
*
+ +
Au total, la grandeur de Rabelais, ce n’est pas, comme on a la
manie de le croire depuis le romantisme, d’avoir été un homme de
science, un penseur sans égal, c'est d’avoir été l’un des plus incom-
parables artistes et des plus merveilleux écrivains que la littérature
française ait jamais connus. Je n'ai malheureusement pas la place
de faire paraître une vérité d’ailleurs si éclatante... Hélas! la culture,
la connaissance du français disparaît malheureusement de nos jours
avec une telle rapidité qu’on n'ose se flatter que beaucoup de gens
puissent encore lire sans efforts la langue de Rabelais. A ceux-là,
il suffirait de recommander ces merveilleux chapitres x1 et xxvit
de Gargantua qui sont peut-être les plus étonnantes symphonies de
CHRONIQUE. 279
mots qu’on ait jamais composées dans toute notre littérature, ou
bien la scène de comédie, digne des plus belles de Molière (et qu’on
pourrait si bien jouer sur un théâtre), intitulée : Comment certains
gouverneurs de Picrochole, par conseil précipité, le mirent au der-
nier péril, ou bien.…, mais il y aurait trop à citer. Les autres, ceux
qui ont besoin d’être un peu avertis et sollicités, on ne saurait mieux
faire que de leur recommander, dans l'ouvrage un peu vieilli de
Paul Stapfer, les chapitres 1v et v, consacrés à l’art et au style de
Maître François; il faudrait un peu corriger ce que Stapfer dit de
l'invention des personnages, mais, quant au reste, c'est, jusqu’à
nouvel ordre, ce qu’il y a de meilleur sur la question.
Il nous reste à signaler, du même écrivain, une série d’ar-
ticles publiés dans la Revue des Deux Mondes (novembre-dé-
cembre) : Au pays de Rabelais. J::P:
LE COLLECTIONNISME ET RABELais. — Rappelant les railleries
de La Bruyère dirigées contre les collectionneurs, E. Bon-
naffé, dans sa Physiologie du curieux, lui découvre à lui aussi
sa manie : « Elle consiste à collectionner les vieux mots, les
anciens tours de notre langue, ceux qui ont de la race, qui
sont rares, bien faits et frappés au bon coin : c’est la curiosité
littéraire. » On ferait une constatation analogue chez Rabelais
(et plus justifiée à notre avis) « concernant sa recherche d’ex-
pressions synonymes, de termes voisins, d’où il tire ses répéti-
tions, ses listes de mots, ses longues et savoureuses litanies ».
Je relève cette judicieuse remarque dans la thèse paramédi-
cale de M. Henri Codet, Essai sur le collectionnisme. Il est
curieux de voir la pénétrante analyse d’un physiologiste venir
confirmer les constatations philologiques de notre confrère
Lazare Sainéan. H. C.
GARGANTUA QUI A CHEVEUX DE PLASTRE. — Dans son J{ntro-
duction au Gargantua, p. xxx1, M. Lefranc a très justement fait
remarquer que ce trait des « cheveux de plâtre » ne pouvait pro-
venir que d'une version inconnue de la Geste gargantuine.
Mais, pas plus que les autres commentateurs, il n’a donné
d'explication plausible du passage. L’allusion à des cheveux
blancs sous-entend l’usage d’une métaphore bien peu dans le
ton des chroniques populaires. Je crois qu’il faut prendre
plâtre au sens propre, et je propose à mon tour une conjec-
ture.
Dans la version inconnue, — très probablement angevine
280 CHRONIQUE.
puisque le texte est emprunté à Charles de Bourdigné, — je
croirais volontiers que Merlin, ou tout autre enchanteur,
avait façonné son géant en terre glaise, en argile (comme
l'avait été Adam, dans la Genèse), et que pour les cheveux il
lui avait fallu employer une matière plus fine, le plâtre. Je
rappelle à l'appui que les culs-de-lampe des voûtes de Thé-
lème étaient « embranchés de guy de Flandres ». Des cheveux
pendants pouvaient se réclamer de la même technique et de la
même matière.
Évidemment, je réponds à une hypothèse par une autre
hypothèse. Mais peut-être mettra-t-elle sur la voie de l’expli-
cation définitive. H. C.
UN AUTOGRAPHE DE RABELAIS A OxFoRD. — Au cours de la
réunion de la Société des Études rabelaisiennes du 12 dé-
cembre 1907, notre confrère M. Seymour de Ricci avait signalé
un nouvel ex-libris de Rabelais sur un exemplaire du Com-
mentarius de anima de Melanchton. Ce précieux volume était
alors entre les mains de l’helléniste anglais Ingram Bywater
(cf. R. É. R., t. V, p. 448). Il est actuellement à Oxford à la
bibliothèque Bodléienne. Une reproduction de l’ex-libris de
Rabelais a été donnée dans The Bodleian Quaterly Record du
26 avril 1915, qui renvoie pour la description de l’exemplaire
à la communication de M. Seymour de Ricci mentionnée
ci-dessus.
Nos lecteurs n’ignorent point que depuis la guerre l’ensei-
gnement du français s’est considérablement développé chez
nos alliés d’outre-Manche. Une chaire de français, dite chaire
du maréchal Foch, a été créée à Oxford. Elle a été attribuée
a M. Gustave Rudler, qui occupait depuis longtemps une
chaire magistrale à l’Université de Londres. Le nombre de
ses étudiants en langue et littérature françaises ne cesse de
s’accroitre. Rabelais, figurant sur leur programme d’études, le
Département des littératures médiévales et modernes a demandé
à notre confrère M. J. Plattard de venir leur exposer l’état
actuel des études rabelaisiennes. Ce fut l’objet de trois confé-
rences données à la mi-novembre : Rabelais conteur, la Satire
de Rabelais, Rabelais et la Renaissance, devant un auditoire
nombreux et empressé à manifester un vif intérêt pour Rabe-
lais et son œuvre.
ÉprTions ILLUSTRÉES DE RaBELaAIs. — Nous avons signalé ici
CHRONIQUE. 281:
(t. VI, p. 298-299) la publication d’une édition illustrée de
Gargantua, à la librairie de la Sirène. Elle a été suivie d’un
Pantagruel, illustré selon la même méthode, c’est-à-dire de
gravures tirées de livres du xvie siècle, en rapport avec le texte
de Rabelais. Une édition du Tiers Livre est annoncée à la
même librairie.
L'éditeur d’art Léon Pichon, 5, rue Christine, vient de
publier l'édition de Gargantua, illustrée par Hermann-Paul,
que nous avons annoncée (p. 306 du tome VI). C’est un grand
in-quarto carré, imprimé sur deux colonnes, selon l'usage
suivi au xvie siècle dans les ouvrages de grand format. Le
texte adopté est celui de notre édition critique. D’autres
diront la valeur technique de l’admirable xylographie d'Her-
mann-Paul : nous nous bornons à attirer l’attention sur la
richesse de cette illustration. Les motifs de lettrines et de
culs-de-lampe y sont multipliés « à planté ». Et quelle variété
dans les soixante grandes compositions! Tous les « états du
mondé » y sont représentés : le manant hâve, aux chausses
étriquées, le « gendarme » hautain, coiflé de la bourguignotte
Adrian, le moine plein d’entrain à la repaissaille, le théologien
« empaletocqué comme une dupe », et la lourde danse des
rustres sous la Saulaye et la démarche gracieuse des élégantes
Thélémites sous l'œil effaré des « torcoulx » et des cafards. Au
reste, nulle tentative pour exploiter le thème de l’énormité
gigantesque, nulle curiosité de reconstitution archéologique :
ce sont les aspects généraux et éternels de la vie décrits par
Rabelais qu’Hermann-Paul s’est attaché à rendre dans cette
suite de gravures sur bois. De cette publication, qui fait le
plus grand honneur à l'éditeur Léon Pichon, quelques illus-
trations seront exposées à l’Union des arts décoratifs (pavillon
de Marsan) pendant le mois de janvier 1922. JP:
NÉCROLOGIE. — Jules Haraszti (1858-1921). — Professeur
de littérature française d’abord à Cluj, en Transylvanie, ensuite
à Budapest, M. Haraszti, qui vient de mourir, a publié une
série de livres de vulgarisation, de traductions en hongrois et
cinq études littéraires en français dont deux intéressent le
xvie siècle. La première, parue dans la Revue d'histoire litté-
raire de France, s'occupe du problème du Théâtre de la Renais-
sance, s’opposant à la thèse de M. E. Rigal sur les représenta-
tions théâtrales des tragédies, comédies et tragi-comédies de
l’époque; la seconde est l’Introduction parue en tête de l’édi-
282 CHRONIQUE.
tion de la Tragédie de Tyr et Sidon, par Jean de Schalandre,
publiée par les soins de la Société des textes français modernes.
Les critiques ont complété et corrigé ses résultats, mais M. Ha-
raszti garde le mérite d’avoir écrit la première étude d’en-
semble de la vie de l’auteur et de son livre. Sans être origi-
ginales ni par l'invention du sujet, ni, par la solution des
problèmes, ces deux études assurent au nom de M. J. Haraszti
une place dans l’histoire littéraire du siècle de la Renais-
sance. Louis KARL.
QUESTION.
— Pourrait-on indiquer de qui sont les vers suivants :
Le proffit est beaucoup plus fructueux
De la cité en sueur maintenue,
Le mérite est beaucoup plus gratieux
De la victoire en péril obtenue,
L’Abhorder est beaucoup plus gratieux
De la navire en tourmente venue
Et le plaisir beaucoup plus précieux
De l'amour ferme en trouble soustenue.
TABLE DES MATIÈRES
Pages
L'histoire naturelle dans l’œuvre de Rabelais (&e et der-
nier article), par L. SAINÉAN. : I
Quelques points obscurs de la vie de Rabelais. Rabe-
lais à Toulouse (1529), par le Dr DE SanTi . 42
La correspondance poétique du rhétoriqueur Jean
Picart, bailli d’Ételan, par E. Droz . : 63
Tableau chronologique des publications de Marot
(3e et 4° et derniers articles), par P. VizeYy . 80, 157
Les vitres émaillées de à par
Charles T&RRASSE. III
Jean Lemaire de Belges, sa vie et son œuvre G émicle)
par Paul Spaax 2 212
Philibert de l’'Orme, grand architecte du roi mégiste
(3e article), par Henri CLouzor . 243
De Rabelais à Montaigne. Les vocables en . en,
-ten (2° article), par Hugues VAGANAY 249
MÉLANGES.
Christophe Plantin et la France, par Abel LErRANc . 122
Un livre de la bibliothèque de Ronsard, par Gustave
CHARLIER. 133
Un vocable shakespearien : honorifeabilitudinitatibus,
par Abel LEFRANC 137
Du nouveau sur Ronsard et Baif, par Hugues Vaca-
NAY. 259
Une D éricn de Rabelais au xviie siècle et une
explication du mot « caloyer », par Guy De Pour-
TALÈS . He RES 262
COMPTES-RENDUS.
Albert-J. Farmer. Les œuvres françaises de Scévole
de Sainte-Marthe (1536-1623) (Jean PLATTARD) 264
284 TABLE DES MATIÈRES.
Pages
Alfred Huwpers. Étude sur la langue de Jean Lemaire :
de Belges (In.). . . . L 265
Maurice Roy. L’atelier de Jéhan: Con le jeune à
Paris entre 1560 et 1580 (H. C.). . . . : 266
J.-W. MaARMELSTEIN. Étude comparative des testes
latins et français de l’Institution de la religion chres-
tienne, par Jean Calvin (Jean PLATTARD) . . 267
Gustave CoHex. Écrivains français en Hollande dans
la première moitié du xvrre siècle {In.). . . . . . 268
CHRONIQUE. LL LUN SSL NS ES \37 272
TABLE DES MATIÈRES. + « . . « « + . . + + 283
GRAVURES ET FAC-SIMILÉ.
L’arche de Noé. — Le vaisseau de l’Église (gravure
extraite de la Conférence des figures mystiques de
l'Ancien Testament avec la vérité évangélique, du
P. de Requieu, 1602) . 114
L'arche de Noé. — Le vaisseau Pr l Église (vitrail de
Saint-Étienne-du-Mont) . . . . . . . . . . 114
Ex-libris de Ronsard . . . . . . . . . . . . 135
Cd
Le gérant : Jean PLATTARD.
NOGRENT-LR-ROTROU, IMPRIMERIE DAUPELEY-GOUVERNEUR.
Re _ + res ——
pe“
ee GR ns, Ps 2 ne
rt # se
Digitized by Google
2 &S a LL)
THIS BOOK IS DUE ON THE LAST DATE
STAMPED BELOW
AN INITIAL FINE OF 25 CENTS
WILL BE ASSESSED FOR FAILURE TO RETURN
THIS BOOK ON THE DATE DUE. THE PENALTY
WILL INCREASE TO 50 CENTS ON THE FOURTH
DAY AND TO 81.00 ON THE SEVENTH DAY
OVERDUE.
revue du tstieg gièg
res a 16 ll |,
DL